Anamorphose

L’anamorphose, qu’est ce que c’est ?

Image d'avatar de Aurelie CordonnierAurelie Cordonnier - Le 30 avril 2024

L’anamorphose est une technique de déformation qui consiste à transformer une œuvre en illusion d’optique ou en trompe-l’œil. Le principe est de voir le résultat final seulement selon un certain angle de vue ; en dehors de celui-ci, les formes apparaissent juste déconstruites.

Anamorphose de Felice Varini
« Carré évidé » de Felice Varini, Paris 2022

Les origines de l’anamorphose

Si l’anamorphose est beaucoup utilisée en art, au départ, il s’agit d’un procédé mathématique. Oui, les deux peuvent faire la paire. Et il faut remonter à la Renaissance (fin du XIVème-début du XVIème siècle) pour entendre parler de ce principe pour la première fois. Direction l’Italie, pays d’origine du théoricien Leon Battista Alberti (1404-1472).

Celui-ci découvre alors une loi mathématique cruciale : celle de la perspective. Celle-ci est une technique ou un mode de représentation plane d’un objet tridimensionnel de manière à respecter certaines propriétés géométriques et topologiques de l’objet.

Le De Pictura de leon Battista Alberti
Représentation du De Pictura, écrit par Leon Battista Alberti en 1435, un traité de peinture qui expose pour la première fois les principes de la perspective linéaire et qui va s’imposer dans la peinture italienne de la Renaissance.

Avec l’invention de la perspective c’est la remise en cause de l’espace qui est en jeu, dans tous les domaines de l’art. Et l’inspiration derrière ce nouvel idéal de beauté provient directement de l’art antique. Alberti a pris exemple sur la protection architecturale des édifices romains.

Filippo Brunelleschi : le père de l’anamorphose

Mais le vrai père de la perspective, et donc de l’anamorphose, est Filippo Brunelleschi (1377-1446). Véritable novateur, il met au point en 1425, un procédé qui va lui permettre de représenter un bâtiment sur un plan en respectant les rapports de proportion. Cette manière de représenter le monde de manière géométriquement exacte va devenir l’une des lois fondamentales de l’«art nouveau» du Quattrocento et inspirer les futurs peintres de la Renaissance, tels qu’Andrea Mantegna, Piero della Francesca ou encore Masaccio.

Représentation de la perspective par Filippo Brunelleschi

La perspective devient alors une loi commune à la nature et à l’art. Les artistes mettent la nature au cœur de leur art et respectent ses proportions, l’art devient construit et ordonné. Pour Brunelleschi, il est essentiel que la représentation soit définie à partir d’un point de vue unique et constant. C’est ce point de vue qui est au centre de l’anamorphose. 

La Trinité de Masaccio
« La Trinité » de Masaccio, 1425-1428

Quels sont les différents types d’anamorphoses ?

Rappelons-le, l’anamorphose consiste en une dérive de la perspective ou à une déformation réversible d’une image. Et celle-ci se découpe en plusieurs types.

L’anamorphose oblique

Elle est basée sur la perspective par point de fuite. C’est une technique qui consiste à projeter les différents points du dessin vers un seul point appelé le point de fuite.

Dans la perspective par point de fuite, les parallèles ne sont pas conservés par exemple, ni la longueur de segments.

L’anamorphose cylindrique

Pour celle-ci, la création va se faire avec un miroir cylindrique qui permet de faire apparaître une image qui est la réflexion d’une image déformée conçue à cet effet. L’image déformée est peinte sur une surface plane autour d’un emplacement prévu du miroir; ce n’est qu’en y installant le miroir que l’image apparaît non déformée sur la surface de celui-ci. Cette anamorphose était notamment très populaire aux XVIIème et XVIIIème siècles pour diffuser des caricatures ou diverses images destinées à un public averti.

Anamorphose de Felice Varini
« De l’angle au triangle » de Felice Varini, Genève 2023

L’anamorphose dans l’art contemporain

Aujourd’hui encore, l’anamorphose est utilisée en art. Par exemple, l’artiste Aakash Nihalani, figure de l’art urbain, crée des œuvres à l’aide de ruban adhésif sur du matériel urbain ou en pleine nature en ayant recours à cette technique. Plus récemment, l’artiste Saype, connu pour ses peintures gigantesques et éphémères en pleine nature, a peint au sud de l’Espagne, dans une région appelée “la mer de plastique” et constituée de 4 000 hectares de serres, un petit garçon qui soulève une bâche en ayant recours à ce procédé pour créer l’illusion que l’enfant soit aux proportions des serres.

Anamorphose d'une peinture d'un petit garçon par Saype
« La grande vague » œuvre de Land Art de Saype, El Ejido (Espagne) 2024
Trail par Aakash Nihalani
« Trail » d’Aakash Nihalani
Upright par Aakash Nihalani
« Upright » d’Aakash Nihalani
Hug par Aakash Nihalani
« Hug » d’Aakash Nihalani

Mais certains artistes ont vraiment bouleversé les codes de l’anamorphose, devenant des figures indissociables de cette technique. C’est le cas notamment de Felice Varini, de Georges Rousse et de Markus Raetz.

Felice Varini : celui qui fait vivre ses œuvres

Peintre franco-suisse, il utilise l’anamorphose afin de révéler la peinture qu’il disperse dans l’espace architectural. La peinture ne fait qu’une avec l’architecture et la fait vivre, au sens figuré du terme. Utilisant la technique de projection, comme une énorme lanterne magique, Varini déploie sa forme dessinée (le plus souvent géométrique) sur le paysage urbain ou les espaces fermés, et la décalque pour n’en garder que des fragments qui se reconstituent, une fois le point de vue découvert. À la frontière entre peinture et architecture, Varini revient aux origines de l’illusionnisme renaissant et continue l’œuvre du peintre Masaccio, qui avec sa Trinité fit tomber les limites entre l’architecture réelle et l’architecture peinte en trompe-l’œil.

Anamorphose de Felice Varini
Anamorphose de Felice Varini
Anamorphose de Felice Varini

Georges Rousse : l’esthétique dans les prises de vues

Photographe français, il mélange dans ses œuvres le dessin, la peinture et l’architecture pour composer des images hybrides dans lesquelles une anamorphose se reconstitue de manière éphémère. Choisissant des lieux abandonnés, Rousse pose la question de l’artiste nomade qui découvre et interprète un espace inconnu. Le but est de révéler le côté spirituel des choses par un travail d’installation précédent la prise de vue, qui, vient figer dans l’éternité l’action de l’artiste. L’anamorphose n’est alors ici qu’un moyen technique pour arriver à matérialiser l’invisible, faire parler les lieux de leur mémoire sous-jacente. Par l’emploi de techniques illusoires, l’artiste compose une pseudo-illusion qui joue sur plusieurs couches de lecture et qui métamorphose l’espace réel en une image plane, composées de différentes épaisseurs comparable aux strates de la mémoire. Un genre de trompe-l’œil pictural où l’irréel et l’immatériel sont ainsi immortalisés par l’unique point de vue signifié par l’objectif de l’appareil photographique.

Anamorphose de Georges Rousse
Anamorphose de Georges Rousse

Markus Raetz : le roi de la métamorphose plastique

Sous les doigts de cet artiste suisse chaque forme, chaque objet se transforme en quelque chose d’autre. Par l’emploi de l’anamorphose, Markus Raetz fait surgir des formes et des images ambivalentes qui dialoguent entre elles. Les dispositifs mis en place par l’artiste sont des installations sculptures qui mettent le spectateur en mouvement et modifient l’apparence de leur propre sujet. « Nous ne voyons jamais le réel qu’à travers des distorsions, des fragments, des métamorphoses », telle est la devise de Markus Raetz qui développe depuis les années 1960 une œuvre centrée sur la question de la perception et du langage. Une œuvre concentrée sur une transition permanente de l’informe à la forme et de l’imperceptible au visible, en recourant à toutes sortes de métamorphoses, d’anamorphoses et de distorsions visuelles.

Anamorphose de Markus Raetz
Anamorphose de Markus Raetz

L’anamorphose se découpe en plusieurs formes, joue sur les perceptions. Elle donne de la profondeur, du mouvement à l’art. Et surtout, elle fait questionner le spectateur sur la dimension en mettant sa perspective en émoi.

Pour aller plus loin

Des livres qui parlent de l’anamorphose

  • Hans Holbein. Maniérisme, anamorphose, parallaxe, postmodernité, etc. de Michel Thévoz. Peintre de la Renaissance, Hans Holbein est connu pour son célèbre tableau Les Ambassadeurs, célèbre pour contenir, au premier plan, une des plus spectaculaires anamorphoses de l’histoire de la peinture : une forme évoquant un os de seiche se révèle, depuis un point de vue oblique, être un crâne humain, caractéristique des vanités de la Renaissance. Cet ouvrage est un essai d’art inversé qui met en lumière le côté presque postmoderne de l’œuvre d’Holbein.
  • L’anamorphose murale de la Trinité-des-Monts à Rome ou l’invisible intelligible de Florence Terki. Dans cet ouvrage, Florence Terki présente toute une histoire de la peinture anamorphique, des curiosités optiques et de ce que l’on nommait alors les “perspectives curieuses” en s’intéressant au couvent des Minimes de la Trinité-des-Monts, à Rome, où le Père Emmanuel Maignan réalisa en 1642 une immense représentation de Saint François de Paule, véritable prouesse technique pour l’époque.
  • Anamorphoses ou Thaumaturgus Opticus – Les perspectives dépravées de Jurgis Baltrusaitis. Ce livre est l’un des premiers à parler de l’anamorphose et de sa place dans l’histoire de l’art. L’auteur y donne une redéfinition ainsi qu’un historique du procédé depuis son apparition au XVIIème siècle.
Les Ambassadeurs d'Hans Holbein
« Les Ambassadeurs » d’Hans Holbein, 1533

Et un documentaire

Anamorphosis de Stephen Quay et Timothy Quay (1991). Ce documentaire met en lumière L’intérêt des frères Quay pour l’ésoterisme qui trouve sa parfaite réalisation dans l’art de l’anamorphose. Il s’agit là d’un documentaire unique sur l’utilisation de cette technique dans l’histoire de l’art.

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Aurelie Cordonnier
Article écrit par :
Après des études d’histoire, Aurélie s'est tournée vers des études de journalisme. Férue de musique (notamment de hard rock, glam metal et heavy metal), de littérature et de cinéma, il était tout naturel pour elle que d’orienter son choix de carrière vers le journalisme culturel.

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1 commentaire

  • Très bon article, qui m’a fait découvrir le travail de Markus Raetz et Aakash Nihalani !

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