À quoi ressemble un autoportrait lorsqu’on est incapable de se définir soi-même ? Henrik Aarrestad Uldalen explore cette question depuis plus de quinze ans. Tableau après tableau, le peintre norvégien revient au même visage. Pas pour le reproduire fidèlement, mais pour le mettre à l’épreuve. Une épaisse couche de peinture recouvre les yeux, la fumée dissout les contours, la toile se déchire ou se consume jusqu’à faire disparaître celui qu’elle était censée représenter. Chez lui, l’autoportrait ne cherche pas à fixer une identité. Il devient l’endroit où elle vacille.

Tous ses personnages parlent pour lui
Pourtant, Henrik Aarrestad Uldalen n’a pas toujours peint de cette manière. Né en Corée du Sud avant d’être adopté par une famille norvégienne, Henrik Aarrestad Uldalen découvre la peinture en autodidacte au début des années 2010. Sans formation académique, il apprend en étudiant les maîtres anciens et les peintres contemporains qui l’inspirent. Très vite, la technique cesse pourtant d’être son objectif. Dans plusieurs entretiens, il explique que peindre lui permet avant tout de donner une forme à des émotions qu’il peine à exprimer autrement. Ses tableaux deviennent alors moins des portraits que des tentatives de comprendre ce qui l’habite au moment où il travaille.

Uldalen le répète régulièrement : toutes les figures qu’il peint sont des autoportraits, même lorsqu’elles prennent les traits d’un autre modèle. Ce paradoxe résume à lui seul sa démarche. Il ne cherche jamais à documenter une apparence. Les personnes qui posent pour lui lui offrent une posture, une lumière ou un mouvement, mais le tableau ne raconte finalement que son propre état intérieur.
Ce paradoxe transforme complètement le regard porté sur ses œuvres. Les visages reviennent sans cesse, mais ils semblent toujours échapper à celui qui les observe. Les yeux disparaissent presque systématiquement, comme si la partie la plus identifiable d’un portrait devenait aussi la moins importante. À leur place apparaissent une matière épaisse, des fragments de peinture ou des zones volontairement laissées inachevées. Plus le réalisme de la peau impressionne, plus le visage lui-même devient insaisissable.

Dans Flutter, une jeune femme incline légèrement la tête tandis qu’une masse de peinture envahit entièrement son regard. Le contraste est saisissant. Le cou, les lèvres ou la main témoignent d’une maîtrise presque photographique, mais cette précision s’interrompt brutalement au niveau des yeux. L’œuvre ne cache pas le personnage. Elle montre plutôt les limites d’une image lorsqu’elle prétend résumer une personne.
Effacer un visage pour mieux explorer son identité

Cette logique apparaît encore plus clairement dans les œuvres où Henrik Aarrestad Uldalen intervient sur ses toiles une fois la peinture terminée. Certaines sont brûlées, d’autres percées ou volontairement recouvertes d’une matière épaisse qui masque une partie du visage. Ce geste pourrait passer pour une destruction. Il constitue pourtant une étape essentielle de son travail.

Dans plusieurs interviews, le peintre explique qu’il s’intéresse autant au processus qu’au résultat final. Modifier une toile déjà achevée revient à accepter que rien ne demeure figé, pas même une image que l’on croyait terminée. Les accidents, les déchirures et les empâtements deviennent ainsi les prolongements d’une réflexion sur l’identité. Ils rappellent qu’elle se construit autant par ce que l’on perd que par ce que l’on conserve.
Efflux illustre parfaitement cette idée. Une silhouette émerge d’un fond noir tandis qu’une fumée semble s’échapper de son visage et de son torse. Impossible de déterminer si le personnage apparaît progressivement ou s’il est au contraire en train de disparaître. Le tableau refuse de choisir entre ces deux lectures. Il montre un état de transition où l’identité ne se stabilise jamais complètement.

Quand la peinture cesse de chercher la perfection
Une ambiguïté traverse l’ensemble de son œuvre. Les personnages ne semblent ni souffrir ni poser. Ils paraissent absorbés par une transformation silencieuse qui se déroule sous les yeux du spectateur. Les altérations qu’il inflige à la peinture ne cherchent donc pas à produire un effet spectaculaire. Elles traduisent visuellement une idée qui revient constamment dans son travail : un être humain ne peut jamais être résumé à une seule image.
Cette recherche a également transformé sa manière de peindre. Uldalen raconte qu’au début de sa carrière, il préparait minutieusement chacune de ses compositions. La précision technique occupait une place centrale et répondait au besoin de prouver sa maîtrise. Avec le temps, cette approche lui a pourtant semblé insuffisante.

Aujourd’hui, il travaille de façon beaucoup plus instinctive. Il accepte davantage les gestes imprévus, les accidents et les matières qui échappent au contrôle. Dans un entretien accordé à Whitestone Gallery, il explique même que ses anciennes peintures cherchaient surtout à impressionner, alors que les plus récentes tentent simplement d’être honnêtes.
Son évolution explique sans doute pourquoi ses œuvres paraissent de plus en plus fragmentées. Les portraits ne disparaissent pas parce qu’il renonce au réalisme. Ils disparaissent parce que celui-ci ne lui suffit plus. La virtuosité technique reste présente, mais elle n’est plus une finalité. Elle devient un point de départ, rapidement perturbé par des gestes qui ouvrent le tableau à l’incertitude.

C’est peut-être là que réside toute la singularité de Henrik Aarrestad Uldalen. Alors que l’autoportrait a longtemps servi à conserver une image de soi, il s’en sert pour accepter qu’aucune ne puisse être définitive. Ses peintures ne répondent jamais à la question “Qui suis-je ?” Elles reviennent inlassablement vers une autre, beaucoup plus fragile : que reste-t-il de nous lorsque l’image que nous avions de nous-mêmes commence à se fissurer ?
Pour découvrir ses dernières peintures, rendez-vous sur son compte Instagram!
Auriane Kołodziej, elle aussi, interroge l’identité à travers l’autoportrait, en y explorant la fragmentation du soi.



