Ana Jarén

Les scènes du quotidien selon Ana Jarén

Image d'avatar de Nour trabelsiNour Trabelsi- Le 14 août 2026

Dessiner un personnage ne consiste pas forcément à le montrer. Ana Jarén préfère raconter celles et ceux qu’elle illustre à travers la manière dont ils occupent un lieu, choisissent leurs vêtements ou organisent les objets autour d’eux. Ses images ressemblent ainsi à des portraits où l’identité se construit autant dans le décor que sur les visages.

Illustration vue du dessus d'une femme allongée sur une serviette de plage, entourée de magazines, de lunettes de soleil, de pâtisseries, de friandises, d'une pastèque, d'un téléphone et de plusieurs accessoires de plage.
El descanso y la playa © Ana Jarén

Quand les décors deviennent des portraits

Avant de devenir illustratrice, Ana Jarén travaille pendant quatre ans dans la communication de mode à Madrid. Entourée de stylistes, de designers et de directeurs artistiques, elle découvre un univers qui nourrit progressivement son envie de reprendre le dessin. Dans un entretien accordé à CC Magazine, elle explique que cette expérience l’a poussée à développer sa propre pratique artistique, avant qu’un départ à l’étranger ne l’encourage à s’y consacrer pleinement.

Couverture réalisée par Ana Jarén du roman "La edad de la inocencia" montrant une femme en robe rouge assise sur un canapé vert, entourée de meubles et d'objets inspirés de la haute société du XIXᵉ siècle.
Couverture illustrée de La edad de la inocencia d’Edith Wharton © Ana Jarén

Cette première carrière explique en partie son regard. Ana Jarén confie elle-même que les vêtements ne servent jamais uniquement à habiller un personnage. Les intérieurs, les tissus, les meubles ou les objets participent eux aussi au récit. Et c’est ainsi qu’elle a pensé les illustrations pour La edad de la inocencia d’Edith Wharton.

Illustration d'une femme en pyjama rayé prenant son petit-déjeuner près d'une fenêtre ouverte. Des livres, des plantes, une cafetière italienne, un toast à l'avocat et un perroquet composent l'intérieur de l'appartement.
Saturday Morning © Ana Jarén

Cette attention apparaît immédiatement dans Saturday Morning. À première vue, la scène montre une femme prenant son petit-déjeuner. Pourtant, le regard quitte rapidement le personnage pour parcourir l’appartement. Les plantes envahissent la pièce, les livres restent à portée de main, une cafetière italienne refroidit sur la table tandis qu’un perroquet gravite autour du personnage. Ensemble, ces éléments dessinent une manière de vivre. Sans raconter explicitement qui est cette femme, Ana Jarén laisse son environnement parler à sa place. Ces détails invitent le spectateur à se reconnaître, non dans le personnage lui-même, mais dans les habitudes qu’il observe.

Le quotidien comme sujet d’observation

Sa fascination pour les gestes ordinaires rappelle le costumbrisme, courant artistique espagnol consacré à la représentation des habitudes et de la vie quotidienne. Ana Jarén en reprend le principe, mais remplace les scènes populaires du XIXᵉ siècle par des appartements lumineux, des librairies, des cafés ou des plages contemporaines. Ses illustrations ne documentent pas une époque : elles montrent comment nos habitudes, nos objets et nos lieux de vie racontent déjà beaucoup de nous.

Illustration d'une allée de la Foire du livre de Madrid où plusieurs visiteurs lisent en marchant ou à vélo devant des stands de libraires, tandis qu'un père porte une enfant lisant sur ses épaules.
Días de Feria del Libro de Madrid © Ana Jarén

Días de Feria del Libro de Madrid en est une parfaite illustration. Les livres ne sont jamais isolés de ceux qui les lisent. Une femme avance, vélo à la main, le nez plongé dans son roman, un père poursuit sa lecture pendant que son enfant, installée sur ses épaules, tient elle aussi un livre ouvert, tandis qu’une libraire s’occupe de son stand. Plus que les livres eux-mêmes, Ana Jarén célèbre la place qu’ils occupent dans le quotidien et la manière dont ils accompagnent les gestes les plus simples.

Laisser une place à l’imaginaire

Illustration représentant une pile de livres surmontée d'un vase rose rempli de roses rouges. Plusieurs ouvrages sont empilés, dont Les Victoriens d'Anne-Jane et L'Amour dure trois ans de Frédéric Beigbeder.
El jueves en Barcelona © Ana Jarén

Les femmes occupent également une place centrale dans son travail. Elles lisent, voyagent, jardinent, prennent le temps de ne rien faire ou profitent simplement d’un moment de calme. En les représentant dans ces instants souvent considérés comme anodins, l’illustratrice leur accorde une importance rarement mise en avant. À Editorial Alma, elle explique d’ailleurs prendre beaucoup de plaisir à illustrer des autrices et considère cette visibilité comme une « dette morale ».

Illustration d'une femme tenant une cruche en terre cuite au milieu de fleurs blanches d'oranger, entourée de plusieurs bourdons sur un fond rose pastel.
Primavera con agua y flores © Ana Jarén

Pour autant, le réel n’est jamais reproduit de manière rigide. Ana Jarén le réorganise pour en faire ressortir une sensation. Dans Primavera con agua y flores, la cruche, les fleurs et les insectes ne servent pas à documenter une scène précise. Ils concentrent ce que le printemps peut évoquer de douceur, d’abondance et de renouveau. Pierrots va encore plus loin en faisant entrer un cygne dans une composition inspirée du costume de scène. L’étrangeté de la rencontre ne rompt pas avec son univers : elle montre simplement que l’imaginaire peut se glisser dans les mêmes images que les gestes les plus familiers.

Illustration d'une femme vêtue d'un costume inspiré du Pierrot serrant un cygne aux ailes déployées contre elle, sur un fond aux teintes pastel.
Pierrots © Ana Jarén

Derrière leurs couleurs lumineuses, ses images reposent donc sur une véritable manière d’observer. Ana Jarén rappelle que notre quotidien est déjà rempli de récits. Il suffit parfois d’un salon, d’une librairie ou d’une plage pour comprendre un personnage. Ses illustrations ne cherchent pas à raconter des vies extraordinaires : elles montrent que les plus ordinaires méritent, elles aussi, d’être regardées.

Les plus belles histoires sont peut-être celles qu’on vit tous les jours. Retrouvez tous les portraits d’Ana Jarén sur son compte Instagram!

Le quotidien est aussi au cœur du travail de Mona Broschar, dont les illustrations jouent avec les habitudes et les petits rituels de tous les jours.

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Nour Trabelsi
Article écrit par :
Journaliste, je m’intéresse profondément à la culture urbaine, aux problématiques de société et à la sociologie. J’aspire à comprendre le monde à travers les œuvres de ceux qui sont connectés aux réalités sociétales.

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