Dessiner un personnage ne consiste pas forcément à le montrer. Ana Jarén préfère raconter celles et ceux qu’elle illustre à travers la manière dont ils occupent un lieu, choisissent leurs vêtements ou organisent les objets autour d’eux. Ses images ressemblent ainsi à des portraits où l’identité se construit autant dans le décor que sur les visages.

Quand les décors deviennent des portraits
Avant de devenir illustratrice, Ana Jarén travaille pendant quatre ans dans la communication de mode à Madrid. Entourée de stylistes, de designers et de directeurs artistiques, elle découvre un univers qui nourrit progressivement son envie de reprendre le dessin. Dans un entretien accordé à CC Magazine, elle explique que cette expérience l’a poussée à développer sa propre pratique artistique, avant qu’un départ à l’étranger ne l’encourage à s’y consacrer pleinement.

Cette première carrière explique en partie son regard. Ana Jarén confie elle-même que les vêtements ne servent jamais uniquement à habiller un personnage. Les intérieurs, les tissus, les meubles ou les objets participent eux aussi au récit. Et c’est ainsi qu’elle a pensé les illustrations pour La edad de la inocencia d’Edith Wharton.

Cette attention apparaît immédiatement dans Saturday Morning. À première vue, la scène montre une femme prenant son petit-déjeuner. Pourtant, le regard quitte rapidement le personnage pour parcourir l’appartement. Les plantes envahissent la pièce, les livres restent à portée de main, une cafetière italienne refroidit sur la table tandis qu’un perroquet gravite autour du personnage. Ensemble, ces éléments dessinent une manière de vivre. Sans raconter explicitement qui est cette femme, Ana Jarén laisse son environnement parler à sa place. Ces détails invitent le spectateur à se reconnaître, non dans le personnage lui-même, mais dans les habitudes qu’il observe.
Le quotidien comme sujet d’observation
Sa fascination pour les gestes ordinaires rappelle le costumbrisme, courant artistique espagnol consacré à la représentation des habitudes et de la vie quotidienne. Ana Jarén en reprend le principe, mais remplace les scènes populaires du XIXᵉ siècle par des appartements lumineux, des librairies, des cafés ou des plages contemporaines. Ses illustrations ne documentent pas une époque : elles montrent comment nos habitudes, nos objets et nos lieux de vie racontent déjà beaucoup de nous.

Días de Feria del Libro de Madrid en est une parfaite illustration. Les livres ne sont jamais isolés de ceux qui les lisent. Une femme avance, vélo à la main, le nez plongé dans son roman, un père poursuit sa lecture pendant que son enfant, installée sur ses épaules, tient elle aussi un livre ouvert, tandis qu’une libraire s’occupe de son stand. Plus que les livres eux-mêmes, Ana Jarén célèbre la place qu’ils occupent dans le quotidien et la manière dont ils accompagnent les gestes les plus simples.
Laisser une place à l’imaginaire

Les femmes occupent également une place centrale dans son travail. Elles lisent, voyagent, jardinent, prennent le temps de ne rien faire ou profitent simplement d’un moment de calme. En les représentant dans ces instants souvent considérés comme anodins, l’illustratrice leur accorde une importance rarement mise en avant. À Editorial Alma, elle explique d’ailleurs prendre beaucoup de plaisir à illustrer des autrices et considère cette visibilité comme une « dette morale ».

Pour autant, le réel n’est jamais reproduit de manière rigide. Ana Jarén le réorganise pour en faire ressortir une sensation. Dans Primavera con agua y flores, la cruche, les fleurs et les insectes ne servent pas à documenter une scène précise. Ils concentrent ce que le printemps peut évoquer de douceur, d’abondance et de renouveau. Pierrots va encore plus loin en faisant entrer un cygne dans une composition inspirée du costume de scène. L’étrangeté de la rencontre ne rompt pas avec son univers : elle montre simplement que l’imaginaire peut se glisser dans les mêmes images que les gestes les plus familiers.

Derrière leurs couleurs lumineuses, ses images reposent donc sur une véritable manière d’observer. Ana Jarén rappelle que notre quotidien est déjà rempli de récits. Il suffit parfois d’un salon, d’une librairie ou d’une plage pour comprendre un personnage. Ses illustrations ne cherchent pas à raconter des vies extraordinaires : elles montrent que les plus ordinaires méritent, elles aussi, d’être regardées.
Les plus belles histoires sont peut-être celles qu’on vit tous les jours. Retrouvez tous les portraits d’Ana Jarén sur son compte Instagram!
Le quotidien est aussi au cœur du travail de Mona Broschar, dont les illustrations jouent avec les habitudes et les petits rituels de tous les jours.


