Depuis plus de quinze ans, l’artiste néerlandaise collectionne les erreurs numériques, les pixels cassés, les artefacts de compression et les fichiers corrompus. Là où la plupart des gens voient un bug, elle voit un langage. Car ces “défauts” révèlent souvent le fonctionnement caché des technologies qui produisent les images que nous consommons chaque jour.

Voir ce que les écrans essaient de cacher
Un écran qui grésille. Une vidéo qui saute. Une image qui se déforme après avoir été compressée plusieurs fois. Pour beaucoup, ce sont des erreurs à corriger. Pour Rosa Menkman, ce sont des portes d’entrée.
Née en 1983 aux Pays-Bas, Rosa Menkman évolue à la frontière entre l’art et la recherche. Artiste, enseignante-chercheuse, autrice et commissaire d’exposition, elle développe une pratique où les œuvres dialoguent constamment avec ses travaux théoriques. Son essai The Glitch Moment(um), publié en 2011, est devenu une référence dans l’étude du glitch art, tandis que ses recherches plus récentes sur les “Resolution Studies” interrogent les infrastructures invisibles qui façonnent les images numériques.
Pour Rosa Menkman, une image n’est jamais neutre. Elle est le résultat d’une succession de choix techniques : un format de fichier, un codec, un algorithme de compression ou encore un standard vidéo. Autant de mécanismes qui passent inaperçus tant qu’ils fonctionnent correctement.
Son portfolio donne déjà le ton. Impossible de le parcourir comme un site classique. La page d’accueil donne le vertige, les pages s’empilent, les fenêtres s’ouvrent les unes dans les autres, les vidéos côtoient les manifestes et les œuvres. La navigation devient une expérience à part entière. Avant même de découvrir son travail, Rosa Menkman invite déjà le visiteur à questionner sa manière de regarder les images.
Quand les images révèlent leurs coulisses
Le bug a rendu Rosa Menkman célèbre. Ce n’est pourtant plus lui qui occupe le centre de ses recherches.
En 2023, elle publie sur son compte Instagram un texte intitulé New Horology of Glitch, accompagné d’un message sans détour : “No more glitch history, please.” Une manière d’affirmer que son travail ne se limite plus aux accidents numériques.
Depuis quelques années, Mekman s’intéresse davantage à tout ce qui façonne une image avant même qu’elle n’apparaisse à l’écran.

Présentée au NXT Museum d’Amsterdam, l’installation Still Processing plonge ainsi le visiteur dans un environnement où projections lumineuses, motifs géométriques et structures numériques semblent se transformer en permanence. L’image n’y apparaît plus comme un objet figé, mais comme un processus en constante évolution.

Cette réflexion se poursuit dans Horology. D’immenses cadrans d’horloges pixellisés envahissent l’espace tandis que les repères temporels semblent se déformer sous l’effet des traitements numériques. Pour Menkman, les technologies ne transforment plus seulement les images : elles modifient aussi notre manière de percevoir le temps.
Au-delà des pixels
Les recherches de Rosa Menkman dépassent aujourd’hui largement le cadre du glitch.

Avec Im/Possible Rainbows, elle imagine par exemple des arcs-en-ciel invisibles générés par les champs électromagnétiques de nos objets du quotidien. Sur un simple bureau apparaissent des formes colorées correspondant aux fréquences émises par un ordinateur, une lampe ou un téléphone. Le projet rappelle que notre perception ne capte qu’une infime partie du monde qui nous entoure.

Dans The Shredded Hologram Rose, inspirée d’une nouvelle de William Gibson, une rose holographique semble se fragmenter en multiples couches. L’œuvre suggère qu’une image contient toujours davantage d’informations que ce qu’elle laisse apparaître au premier regard.

Plutôt que de réparer les bugs, Rosa Menkman préfère donc les observer. Non parce qu’ils seraient plus esthétiques que les images parfaitement lisses, mais parce qu’ils rendent visibles les systèmes qui les produisent. À une époque où les technologies promettent des images toujours plus parfaites, son travail rappelle qu’il est parfois plus intéressant de regarder ce qui se passe… quand tout semble dysfonctionner.
Pour suivre son travail, rendez-vous sur son portfolio et son compte Instagram!
Pour prolonger l’exploration, jetez un œil à l’univers rétro-futuriste de Ross McCampbell.



