Athena sur Netflix

Athena de Romain Gavras, ou le récit d’une guerre civile attendue

Sorti le 23 septembre dernier sur Netflix, le film de Romain Gavras déchaîne les passions, divisant la presse et les spectateurs. Vision fantasmée de la banlieue ? Énième film de cité plaçant la violence au centre de toutes les interactions ? Athena est tout cela à la fois, et plus encore. De la naissance du collectif Kourtrajmé au succès du film « Les Misérables », on retrace pour vous la généalogie de ce projet fou.

Depuis la sortie de La Haine en 1995, nombreux sont les cinéastes à avoir planté leur caméra dans le décor des banlieues de la couronne Parisienne, ainsi que dans les quartiers nord de Marseille. Si le discours de ces films se veut souvent social, il ne parvient pas toujours à faire mouche, tant il est vrai que les gens de cinéma ne sont la plupart du temps pas les plus concernés par ces problématiques. Si le film de Mathieu Kassovitz constitue en quelque sorte un cas de jurisprudence quant à ce sujet particulier (dans l’émission Bouillon de Culture, le réalisateur déclarait à l’époque vouloir choquer le bourgeois), le sujet s’est ensuite vu largement romantisé par des réalisateurs / producteurs tels que Luc Besson, avec sa saga Banlieue 13 et le film From Paris With Love (John Travolta en tête d’affiche, y fait notamment un passage à la cité de Coudraie). Malgré les prises de position de quelques cinéastes engagés tels que Abdellatif Kechiche (L’Esquive en 2003, La Graine et le Mulet en 2006) et Jacques Audiard (Un Prophète en 2010, Dheepan en 2015,), il faut attendre 2019 et la sortie de Les Misérables pour que le sujet revienne aux mains des principaux concernés.

la haine
Vincent Cassel, Hubert Koundé et Saïd Taghmaoui dans le film La Haine sorti en 1995.

Kourtrajmé aux manettes

Créé en 1994 par une bande de pote constituée de Kim Chapiron, Toumani Sangaré et Romain Gavras, Kourtrajmé est un collectif d’artistes qui proposent des courts-métrages et des clips qui rompent avec les codes du cinéma français de l’époque. Plus déjantées, plus crades, les petites productions du groupe connaissent leurs heures de gloire dans les années 2000 avec des courts tels que La Barbichette et la série des Frères Wanted, ou encore des clips réalisés pour le rappeur Oxmo Puccino. Tout comme Romain Gavras, réalisateur de Athena, Mathieu Kassovitz fait partie des membres notables de Kourtrajmé, à l’instar de Ladj Ly, future tête d’affiche du groupe.

Après avoir créé une école de cinéma gratuite à Monfermeil, quartier où il a grandi, Ladj Ly y tourne finalement son premier long-métrage : Les Misérables, en ciblant le thème d’une bavure policière à laquelle il assistait dix ans plus tôt. Et c’est en 2021, dans la droite lignée de ce projet engagé, qu’il co-écrit le film Athena avec Romain Gavras.

Court-métrage La Barbichette.

L’heure de la guerre civile

Loin des mises en alerte de leurs prédécesseurs, Romain Gavras, Ladj Ly et Elias Belkeddar (tous trois co-scénaristes du film) font le récit de l’étincelle finale, celle qui déclenchera une véritable guerre civile sur tout le territoire. Ainsi, il ne faudra pas plus de quelques minutes au film, et son discours d’introduction qui appelle au calme et à la mesure, pour voir la vitrine d’un commissariat explosée par un jet de cocktail Molotov. Le ton est donné, l’heure est à l’affrontement et plus aux mises en garde. C’est ainsi que durant plus d’une heure, les forces de l’ordre feront face à la colère des jeunes de la cité d’Athéna, qui feront tout pour rendre justice à la mort d’un de leurs camarades, des suites d’une énième bavure policière. Servi par une mise en scène épique, le film de Romain Gavras n’est pas forcément présent là où on l’attend. En plaçant notamment au cœur de son récit les divergences d’une fratrie face à la perte de leur frère cadet, le cinéaste échoue selon nous à donner la dimension tragique et péplumesque pourtant annoncé dans le trailer du film il y a quelques mois.

Au cœur de la foule, le film tente de narrer le déchirement d'une fratrie de trois jeunes hommes, à la manière d'une tragédie grecque.
Au cœur de la foule, le film tente de narrer le déchirement d’une fratrie de trois jeunes hommes, à la manière d’une tragédie grecque.

Une mise en scène époustouflante, desservie par des personnages peu crédibles

Si la bande son porte effectivement en elle les gênes d’un opéra baroque, et donne au film une ampleur universelle et historique, on bascule sur un plan beaucoup plus caricatural et improbable dans les scènes plus intimistes. On pense particulièrement au frère ainé de la bande, qui ne cesse de monter dans les tours en hurlant constamment pour des raisons qui nous échappent. Au-delà de l’aspect peu crédible de certaines répliques (« la jeunesse est en feu, le feu s’éteint avec de l’eau » suivi de « Le lion calme les lionceaux… mais les lionceaux sont devenus des lions ! »), on passe complètement à côté des enjeux familiaux, et l’ensemble des personnages manquent cruellement de profondeurs. Résultat dû en partie à un manque de soin dans l’écriture (et peut-être aussi à des coupes de montage), aboutissant ainsi à de longues scènes de cabotinage, durant lesquelles les acteurs semblent quelque peu improviser pour rattraper le coup.

Malgré toutes ces faiblesses, force est de constater que la mise en scène des affrontements, spectaculaire et chaotique, est d’une grande maîtrise. Plans-séquences époustouflants, design sonore méticuleux et gestion de centaines de figurants à l’écran, on a rarement vu une telle maestria technique dans un film français contemporain. Une réalisation coup de poing, et qui gagne en profondeur avec cette alternance de valeurs, de plans serrés et larges, composés de main de maître par le chef-opérateur Matias Boucard (Eiffel et Kompromat), et qui permet de mettre en perspective les différentes échelles de lecture, suivant que l’on passe de l’émotion d’un visage à une foule déchaînée.

Ladj Ly et Romain Gavras sur le tournage de Athena
Ladj Ly et Romain Gavras sur le tournage de Athena.

Un film à voir ?

Plus proche du film de guerre que du film social, le récit de Gavras s’efforce de montrer de manière omnisciente (véritable cartographie des lieux, présence de personnages importants des deux côtés de la barrière) la guerre civile et ses conséquences sur l’humain. Si le métrage fait preuve d’un manque de finesse évident dans la caractérisation de ses personnages, il n’en reste pas moins une épopée gigantesque et une expérience de cinéma à vivre chez soi. On déplorera enfin une conclusion à rebours des revendications du film, et qui semble vouloir désamorcer la rage déployée durant près d’une heure et demi, comme un aveu de faiblesse et une volonté de ne pas « choquer le bourgeois ». Paradoxale non ?

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