Les œuvres de Franki Domino respirent le malaise, mais jamais le chaos. Malgré des têtes démesurées, des arbres qui traversent des visages ou des objets déplacés sans raison apparente, rien ne semble réellement perturbé. Les personnages poursuivent leur existence avec un calme presque inquiétant, comme si tout cela appartenait à l’ordre des choses. Les images de Franki Domino ne montrent donc pas un monde bouleversé. Elles montrent un monde qui obéit à d’autres règles que les nôtres. Et c’est précisément de cet écart que naît le malaise.
Modifier une seule règle du réel

Cette sensation ne vient pas seulement de ce que l’on regarde. Elle tient surtout à la manière dont Franki Domino construit ses images. L’artiste ne cherche pas à accumuler les éléments étranges. Il se contente d’en déplacer un seul, puis laisse tout le reste fonctionner normalement. Cette économie de moyens rend l’anomalie d’autant plus troublante. Le regard hésite en permanence entre ce qu’il reconnaît et ce qu’il refuse d’accepter.
Une des œuvres de la série Slow-Motion Birdsong en est un bon exemple. À première vue, la scène ressemble à un quartier résidentiel comme il en existe tant d’autres. Une femme regarde par la fenêtre tandis qu’un homme traverse la rue à moto. Mais ce qui pourrait être le sujet n’est qu’un détail. Les collines prennent la forme d’un immense visage dont la main repose contre la joue. Une maison est posée au sommet de cette tête entourée d’arbres, mais personne ne semble y prêter attention. Franki Domino ne transforme pas la scène en cauchemar. Il modifie simplement une règle du réel et laisse le spectateur accepter, malgré lui, cette nouvelle logique.

Une obsession qui précède la technique
Ce rapport à l’étrange traverse toute sa carrière. Franki Domino est l’alter ego de l’artiste français Julien Pacaud, connu depuis plus de vingt ans pour ses collages numériques réalisés à partir de photographies anciennes. Dans un entretien accordé à Creative Boom, il explique : “Je suis l’alter ego de Julien Pacaud.” Il explique avoir passé deux décennies à créer à partir de photographies vintage, avant d’intégrer à son travail l’intelligence artificielle en 2021. Il ajoute “J’ai créé l’identité Franki Domino en 2023 lorsque je me suis senti prêt à produire des œuvres entièrement générées par IA, distinctes de mon travail de collage. “

Ce changement de nom correspond donc moins à une rupture qu’à l’ouverture d’un nouveau territoire. L’artiste abandonne progressivement le collage pour travailler avec des générateurs d’images, mais son obsession reste la même : fabriquer des mondes crédibles où une seule anomalie suffit à remettre toute la scène en question. Dans la même interview, il explique consacrer une grande partie de son temps à détourner les résultats produits par l’intelligence artificielle afin de les éloigner de son esthétique habituelle. Il compare même cette démarche à celle qu’il poursuivait autrefois avec le collage, lorsqu’il cherchait déjà un espace ambigu entre photographie et fiction.

Cette ambiguïté se retrouve dans la série The Reception. Une femme vêtue de noir est assise face au spectateur, immobile, les mains croisées sur les genoux. Derrière elle, une seconde silhouette porte sur la poitrine un étrange dispositif composé de cadrans et de câbles, tandis qu’une troisième reste recroquevillée sous un voile transparent constellé de petites lumières. Rien ne permet de comprendre ce qui relie ces trois personnages. L’image se prolonge pourtant naturellement vers un vaste paysage, comme si les murs avaient cessé d’exister. Chaque élément paraît soigneusement à sa place, alors même qu’aucun ne répond aux règles du monde réel. Franki Domino ne cherche pas à expliquer cette scène. Il laisse simplement cohabiter des objets, des corps et des espaces qui ne devraient jamais se rencontrer, mais qui créent étrangement une sorte d’histoire cohérente. Le malaise naît moins de leur étrangeté que de la façon dont chacun semble accepter cette situation comme parfaitement normale.

Des images sans réponses
Le cinéma occupe une place essentielle dans cette manière de raconter. Julien Pacaud a étudié le cinéma avant de se consacrer aux arts visuels et revendique régulièrement l’influence de réalisateurs comme David Lynch. Dans un entretien accordé à LM Magazine, il explique être fasciné par “une sorte de bizarrerie dans une situation banale” et cite également La Quatrième dimension parmi ses références majeures. Cette filiation apparaît dans ses compositions. Les cadrages sont précis, les décors minutieusement construits et les personnages presque impassibles. L’inquiétude ne surgit jamais d’un événement spectaculaire. Elle s’installe lentement, jusqu’à rendre suspect le moindre détail.

Ses paysages participent, eux aussi, à cette impression. Motels américains, immeubles modernistes, routes désertes, montagnes, piscines ou halls d’hôtel semblent appartenir à une époque que l’on reconnaît sans jamais pouvoir la situer précisément. Dans un entretien accordé à DigitalPHOTO, Franki Domino explique d’ailleurs être naturellement attiré par les espaces ouverts et les décors qui échappent à toute localisation précise. Il cherche à créer des mondes intemporels, davantage guidés par le ressenti que par une géographie réelle.


Cette volonté d’entretenir le doute explique aussi pourquoi l’artiste refuse de livrer une interprétation unique de ses œuvres. Toujours dans DigitalPHOTO, il affirme ne pas chercher à transmettre un message précis et préfère que chacun construise sa propre lecture. Ce choix se retrouve jusque dans la manière dont il présente son travail. Ses images sont presque toujours regroupées en séries, comme The Reception, Slow-Motion Birdsong ou Gardens of No One, sans recevoir de titre individuel. Elles ne racontent donc jamais une histoire fermée. Chaque illustration apparaît comme un fragment d’un univers plus vaste, libre au spectateur d’imaginer ce qui relie les personnages, les lieux ou les événements.

Les œuvres de Franki Domino ne cherchent finalement pas à représenter un monde absurde. Elles nous invitent plutôt à pénétrer dans un univers parfaitement cohérent dont nous ne connaissons simplement pas les règles. Les personnages, eux, les maîtrisent déjà. C’est sans doute la raison pour laquelle ils ne semblent jamais surpris. Le malaise ne vient donc pas de ce qu’ils voient. Il vient de nous, du fait que nous sommes les seuls à trouver cet univers étrange.
Retrouvez encore plus d’images de Franki Domino sur son compte Instagram!
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