Dans un bar rempli de monde, une femme en jaune fixe son verre pendant qu’un couple s’embrasse à quelques mètres d’elle. Autour, les conversations continuent. Personne ne semble remarquer qu’elle a quitté la pièce sans bouger de son tabouret. Dans End of Story, Jenya Datsko peint ce moment minuscule où l’on cesse, quelques secondes, de participer à ce qui se passe autour de nous.
La peintre russo-espagnole revient souvent à cet instant. Ses personnages boivent, fument, jouent aux cartes ou assistent à une soirée. Ils sont rarement véritablement seuls. Des bras traversent le cadre, des corps les frôlent, des discussions se poursuivent derrière eux. Pourtant, leur attention semble constamment se trouver ailleurs.

Datsko observe ces gestes dans la vie quotidienne. Des personnes croisées, une attitude ou une émotion deviennent le point de départ de scènes qu’elle reconstruit ensuite. Elle décrit d’ailleurs sa peinture comme une forme de journal. Mais les femmes qui apparaissent sur ses toiles ne sont pas des portraits. Leurs traits sont simplifiés, leur identité disparaît et l’anecdote personnelle laisse place à une situation dans laquelle chacun peut se reconnaître.

Peindre avant de pouvoir en vivre
Avant d’en faire son métier, Jenya Datsko a longtemps construit sa vie loin des ateliers. Née en Russie au début des années 1990, elle grandit dans le sud du pays puis part étudier l’économie et la finance à Saint-Pétersbourg. Bonne en mathématiques, elle choisit une voie qu’elle juge alors plus sûre, sans jamais complètement abandonner le dessin.

Lorsqu’elle s’installe à Valence en 2015, la peinture prend progressivement davantage de place. Elle étudie l’art et l’illustration à l’ESAT puis au GAIA Centro de Estudios de Arte, tout en travaillant comme analyste financière. Après ses journées de travail, elle continue à peindre. Les petites aquarelles et l’illustration numérique de ses débuts laissent progressivement place à l’acrylique et à des formats plus grands.

Se sentir seule sans jamais l’être
Dans les tableaux de Jenya Datsko, être entouré ne signifie pas forcément être avec les autres. Une conversation peut continuer à quelques centimètres, une main peut se poser sur une épaule, une fête peut battre son plein : il suffit d’un regard qui s’échappe pour qu’un personnage semble soudain ailleurs.

Dans The Other Side, une jeune femme en robe noire est assise au bord d’une piscine. Derrière elle, les invités discutent par petits groupes. Elle ne regarde personne. Son verre est posé à côté d’elle et son corps est tourné dans la direction opposée à ceux qui l’entourent. Elle appartient à la scène tout en semblant momentanément s’en être extraite.
Cette distance n’est pourtant pas nécessairement synonyme de tristesse. Datsko associe aussi ces instants de retrait à l’indépendance et à la possibilité de se retrouver soi-même, loin des attentes extérieures. Les femmes qu’elle peint peuvent être mélancoliques, mais elles ne semblent pas attendre que quelqu’un vienne remplir le silence.

Des femmes qui échappent au regard

Leur regard participe à cette impression. Elles détournent les yeux, baissent les paupières ou observent quelque chose hors champ. Même lorsqu’elles occupent le centre du tableau, elles ne semblent pas poser pour celui qui les regarde. Datsko les rend visibles sans leur demander de répondre à notre présence.
En 2023, elle donne à une exposition madrilène un titre qui résume déjà une grande partie de son travail : Una historia en palabras nunca dichas, une histoire en mots jamais prononcés. La même année, Harper’s Bazaar UK lui consacre sa couverture de septembre. Ses peintures ont également été exposées à Madrid, Londres, New York et Singapour.

Mais ses tableaux continuent de partir de scènes presque banales. Un verre posé sur une table, une cigarette dehors, une soirée qui s’éternise ou quelqu’un qui parle pendant que l’autre n’écoute plus vraiment. Ce sont moins les événements qui intéressent Jenya Datsko que les quelques secondes où quelque chose se passe à l’intérieur de ceux qui les vivent.

Ses personnages peuvent alors être au milieu d’une fête, entourés de corps et de conversations, tout en semblant momentanément absents de ce qui se joue autour d’eux. Pendant un instant, ils sont ailleurs. Et c’est peut-être précisément là qu’ils semblent le plus n’appartenir qu’à eux-mêmes.
Sur Instagram, Jenya Datsko partage ses peintures et les scènes silencieuses qui peuplent son travail.
Dans un autre registre, Cristina BanBan interroge elle aussi la représentation des femmes et leur rapport au regard dans ses peintures.


