Les Anneaux de Pouvoir

“Les Anneaux de Pouvoir”, l’impossible compromis entre plaisir des fans et du grand public

Image d'avatar de Arthur TongletArthur Tonglet - Le 18 octobre 2022

Une première saison à 200 millions de dollars, le retour de personnages phares de la trilogie initiale, un tournage en Nouvelle-Zélande et un thème musical composé par le maestro Howard Shore en personne, Amazon aura tout tenté pour raviver les flammes de la montagne du destin, et multiplier les abonnements à sa plateforme de streaming. Mais parvenir à concilier fans de la première heure et un public plus large n’est pas une mince affaire, surtout quand on connaît le statut de l’œuvre de Tolkien dans la littérature de Fantasy. Notre point de vue en quelques lignes sur cette toute nouvelle introduction au Second Âge de la Terre du Milieu.

Les trois tomes du Seigneur des Anneaux de Tolkien, sortis entre 1954 et 1955
Les trois tomes du Seigneur des Anneaux de Tolkien, sortis entre 1954 et 1955

Une œuvre fondatrice de la littérature de Fantasy

Publié au Royaume-Uni en 1954, Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien a eu d’importantes répercussions sur la littérature et le fantastique, à travers près de sept décennies. Roman fondateur de la Fantasy, l’œuvre fut paradoxalement décrite par son auteur comme « fondamentalement religieuse et catholique ». La trilogie de Tolkien connaît sa première adaptation cinématographique en 1978, avec le film d’animation de Ralph Bakshi. D’autres adaptations verront le jour par la suite, telles qu’une série télévisée finnoise en 1993, intitulée Hobitit (qui présente notamment à l’écran le nettoyage de la Comté ainsi que la seule apparition de Tom Bombadil dans une œuvre audiovisuelle). Mais c’est finalement en 2001, avec la sortie du premier volet de la trilogie de Peter Jackson, que l’œuvre connaît son adaptation la plus ambitieuse et fidèle, rassemblant aficionados de la première heure et grand public. Couronné de 11 oscars en 2004, Le Retour du Roi, conclusion épique de la saga, rentre même dans le club très fermé des films les plus récompensés à Hollywood, aux côtés de Titanic et Ben-Hur. Si à l’époque, l’œuvre n’a pas tellement pâti de la ferveur des défenseurs de l’œuvre originale, (en cause notamment, l’absence de réseaux sociaux influents à l’époque), il est bon de rappeler qu’elle n’est pas sans défaut au regard de certains admirateurs de Tolkien. On notera parmi les réécritures et prises de libertés de cette adaptation, l’absence de certains personnages clés (Tom Bombadil, déjà évoqué en amont) ou des remaniements purs et simples du matériau d’origine (l’elfe Glorfindel remplacé par Arwen dans le premier volet, l’absence de l’intervention de La Compagnie Grise dans le troisième, et une fâcheuse tendance lors des batailles à présenter Legolas comme un Tony Hawk en mal de half-pipe…).

Amazon déterre le Mithril en 2017

En novembre 2017 et suite au succès de la trilogie du Hobbit (sortie entre 2012 et 2014), l’entreprise de Jeff Bezos entreprend de capitaliser sur l’œuvre de Tolkien et obtient les droits d’adaptation du Seigneur des Anneaux. Si la firme souhaite d’abord une déclinaison en série de la trilogie du célèbre auteur, les ayants droit refusent la proposition, et c’est suite à un appel à pitch en 2018 (court résumé destiné à présenter un projet de film ou de série. ndlr) qu’il est acté que le show prendra place lors du Second Âge de la Terre du Milieu. Les scénaristes à l’origine de cette proposition, J. D. Payne et Patrick McKay s’occuperont du script des cinq saisons, et pourront ainsi explorer une période de cet univers encore inédite au cinéma. Néanmoins, ils ne profiteront pas des droits du Silmarillion : récit mythologique de l’univers de Tolkien publié à titre posthume en 1977, et qui couvre l’entièreté des trois âges de la Terre du Milieu, de sa genèse à la guerre de l’anneau. Le défi est donc de taille pour nos deux jeunes auteurs, connus exclusivement pour des blockbusters tels que Godzilla vs Kong ou encore Jungle Cruise.

Númenor
Comme dans The Hobbit de Peter Jackson, certains paysages font penser à un jeu-vidéo.

Un récit condensé et une pluie de fan-service

L’histoire prend donc place au début du Second Âge, après l’arrivée des elfes en Terre du Milieu et la chute de Morgoth, premier seigneur des ténèbres à étendre son influence sur le continent. L’elfe Galadriel, commandante des armées du Nord, se lance sur les traces de Sauron, le plus puissant des serviteurs de Morgoth. Pour venger la mort de son frère et préserver le monde de la menace d’un nouveau mal, elle tentera de rallier à sa cause les peuples libres de la Terre du Milieu, ainsi que le royaume de Númenor, qui s’est écarté du conflit suite à la victoire contre Morgoth. D’autres intrigues et personnages s’entremêlent en parallèle de ces évènements, tels que les relations politiques entre le Royaume de Khazad-Dûm, dirigés alors par les descendants de la lignée de Durin, et le royaume de Lindon, sous la tutelle de Gil-Galad. Nous suivrons également la rencontre entre le peuple des Pieds-Velus (tribu nomade, qui s’apparente de près aux Hobbits du Seigneur des Anneaux) avec celui qu’on appelle l’Étranger (un homme doté de pouvoirs qu’il ne contrôle pas encore totalement).

Galadriel dans les anneaux de pouvoir
Galadriel est l’un des personnages centraux de l’histoire.

Ce qui frappe à la fin du visionnage de cette première saison, c’est la manière dont les évènements ont été condensés (avec l’accord du Tolkien Estate). Des centaines d’années de récit passant ainsi à la moulinette des show-runners, se retrouvent narrés sur une chronologie de quelques dizaines d’années. Certes, cela permet au spectateur de retrouver rapidement des personnages familiers, tels que Galadriel, Isildur et autres figures illustres dont on taira le nom pour ne pas spoiler outre-mesure, tout en découvrant par là même de nouveaux lieux (l’Île de Númenor et le pays lointain de Valinor). Un choix qui sur le papier demeure comme un compromis raisonnable pour ce type de production, oscillant entre fan-service et exploration d’un univers fictif d’une richesse inouïe. Mais selon nous, le traitement des personnages, la dramaturgie ou encore la direction artistique n’ont pas la consistance des films de Jackson et de son équipe de passionnés.

Les elfes sont particulièrement "lisses" et stéréotypés.
Les elfes sont particulièrement “lisses” et stéréotypés.

Une production superficielle, qui divertit plus qu’elle n’émeut

S’il paraît vain de comparer constamment les œuvres issues de l’univers de Tolkien aux films de Jackson, il nous paraît important de souligner l’aspect superficiel de cette nouvelle mouture. Ce qui faisait la force des adaptations du cinéaste néo-zélandais, c’était sa direction artistique qui rendait chaque arbre, costume et décors crédibles, renforçant l’immersion et la croyance envers ce monde fictif. L’univers nous apparaissait comme tangible, et était porté par des personnages dont on comprenait les motivations, fluctuant constamment entre leur attirance pour l’anneau et leur devoir de le détruire. Plus que des archétypes d’Heroic Fantasy, ils étaient les prismes macro-culturels à travers lesquels nous appréhendions le monde décrit par Tolkien. Les choix de Jackson, quant aux modifications apportées au récit, étaient justifiés par le format cinématographique dans lequel l’histoire prenait vie. En aucun cas, il n’avait l’ambition d’une réécriture de ces mythes et d’une modernisation du récit, au profit d’intrigues expédiées, et de personnages qui ont tout d’une copie blafarde des figures illustres des bouquins. Si les décors et les effets visuels ne sont pas mauvais en soi, ils semblent avant tout servir de faire valoir à la série, elle-même faisant office de vitrine pour la plateforme de streaming d’Amazon. L’esthétique du show apparaît dès lors comme une sorte d’étalage criard et pseudo-épique d’un univers pourtant bien plus complexe et vivant qu’il n’y paraît, et qui se retrouve une fois de plus assimilé par une grande multi-nationale, désireuse d’étaler son influence culturelle sur le paysage cinématographique actuel.

Durin IV dans les anneaux de pouvoir
Le personnage du prince nain Durin IV est selon nous l’un des plus intéressants de la série.

Fort d’un budget colossal, Les Anneaux de Pouvoir n’en est pas moins une série divertissante, avec son lot d’acte de bravoure, de discours sur l’entraide et l’amitié, et de paysages resplendissants, portés par une musique honorable, qui oscille entre féérie et grandiose. On peut noter sur le cahier des charges quelques réussites notables, comme la préservation d’un certain registre poétique dans les conversations, des habitus culturels qui renforcent l’authenticité de certains peuples (Nains et Pieds-Velus en tête) et des rebondissements qui à défaut d’être toujours sensés, ont le mérite de divertir et de nous maintenir en haleine tout au long de la saison. Mais l’ensemble manque cruellement de profondeur et de reliefs, y compris en ce qui concerne l’implication émotionnelle que certaines scènes sont pourtant censées nous procurer. (Spoilers Alert) Nous citerons en exemple l’attaque du village des hommes par les orques, menés par Adar, qui est plus proche d’une rixe de village que de la bataille décisive dont les enjeux, pourtant cruciaux pour l’intrigue, ne se ressentent jamais vraiment. De la même façon, le départ de Nori, et l’adieu à ses proches en fin de saison, n’est pas parvenu à nous émouvoir, tant le lien avec sa famille et sa communauté nous est apparu peu développé au fil des épisodes précédents.

Orques et autres vilaines bêtes seront évidemment de la partie.
Orques et autres vilaines bêtes seront évidemment de la partie.

Un divertissement honnête, loin de la poésie de l’œuvre de Tolkien

Au bout du compte, force est de constater que pour cette première saison, Jeff Bezos et ses showrunners n’avaient pas la vision nécessaire à la retranscription des évènements de ce début du Second Âge de la Terre du Milieu. En tentant de réécrire l’œuvre de Tolkien, à des fins qui nous semblent plus lucratives que passionnées, ils semblent s’être fourvoyés dans un déluge d’effets visuels et de personnages clinquants, bien loin de la poésie du monde dépeint par Tolkien. Il n’en reste pas moins une fresque de Fantasy qui remplit son contrat, mais qui est loin de culminer à hauteur de ce qu’on pourrait espérer pour une adaptation de l’une des œuvres littéraires les plus influentes du 20ème siècle.

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Arthur Tonglet
Article écrit par :
Curieux de l'art sous toutes ses formes, je travaille dans l'audiovisuel et je fais en parallèle de la musique sous le pseudo "O'Bear". J'aime venir ici pour mettre en avant les artistes que j'aime, pas toujours connus à leur juste valeur 🙂

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