Akira : à l’aube du Chaos

« L’aspect le plus triste de notre vie aujourd’hui est que la science acquière les connaissances plus vite que la société n’acquière la sagesse. »

Isaac Asimov (Les robots, Fondation, Face aux feux du soleil, etc…)

Cocteau disait que tout artiste ne fait toujours que son autoportrait. Dans ce cas qu’est ce qui pousse des artistes à explorer la noirceur de l’âme ? À plonger dans les plus sombres recoins de l’esprit ? Ou bien de s’attaquer à un hypothétique futur qui ne verra sûrement jamais le jour ? Faire à ce point son introspection peut sembler effrayant et prendre le risque d’être emporter par ses démons semble inconcevable. Pourtant, c’est souvent dans les ténèbres les plus profonds, dans l’inconnu le plus hostile que la lumière paraît la plus resplendissante.

“ Lorsque l’économie prédomine autant dans une société, c’est inévitable. La vraie question n’est pas de savoir si cela se produira, mais plutôt quand. S’il y a autant d’explosions dévastatrices dans mes histoires, c’est parce que je suis malheureusement convaincu que tout se terminera ainsi”  38 ans après le début de la publication d’Akira, les funestes prédictions de Katsuhiro Otomo n’ont toujours pas eu lieu… Pourtant est-il juste de dire que le monde s’est amélioré depuis ? Et si, au contraire, la vision nihiliste et punk d’Otomo n’avait jamais autant semblé d’actualité ? Une jeunesse perdue et désabusée, des gouvernements dépassés par les événements et une violence en constante hausse (émeutes, manifestations, etc…), tant de problèmes actuels que le mangaka avait déjà explorés à l’époque. Encore aujourd’hui, peu d’artistes ont su aussi bien mettre en évidence les maux de la société. À sa sortie Akira fut une déflagration, tant pour le manga que pour l’Art en général, et ses retombées commencent à peine à se faire ressentir.

couverture du 1er tome d'Akira

La genèse d’une œuvre révolutionnaire

Publié entre 1982 et 1989, Akira puise son origine dans le Japon des années 70/80. Un Japon malade et dont le traumatisme de la bombe atomique est encore présent. Alors âgé de 28 ans, Katsuhiro Otomo fait parti de cette génération né dans un archipel en ruine et qui en a marre de devoir se plier à la peur engrangée par le système. Une atmosphère pesante, étouffante qui va pousser Otomo à écrire Akira.

Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’Akira va servir de détonateur pour une génération d’auteurs en recherche de liberté artistique. Alors que le milieu du manga est écrasé par l’héritage d’Osamu Tezuka, auteur d’Astro Boy, Dororo ou Metropolis et considéré comme “le père du manga”, Katsuhiro Otomo n’a aucune envie de se conformer à la bienséance de l’époque et veut faire de son manga une œuvre punk, sombre et mature. Alors que ceux-ci étaient cantonnés à être un produit de consommation destiné aux jeunes enfants, Otomo, lui, va viser plus haut. L’auteur va développer un style graphique réaliste et nerveux. Si Tezuka restera une grande influence, Otomo va aller puiser du côté de la BD franco-belge avec en tête de file Mœbius. L’auteur français aura été (et est encore aujourd’hui) la grande influence de Katsuhiro Otomo. Mais Jean Giraud, de son vrai nom, aura surtout été un véritable guide et ami pour le mangaka. Preuve en est son hommage sincère et touchant suite au décès de l’artiste français : « M’attendras-tu si un jour je parviens au lointain horizon que tu as tracé ? J’aurais voulu que l’on discute davantage encore. Repose en paix. » Le mangaka va prendre le meilleur des deux cultures et créer un style propre et novateur. Les traits y sont réalistes (voire organiques) et nerveux. Les plans y sont très cinématographiques et l’on sent l’envie d’iconiser les personnages tout en conservant un certain fatalisme.

extrait du manga Akira

L’autre axe majeur qui va permettre à Akira de se démarquer des autres durant sa publication sont les thèmes qui y sont abordés. L’action prend place à Neo-Tokyo en 2030. Kaneda, Tetsuo et leur bande passent leurs nuits à errer sur des motos et à régler leurs comptes avec des clans adverses. Sauf qu’un soir parmi tant d’autres ils vont croiser la route d’un mystérieux enfant au visage ridé et aux pouvoirs télékinésiques. S’ensuit alors de nombreux évènements qui ne présagent qu’une chose : Akira va bientôt se réveiller… À travers cette histoire, Otomo dépeint un monde en ruine et au bord de l’implosion. Neo-Tokyo est une mégalopole en décrépitude tant au niveau urbain que sociétale. Les gratte-ciel y sont colossaux à en donner le vertige. Les rues ressemblent à des artères bouchées par la pollution. Les habitants quant à eux sont à bout. La violence, le fanatisme religieux et l’omniprésence de la drogue pousse le Gouvernement à imposer des couvre-feux et à user de la répression lors des émeutes.

Tel la scène culte de l’explosion qui rase Tokyo, Akira est la métaphore d’une société qui arrive à bout de souffle. Une société où l’espoir n’a plus de sens et où seul la peur et l’incompréhension règnent. Les personnages principaux en sont le bon exemple. Ces jeunes ne sont plus en phase avec le monde qui les entoure et s’y réinsérer est illusoire. De plus, ceux-ci vont devenir les pions d’une machination qui les dépasse. Le destin funeste de ce monde est déclenché et tenter d’y changer quelque chose est vain. Si le manga est pessimiste dans son propos, Otomo va développer un univers riche et défricheur. Au-delà des cases/plans iconiques, Akira va apporter un vent de fraîcheur à la Science-Fiction. À l’image de ce que fut Hans Ruedi Giger pour le transhumanisme, Akira est, en grande partie, à l’origine du mouvement Cyberpunk tel que l’on le connaît aujourd’hui. À savoir un Futur lugubre, sale, suintant et avec une omniprésence de la publicité jusqu’à en vomir. Une esthétique que l’on retrouve, par exemple, dans le Blade Runner de Ridley Scott, sortie à la même époque (1982).

Katsuhiro Otomo voulait faire une œuvre “anti-système”, or Akira est devenu bien plus que cela. Cette œuvre fut la pierre angulaire d’une génération de japonais désabusés et voulant bousculer les codes. Akira a donné naissance au Seinen (manga pour adultes) ainsi qu’au Cyberpunk.

extrait d'Akira par Katsuhiro Otomo

extrait du manga Akira réalisé par le mangaka Katsuhiro Otomo

De manga anti-système à film phénomène

Nombre d’œuvres peuvent se targuer d’avoir initié un mouvement, d’avoir influencé leur art. Mais peu d’entre-elles ont, ne serait-ce qu’un peu, atteint la portée d’Akira. Véritable chef-d’œuvre, l’histoire d’Otomo va rencontrer un succès international. Alors qu’Akira parlait du Japon et était destiné à un lectorat japonais, il permet au manga d’entrer dans une nouvelle dimension. Car si plusieurs BD/animés japonais avaient fait le chemin vers l’Hexagone, Akira va vite devenir la tête d’affiche de l’attrait des occidentaux pour le manga. Le succès critique et public d’Akira va même pousser, dès 1984, à la mise en chantier d’une adaptation cinématographique avec Katsuhiro Otomo à la réalisation.

Le principal défi qu’aura eu Otomo durant la production du film était que le manga n’était pas encore terminé. Comment résumer en 2h une histoire aussi longue et complexe qu’Akira tout en sachant que le manga est loin d’être conclut ? Otomo va relever ce défi avec brio en réalisant un film culte qui va réussir l’exploit de dépasser la renommée de la version papier. Les moyens alloués à la production sont colossaux. 31 studios d’animation, un film animé en format 70mm, plus de 160 000 images animées, et enfin, 327 couleurs différentes, Akira est tous simplement, à sa sortie, le film d’animation le plus cher jamais réalisé. Et 32 ans après sa sortie, le film reste un modèle d’animation et de réalisation. Le succès est immédiat et Akira a le droit à une diffusion mondiale. Si l’animation japonaise avait déjà connu plusieurs succès dans les années 80 (le duo Hayao Miyazaki/Isao Takahata en tête), celui d’Akira va atteindre des proportions inégalées.

extrait du film Akira

Malgré la refonte d’une partie de l’histoire (format oblige) et une distribution à l’internationale, Otomo n’a aucunement touché à ce qui fait l’essence même de l’œuvre. La violence y reste crue et le ton est donné dès les premières minutes du film. Les règlements de compte entre clans, les émeutes et l’intervention musclée des autorités, une délinquance omniprésente et une jeunesse désabusée, tout ce qui faisait la pertinence l’œuvre y est. 32 ans après la sortie japonaise, son univers n’a jamais semblé aussi proche du nôtre et elle est là la principale force d’Akira : il a su capter les maux de notre société. Voilà pourquoi, encore aujourd’hui, cette œuvre est une référence tant au niveau technique que pour son écriture. La fin du film en est le parfait exemple car, si elle est plus symbolique que la fin du manga, Otomo arrive à tirer le meilleur de lui-même. Il offre à son film une sortie en apothéose avec une réalisation à la fois très graphique et subjective. La bande-son (excellente dans son ensemble) y est grandiose et l’ensemble fait vivre au spectateur une véritable expérience mystique et sensorielle.

affiche de la ressortie du film Akira en 4K
Affiche réalisée à l’occasion de la ressortie d’Akira en 4k au cinéma.

Les héritiers du chaos

Que ça soit à travers le manga ou bien le film, nombre d’artistes vont voir en Akira un précurseur et un objectif à atteindre. Cette œuvre a aidé le manga et l’animation japonaise à s’internationaliser et a posé les bases du Cyberpunk. L’héritage du récit d’Otomo est énorme et continue de s’agrandir. De la bande-dessinée au cinéma en passant par la musique ou la mode, Akira est de ces œuvres au rayonnement intemporel.

Akira est, notamment, à l’initiative d’une période dorée pour le manga (du début des années 80 à la fin des années 90) avec une génération d’auteurs fascinés à l’idée de faire des mangas matures et profonds dans leurs propos : Gunnm (1990-95) de Yukito Kishiro, Ghost in the Shell (1989-91) de Masamune Shirow, Blame! (1998-2003) de Tsutomu Nihei, Parasite (1988-94) de Hitoshi Iwaaki pour la Science-Fiction, mais aussi Berserk (1989-aujourd’hui) de Kentaro Miura pour la Fantasy. Œuvre fédératrice pour de nombreuses générations d’artistes, Akira (et Otomo) s’est vu offrir, en 2016, un grand hommage de la part de 42 illustrateurs/auteurs de partout à travers le monde. L’ouvrage intitulé Tribute to Otomo est composé de nombreuses illustrations s’inspirant de l’univers de ce chef-d’œuvre. Un vibrant hommage qui montre le phénomène universel qu’était, et que restera à jamais, Akira.

illustration de Blame! réalisée par Tsutomu Nihei.
illustration de Blame! réalisée par Tsutomu Nihei.
illustration réalisée par Yukito Kishiro, l'auteur de Gunnm.
illustration réalisée par Yukito Kishiro, l’auteur de Gunnm.

La force d’Akira est que son impact a su dépasser les frontières de la bande dessinée. Akira est une œuvre somme dont l’héritage se fait ressentir chez énormément de créateurs. Comment ne pas immédiatement penser au film Tetsuo réalisés par Shin’ya Tsukamoto. Akira est, ici, directement cité jusque dans le titre même du film avec le nom Tetsuo qui est celui d’un des personnages centraux d’Akira. D’ailleurs, tout comme lui, le personnage de film est un homme ordinaire que le destin va transformer en monstruosité biomécanique et incontrôlable. Si Akira a considérablement marqué la fin du 20ème siècle, son rayonnement n’a clairement pas faibli au fil des ans, au contraire. Kanye West (rappeur, producteur, designer, etc…) qualifie depuis le début de sa carrière Akira comme l’une de ses plus grandes inspirations tant pour sa musique que pour sa ligne de mode YEEZY. Steven Spielberg a rendu un vibrant hommage en intégrant la célèbre moto de Kaneda dans son Ready Player One (2018). Une version restaurée 4K est sortie mondialement en salle le 19 août 2020 et une nouvelle série d’animation va voir le jour l’année prochaine. De plus, ces dernières années le monde de la Mode a régulièrement collaboré avec Otomo comme la marque new-yorkaise Supreme ou bien la marque de luxe japonaise Comme Des Garçons.

photo du lookbook e la collection Supreme x Akira

Katsuhiro Otomo a tout donné lors de la publication d’Akira. Presque 10 ans à travailler dur sans pause, ni vacances. Pourtant, l’auteur n’arrive toujours pas à comprendre comment son manga a eu tant du succès à l’international. Au départ destiné à un lectorat japonais, Akira a réussi à toucher le monde entier. Et la clé de son succès est sûrement là : la sincérité de son auteur. Parce qu’Otomo voulait écrire un histoire anti-système, il ne s’est pas soucié du raisonnable, du politiquement correct. De cet état-d’esprit est né une œuvre unique qui a su brisé les frontières de la BD, du Cinéma, de la Pop Culture. Plus qu’un manga. Plus qu’un film. Akira est un monument.

extrait du manga Akira écrit par Katsuhiro Otomo
extrait du manga Akira
extrait du manga Akira écrit par Katsuhiro Otomo
illustration du manga Akira réalisé par le mangaka Katsuhiro Otomo
illustration réalisé par le mangaka Katsuhiro Otomo

Retrouvez le manga Akira dans sa version Deluxe sur le site de Glénat et continuez d’explorer cet univers infini et révolutionnaire qu’est la Science-Fiction avec notre série consacrée à ces artistes visionnaires qui ont façonné notre imaginaire : 1ère partie sur H.R Giger, 2nde partie sur Mœbius et 3ème partie sur Blame!.