Figure majeure de la photographie japonaise, peu connu en Europe et en Occident, Kazuo Kitai à passer prêt de 60 ans à photographier le pays du soleil levant dans un éloge attentif du quotidien. La Maison de la culture du Japon à Paris en propose une rétrospective jusqu’au 25 juillet 2026.

(dép. d’Aomori), 1970
L’art du photographe japonais Kazuo Kitai est à l’image de l’art nippon : le quotidien, souvent laissé de côté en Occident — parce que trop ordinaire, et donc sans intérêt, justement ? — est élevé, ici, au rang d’art. Comme c’est souvent le cas dans la littérature japonaise — citons Le Goûter du lion d’Ito Ogawa ou À travers la vitre de Sōseki Natsume — où l’i-novel priorise la texture de l’existence par rapport à l’intrigue.
Cette attention au quotidien s’appuie sur des principes esthétiques proprement japonais, dont le plus sensible est peut-être le Ma : l’intervalle vécu entre deux gestes, deux silences, deux instants — ce vide qui, loin d’être une absence, devient chez Kitai un espace à part entière, aussi chargé que ce qu’il encadre. Nagori, Kehai, Nichijō participent de la même sensibilité : une façon d’habiter le temps ordinaire plutôt que de le traverser.
Cette même attention traverse l’œuvre de Rinko Kawauchi, photographe japonaise dont le travail éclaire celui de Kitai par contraste — autant que par affinité ? Là où Kitai ancre son regard dans le social et le collectif — les travailleurs, les familles, les quartiers — Kawauchi se tourne vers l’infiniment intime : une flamme, une main, la lumière sur une vitre. Mais tous deux partagent le même refus de hiérarchiser les sujets. Chez l’un comme chez l’autre, rien n’est trop petit, trop ordinaire, trop silencieux pour mériter d’être regardé.
Ce quotidien, Kazuo Kitai en fait donc sa muse pendant 60 ans de pratique photographique à travers son pays. Jusqu’au 25 juillet 2026, la Maison de la culture du Japon à Paris revient sur son œuvre et son parcours. Une mise en lumière qui devrait participer à rendre l’artiste plus connu en Europe et en France.
La guerre au quotidien
Dans une démarche qui n’est pas sans rappeler les photoreporteurs de guerre, la pratique de la photographie de K. Kitai s’inscrit, à la fin des années 1960, dans un contexte politiquement marqué par des manifestations, des mouvements contestataires étudiants et la lutte contre la construction d’un aéroport à Sanrizuka. Le voilà sur le front…
…des habitants locaux, qui vivent – ou subissent – les événements. Ceux-ci revêtent moins d’intérêt pour le photographe que le quotidien des personnes et l’atmosphère des lieux. Il se mêle aux étudiants et aux agriculteurs pour les photographies, délaissant, à l’inverse de nombre de ses contemporains, les zones protégées derrière « les policiers et les unités de force mobile ». Documentation des événements historiques, saisissement de la vie en coulisses.

1973
De la campagne à la ville
Kazuo Kitai s’intéresse à la vie à la campagne et au monde rural — dans une veine proche de celle qu’explore en France la photographe Madeleine de Sinéty, connue pour son travail documentaire sur les territoires ruraux français. L’attrait des jeunes pour les villes entraîne « une lente transformation de la physionomie des villages et des communautés » — problème que rencontre aussi l’Europe. Un travail, comme le dira Ihei Kimura lors d’une remise de prix, qui permet de « ressentir la vie quotidienne qui s’écoule lentement ». Mais il n’est pas question ici de donner un avis sur le changement, de le déplorer ou de le célébrer : « il l’accepte comme une manifestation de la vie elle-même ».
En 1980, l’artiste japonais se détourne des campagnes et retourne en ville ; plus précisément dans les banlieues et quartiers populaires. Il délaisse l’extérieur pour l’intérieur, se rapproche de ses sujets, proposant des clichés plus intimes. Le quotidien est central, mais pas idéalisé : « le photographe prend soin de le restituer comme une succession de jours avec toutes ses contradictions, sa mélancolie et sa force ». Pour réaliser ses séries Funabashi Story ou Histoires de Shinsekai, l’artiste s’invite dans le quotidien – c’est le cas de le dire – des familles.
Plus récemment, il s’intéresse au fil des jours, les siens, lors de promenades réalisées avec son Leica : « À soixante ans passés, l’envie de partir loin en reportage m’a quitté. J’ai donc changé mon fusil d’épaule et décidé de prendre des photographies simplement en me promenant dans le quartier où je vis depuis plus de trente ans, afin de rendre compte de choses qui m’échappaient quand j’étais jeune mais que l’âge et le déclin de mes forces me permettent aujourd’hui de distinguer plus clairement », racontait l’artiste.
En 2025, il publie IROHA, une série dans laquelle il déchire ses anciens tirages expliquant que « depuis quelque temps, ma capacité de concentration est en baisse, même quand il s’agit de photographier. […] les images rémanentes des villages et des villes, des routes et des paysages que j’ai photographiés dans le passé me traversent l’esprit, m’empêchant d’appuyer sur le déclencheur. Cela m’arrive sans cesse, si bien que je finis par éprouver un peu de réticence à prendre des photos. Ne sachant comment remédier à cela, j’ai entrepris de déchirer les tirages originaux de ces anciens clichés que je vois défiler devant mes yeux, dans l’idée que cela me libérerait l’esprit et me permettrait de me renouveler ».
Son travail est à retrouver à la Maison de la culture du Japon à Paris jusqu’au 25 juillet 2026.

1976

2024 (photo de 1968)



