Agoria interview lucky

Rencontre avec Agoria : producteur tout-terrain et DJ éthique.

Le mois dernier, l’un des films à l’affiche était Lucky. Son réalisateur, Olivier Van Hoofstadt, est notamment connu pour Dikkenek, comédie à l’humour délicatement absurde qui permet désormais de déclencher rires gras et amitiés éphémères en un léger “Tu sors ou j’te sors”, telle la devise culturelle de toute une génération. Lucky est donc une comédie à l’humour délicatement absurde dont on n’attend pas moins en tant que joker social pour les 10 ans à venir.

Mettre en musique ce genre de film, lui donner du corps en renforçant ses ambiances, c’est un exercice minutieux à la difficulté de moins en moins perceptible à mesure qu’il est maîtrisé. Olivier Van Hoofstadt a donc fait appel à quelqu’un qui connaît à la fois l’exercice et le genre : Sébastien Devaud, aka Agoria. Ambiance.

B! : 2019 était une grosse année pour toi : Drift, ton album, est sorti, tu as tourné et a assuré une résidence à Ibiza tout l’été, et la BO de Lucky est venue s’ajouter à tout ça. Comment tu arrives à jongler entre tant d’activités ?

Agoria : C’est compliqué. On pense souvent que derrière une carrière longue, il y’a une organisation sans faille, mais c’est faux ! J’ai beau avoir appris à dire non, si on insiste un peu, je cède. C’est ce qui s’est passé pour Lucky. Olivier m’a envoyé le scénario que j’ai trouvé ça super, mais ça arrivait en été donc j’ai commencé par dire “C’est mort je travaille tout l’été, on n’y arrivera pas”. Olivier a donc un peu insisté en me suggérant de faire juste “deux trois petits trucs ici et là”, et au final j’ai fait toute la BO.

B! : Que sais tu du film quand on te propose la BO ? C’est un film nu de musique et tu l’habilles entièrement ?

Agoria : Il n’y a pas vraiment de règles. Certains réal’ comme Jan Kounen aiment avoir toute la musique avant même de tourner, pour pouvoir créer un rythme et une ambiance une fois sur le tournage. Pour Lucky j’ai pu voir un montage quasi définitif avant de commencer à poser la musique.

D’ailleurs sur les premiers montages il y a souvent plus que ce qu’il y aura à la fin. Certaines scènes sautent pour des questions de rythme, de durée, ou de choix artistique. Donc parfois on passe du temps sur des choses qui seront coupées à la fin.

affiche du film lucky

B! : A l’image de DJ sets dans lesquels on ne peut parfois pas caler un morceau qu’on avait vraiment envie de passer, pour une raison ou pour une autre.

Agoria : Oui c’est vrai. D’ailleurs j’ai toujours un ou deux morceaux “challenge” dans mes sets. Ça peut être n’importe quel genre de musique. Il faut trouver le bon moment, le bon passage… Ça choque, et donc ça fédère, mais il faut faire gaffe à ne pas perdre le public !

Aujourd’hui la musique est tellement accessible que n’importe qui peut avoir les meilleurs morceaux. Le défi c’est donc de raconter quelque chose dans notre set, il doit y avoir une trame, on emmène les gens quelque part. Tu peux passer 30 morceaux excellents et ne rien raconter.

B! : D’autant plus qu’il y a une tendance générale qui voit les sets s’écourter. C’est un coup dur pour l’histoire que les sets peuvent raconter.

Agoria : C’est clair ! Typiquement quand on est en festival, tout se fait dans un souci d’efficacité que le public demande, à laquelle les DJ répondent. Si un DJ joue pendant une heure et que personne ne lève les bras ou ne crie, on va dire “Bon le set était pas super”. Mais peut-être qu’il faut un temps de rodage pour certains sets, où qu’il aurait fallu doubler la longueur du set pour laisser le temps à l’artiste d’aller au bout de son idée.

Les choses ont été perverties par ce souci d’efficacité, il faut envoyer, là tout de suite. Malheureusement ça ne concerne pas que le contenu des sets, mais aussi le rythme de vie des musiciens. Par exemple les jeunes DJs qui percent vont faire 4 festivals en 4 jours, et voyager en jet privé. Beaucoup critiquent ça, et à raison, parce que tu pollues la planète en enchaînant les dates à Paris puis à New York puis à Tokyo et ailleurs, alors qu’il y a d’excellents festivals en Europe et en France. Sauf que derrière tout ça il y a des organisateurs qui ont des soucis de rentabilité et ont besoin de têtes d’affiches, et un manager qui pousse bien souvent l’artiste dans ce système. C’est vraiment un problème systémique global.

B! : Et tout ça a changé ? C’était différent avant ?

Agoria : Avant c’était très différent : la musique n’était pas aussi accessible, donc se faire connaître était un processus plus lent et organiser une soirée ou un festival était très complexe. Il n’y avait pas les budgets d’aujourd’hui, alors pour faire venir un DJ, le faire voyager… Maintenant ce sont les festivaliers qui voyagent pour venir voir les DJs sur les plus gros festivals. Lors de ma résidence à Ibiza les gens viennent de partout dans le monde !

On peut aussi se demander s’il vaut mieux qu’un DJ bouge de continent en continent pour faire ses dates ou que 200 000 festivaliers bougent chaque week-end. Ça représente 200 000 déplacements en voiture, en train ou en avion. Évidemment tout ça est bien plus complexe que le simple choix de l’un ou l’autre.

B! : Personnellement, comment tu gères tout ça ?

Agoria : J’essaie de prendre le train au maximum, pour mes déplacements en France et dans les pays frontaliers. Mais bon… Je ne peux pas aller à Tokyo en train. Malheureusement, la musique électronique n’est pas écologique par essence.

portrait d'agoria - lucky band originale
Bruno Rizzato

B! : Il faut donc faire un choix : vais-je jouer à Tokyo, ou pas ?

Agoria : Franchement à un certain point ça se résume à se demander quelle vie on veut mener. Est-ce qu’un artiste a besoin de jouer 180 dates par an ? Dans mon cas, je m’impose de ne pas dépasser 80 dates par an. La je fais 3 mois sans jouer, break total. C’est un choix de vie, et donc un choix de santé, un choix financier, d’équilibre, etc…

Évidemment c’est facile de dire ça dans ma position, je n’aurais pas le même avis si j’avais 20 ans et que je démarrais ma carrière : j’irai probablement à New York autant de fois qu’on me le propose. Dans les faits si j’y vais tous les 3 ans ça me suffit largement. Il faut aussi penser au questions de notoriété et d’aura dans ces cas là.

B! : Tu es off pendant 3 mois, du coup tu t’enfermes en studio ?

Agoria : En l’occurrence non, parce qu’être parent c’est quand même du boulot ! Mais sur le principe oui, c’est plutôt une période de création. Je rentre de tournée estivale : le premier mois je suis claqué, j’ai envie de me poser et de voir ma famille et mes amis, et ensuite je suis de nouveau en studio, alerte.

B! : Et tu t’occupes de ton label, Sapiens Records ?

Agoria : Tout à fait, j’en profite pour écouter des jeunes artistes, et continuer à travailler avec ceux qui font déjà partie du label !

B! : Tu peux nous parler des gens qui t’ont accompagné sur la BO

Agoria : J’ai travaillé avec Sacha Rudy, qui était déjà avec moi sur Drift. Jacques aussi y a mis beaucoup de couleur… Ce sont des amis, avec qui j’aime composer.

B! : Un son un peu animal revient tout au long de la BO, comme un thème, d’où vient-il ?

Agoria : C’est Sacha qui a enregistré sa voix ! En fait, le pourquoi du comment de ce son vient du fait que mettre en musique une comédie, c’est assez difficile. Un thriller, va se prêter à de la musique qui met de la tension, parfois des sons orchestraux, assez épiques… La comédie, c’est beaucoup plus casse-gueule ! Ce son apporte quelque chose de bancal, un peu “déglingue” : on ne sait pas trop si c’est un enfant, un cri, ça conne un côté “lose” assez marrant.

Olivier m’a dit “t’embêtes pas, fait de vrais morceaux”. Donc on a jouté ce genre de petits éléments organiques, ce son curieux, la guitare de Jacques qui fait un peu garage, et on a enrobé ça d’une production électro, et voilà.

agoria en photo
Charlotte Abramow

B! : Quelles sont les similitudes entre l’écriture d’un morceau et celle du scénario d’un film ?

Agoria : Dans le scénario tu as tout l’univers du récit, je dirais que ça correspond à la couleur esthétique de ton morceau, son ambiance. Tu as aussi les personnages et leurs interactions : est-ce qu’on se laisse de la place, est-ce que ça clash ? Ce sont les instruments qui ont ce genre d’interactions. Tu as aussi des fondations, la colonne vertébrale de ton histoire : en musique électronique, souvent tu as une boucle au départ, et tu vas créer un arrangement qui arrive à cette boucle ou en découle. Il y a beaucoup de similitudes.

En revanche écrire un morceau ça peut prendre deux heures, alors qu’un scénario s’écrit en plusieurs mois. En fait il y a plus de similitudes entre l’écriture d’un album et celle d’un scénario, ou les chapitres s’enchaînent, comme les ambiances de différents morceaux qui constituent un ensemble.

C’est très intéressant de lire les scénarios ! Parfois le résultat n’est pas du tout conforme à ce qui a été écrit. L’idée est là, mais c’est pas du tout ce qui a été pensé J’ai vu ça chez Jan Kounen par exemple, pour Blueberry. Sur le papier ça semble proche d’un truc façon Tarantino, et ça a donné un film ésotérique, un peu perché, comme une expérience shamanique. Le film évolue beaucoup sur le terrain. Certains, comme Irréversible de Gaspard Noé, ont été tournés de manière plus improviste. Mes albums correspondent plus à cette version des choses d’ailleurs.

B! : Tu peux nous donner quelques “must see” de ta collection, film ou série ?

Agoria : J’ai adoré la prestation de Christian Bale dans Dick Cheney, c’est extraordinaire. TU es vraiment face au vice président des USA. En série, j’ai beaucoup aimé Top Of The Lake, je recommande vraiment, il y a une très belle ambiance ! Je suis fan de David Lynch, alors je vais aussi citer Twin Peaks !

B! : Qu’est ce que tu écoutes en ce moment ?

Agoria : J’écoute beaucoup de Baschet (aussi appelé cristal Baschet, ndlr.) en ce moment. C’est un instrument que j’enregistre pas mal dernièrement. Il n’y a pas vraiment besoin de notion de solfège parce que c’est uniquement sensoriel. C’est un instrument que tu mouilles, et ça fait un son de dingue… C’est très utilisé en musique de films.

Parmi les gens avec qui j’ai collaboré, il y’a Nicolas Becker qui est un des meilleurs sound designers au monde : il a travaillé sur Gravity, The Arrival, et beaucoup de films.

B! : Merci Agoria !

D’ici à pouvoir retourner au cinéma et vous procurer le film chez vous, on vous invite à suivre les conseils d’Agoria : découvrez le Baschet, écoutez les nouveautés publiées sur Sapiens Records, regardez Dick Cheney, Twin Peaks et Top Of The Lake, et surveillez nos prochains articles, on revient bien vite avec plein de suggestions !

Photo de couverture : Charlotte Abramow