Le papier est normalement une limite. Chez Winnie Truong, il est devenu un point de départ. Pendant plus de quinze ans, l’artiste canadienne s’est imposée grâce à ses immenses dessins au crayon de couleur. Aujourd’hui, ses œuvres ne tiennent plus sur une feuille. Elles sont découpées, assemblées, superposées jusqu’à former de véritables écosystèmes miniatures. Plus qu’un changement de technique, cette évolution révèle une autre manière de penser le vivant, au cœur de son travail depuis ses débuts.
Une artiste qui a fait du crayon de couleur sa signature

Pendant longtemps, Winnie Truong a dessiné des femmes. Leurs corps occupaient toute la feuille, tandis que leurs cheveux poussaient jusqu’à envahir l’espace, se mêlant aux plantes, aux racines et à d’étranges formes organiques. Ces grands dessins au crayon de couleur ont fait connaître l’artiste canadienne bien au-delà de Toronto, où elle vit et travaille. Pourtant, depuis quelques années, ces figures ont presque disparu. À leur place apparaissent des fleurs, des insectes, des champignons et des végétaux découpés puis assemblés en relief. Le changement est radical en apparence. Il raconte pourtant la même obsession : comprendre comment des formes de vie cohabitent, se transforment et finissent par ne plus pouvoir être séparées.

Née à Toronto au sein d’une famille d’origine chinoise et vietnamienne, Winnie Truong étudie les arts plastiques à l’Université York avant de faire du crayon de couleur son principal médium. Un choix étonnant dans le milieu de l’art contemporain, où cette technique est souvent associée à l’illustration ou au dessin préparatoire. Elle décide au contraire d’en explorer toutes les possibilités. Pendant des semaines, parfois des mois, elle accumule les couches de pigments jusqu’à obtenir une profondeur qui rappelle presque la peinture.


Dans plusieurs entretiens, l’artiste explique avoir toujours été attirée par les formes qui échappent aux classifications simples. Cette réflexion traverse sa série Wimmin Creatures, commencée au début des années 2010. Les personnages féminins qui la composent ne correspondent pas à une représentation traditionnelle du corps. Leurs cheveux deviennent des paysages, des nids ou des systèmes racinaires, tandis que leur identité se construit loin des codes habituels de la féminité. Winnie Truong explique d’ailleurs avoir voulu imaginer un univers où ces femmes existent avant tout pour elles-mêmes, sans être définies par le regard porté sur elles.
Sortir le dessin de la feuille

Après plus d’une décennie passée à pousser le crayon de couleur dans ses retranchements, Winnie Truong ressent pourtant le besoin de changer sa manière de travailler. Dans une interview accordée à Border Crossings, elle raconte vouloir donner au dessin une présence physique. L’objectif n’est pas d’abandonner ce médium, mais de lui permettre d’occuper l’espace.

C’est de cette réflexion que naissent les séries Dioramas puis Habitats. Le processus reste entièrement fondé sur le dessin. Chaque plante, chaque insecte ou chaque fleur est d’abord réalisé au crayon de couleur, avant d’être découpé à la main puis assemblé sur plusieurs niveaux. Le relief ne constitue donc pas une nouvelle discipline. Il prolonge le dessin.

Le terme diorama n’a d’ailleurs rien d’anodin. Winnie Truong emprunte le principe de ces maquettes utilisées dans les musées d’histoire naturelle pour reconstituer un environnement plutôt qu’un simple sujet. Ses œuvres ne présentent plus un végétal isolé. Elles recréent un milieu dans lequel plusieurs organismes interagissent.
Penser en écosystème
Son évolution modifie également son regard sur la nature. Les fleurs qui peuplent ses œuvres récentes n’ont rien d’études botaniques. Certaines renferment un œil, d’autres empruntent des formes animales ou humaines, tandis que les insectes circulent librement entre les différentes couches de papier. L’artiste ne cherche pas à inventer une espèce crédible. Ce qui l’intéresse est la manière dont tous ces éléments dépendent les uns des autres.

Cette idée apparaît dans A Habitat, A Happenstance, où les plantes et les insectes partagent un même espace, mais aussi dans Symbiotes IV, dont le titre évoque directement la relation entre deux organismes incapables d’exister indépendamment l’un de l’autre. Même lorsque le corps humain réapparaît, comme dans Woman’s Whorl, il n’occupe plus une place dominante. Il devient un élément parmi les autres au sein d’un environnement plus vaste.

À travers ces nouvelles œuvres, Winnie Truong ne tourne donc pas le dos à ses premiers dessins. Elle en déplace simplement le point de départ. Là où Wimmin Creatures s’intéressait au corps comme territoire de transformation, ses dioramas observent désormais cette même idée à l’échelle d’un écosystème entier. Les cheveux ont laissé place aux plantes, mais la question reste identique : comment représenter des formes de vie qui refusent d’entrer dans une seule catégorie ?

C’est sans doute ce qui rend son travail si cohérent malgré son évolution. Qu’elle remplisse une feuille de personnages ou qu’elle construise un jardin en relief, Winnie Truong ne dessine jamais des sujets isolés. Elle imagine des mondes où chaque élément n’existe qu’à travers les liens qu’il entretient avec les autres.
Pour découvrir l’ensemble des œuvres de Winnie Truong et suivre ses dernières créations, rendez-vous sur son compte Instagram!
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