Il faut parfois deux heures à un film pour raconter une histoire. Tomer Hanuka, lui, la fait tenir dans une seule image. Nourries par le cinéma, les comics et la peinture, ses illustrations ne cherchent pas seulement à illustrer un récit : elles en capturent l’essence. Affiches de films, couvertures de romans ou illustrations éditoriales : chacune de ses compositions condense une idée, une émotion ou une tension en quelques traits. Une approche qui a fait de l’artiste une des figures majeures de l’illustration contemporaine.

Une histoire dans chaque image
Né en 1974 à Tel-Aviv, Tomer Hanuka grandit aux côtés de son frère jumeau, Asaf, qui deviendra lui aussi illustrateur et auteur de bande dessinée. Après son service militaire, il quitte son pays à l’âge de 22 ans pour s’installer à New York. Il y intègre la School of Visual Arts (SVA).
Ce changement d’environnement marque un tournant. À New York, Hanuka nourrit son imaginaire autant des comics que du cinéma, de la peinture ou de la bande dessinée. De ce mélange naît un langage visuel singulier, où le réalisme flirte constamment avec le rêve. Très vite, son style attire l’attention de la presse américaine, qui voit en lui un illustrateur capable de traduire des idées complexes en images immédiatement évocatrices.
Au fil des années, Tomer Hanuka collabore avec quelques-uns des plus grands titres de la presse internationale, parmi lesquels The New Yorker, The New York Times, TIME, The Atlantic et National Geographic. À ces collaborations s’ajoutent des couvertures de romans, des affiches alternatives de films cultes et plusieurs œuvres exposées dans des institutions comme le MoMA. Malgré la diversité des commandes, son univers reste immédiatement reconnaissable : des compositions cinématographiques, une lumière expressive et une manière bien à lui de faire tenir un récit entier dans une seule image.

Pourtant, réduire Tomer Hanuka à la liste de ses prestigieuses collaborations reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Si son trait est immédiatement reconnaissable, c’est surtout sa manière de concevoir une illustration qui fait sa singularité. Là où certains illustrent un récit, Hanuka préfère en extraire l’essence. Dans un entretien accordé à The Caustic Cover Critic, il explique chercher, pour chaque projet, à “distiller” un récit en une seule image. Plutôt que d’en résumer l’intrigue, il en extrait un sentiment à transmettre. Chez Hanuka, chaque élément de la composition participe à cette recherche de l’essentiel : le cadrage, la lumière, les couleurs ou encore les espaces vides deviennent autant d’outils narratifs.
Le cinéma comme langage
L’affiche qu’il consacre au film The Graduate en est une parfaite démonstration. Benjamin Braddock flotte, immobile, sur un matelas au milieu d’une piscine. Une simple ligne d’eau traverse horizontalement l’image et la divise en deux. Au-dessus, une maison californienne, un jardin impeccable et un barbecue évoquent le confort rassurant de la vie d’adulte. En dessous, Benjamin semble suspendu dans un espace presque vide. Ce choix de composition n’a rien d’anodin : la piscine devient une frontière visuelle entre deux mondes, celui des attentes sociales et celui d’un jeune homme incapable de trouver sa place.

Hanuka renforce ce sentiment par ses choix plastiques. La palette lumineuse, dominée par des verts éclatants et une lumière estivale, contraste avec le malaise du personnage. Là où beaucoup auraient choisi des couleurs froides ou une atmosphère sombre pour traduire le doute, l’illustrateur prend le contre-pied. Tout paraît idyllique, presque publicitaire, mais Benjamin demeure isolé au centre de l’image. Ce décalage donne davantage de force à son mal-être : ce n’est pas le décor qui vacille, c’est le personnage. En quelques formes simples et une composition rigoureusement construite, Hanuka ne raconte pas seulement The Graduate. Il fait ressentir ce que le film met plus de deux heures à développer : le vertige d’un homme suspendu entre deux vies. Chez Hanuka, la composition ne sert pas l’image, elle raconte déjà l’histoire.
Cette manière de penser une illustration comme une scène de cinéma ne doit rien au hasard. Le septième art occupe une place centrale dans l’imaginaire de Tomer Hanuka, qui a consacré de nombreuses affiches alternatives à des films de réalisateurs tels que Stanley Kubrick, Alfred Hitchcock ou encore Terrence Malick. Dans un entretien accordé à Layered Butter, il explique aborder chacune de ces affiches comme “un essai sur l’expérience de voir un film”, cherchant à condenser son récit, ses images et les émotions qu’il suscite en une seule composition. Cette approche explique pourquoi ses illustrations donnent souvent l’impression d’être des photogrammes : des scènes suspendues qui invitent le spectateur à imaginer ce qui précède et ce qui suit. Le spectateur n’observe plus une scène, il est invité à en compléter les silences.
Donner une forme aux idées

Cette recherche de l’essentiel ne se limite pas à la fiction. Lorsqu’il travaille pour la presse, Tomer Hanuka applique la même méthode à des concepts parfois bien plus abstraits. Pour une illustration réalisée pour National Geographic, consacrée à Albert Einstein, l’artiste ne choisit ni le portrait classique du scientifique ni l’accumulation de symboles associés à la physique. Hanuka représente Einstein de dos, face à un tableau couvert d’équations, tandis que son reflet semble se fondre dans l’immensité de l’univers. En choisissant de montrer Einstein de dos plutôt que de face, il détourne l’attention de l’homme pour la porter sur sa pensée. L’image ne cherche pas à raconter ses découvertes, mais à rendre visible la manière dont son esprit embrasse l’univers. Le génie devient alors une expérience visuelle plutôt qu’une démonstration scientifique.
Si ses illustrations sont souvent saluées pour leur force narrative, elles sont aussi traversées par des thèmes plus intimes. L’exil, l’identité, la mémoire ou encore le sentiment d’appartenance reviennent régulièrement dans son travail. Sans qu’il ne revendique une lecture autobiographique de cette œuvre, Hanuka explore ici des thèmes qui traversent régulièrement son travail : l’identité, le déracinement et le sentiment d’appartenance. Installé à New York depuis l’âge de 22 ans, Hanuka évolue entre deux cultures, une expérience qui nourrit une partie de son imaginaire. Son illustration, Exile, en est l’un des exemples les plus éloquents. Une silhouette sombre et monumentale semble se fondre dans le paysage urbain qui l’entoure. Aucun bagage, aucune frontière, aucun symbole explicite : seulement le poids silencieux du déracinement. Comme souvent chez Hanuka, l’émotion naît moins de ce qui est montré que de ce qui est suggéré.

Cette capacité à donner une forme tangible à des idées immatérielles est l’une des constantes de son travail. Dans plusieurs entretiens, Hanuka explique que la première idée est rarement la meilleure. Il multiplie les croquis, explore différentes pistes et élimine progressivement tout ce qui ne sert pas le propos. Son objectif n’est pas de produire une image spectaculaire, mais une image juste, capable de susciter une émotion ou une réflexion avant même la lecture du texte qu’elle accompagne.
À une époque où les images se succèdent à un rythme effréné, Tomer Hanuka rappelle qu’une illustration peut encore inviter à ralentir. Ses compositions ne cherchent pas à tout montrer ni à tout expliquer. Elles suggèrent, interrogent et laissent au spectateur une place dans le récit. C’est peut-être là que réside la force de son œuvre : transformer une simple image en une histoire que chacun est libre de poursuivre.
Pour prolonger l’exploration de son univers visuel, rendez-vous sur le compte Instagram de Tomer Hanuka.


