Mœbius

Mœbius : un monument qui a su atteindre les étoiles

Tout ce que l’on rêve est fiction et tout, ce que l’on accomplit est science, toute l’histoire de l’humanité n’est rien d’autre que de la science-fiction…”

Ray Bradbury (Fahrenheit 451, Chroniques martiennes, Farewell summer, etc…)

Cocteau disait que tout artiste ne fait toujours que son autoportrait. Dans ce cas qu’est ce qui pousse des artistes à explorer la noirceur de l’âme ? À plonger dans les plus sombres recoins de l’esprit ? Ou bien de s’attaquer à un hypothétique futur qui ne verra sûrement jamais le jour ? Faire à ce point son introspection peut sembler effrayant et prendre le risque d’être emporter par ses démons semble inconcevable. Pourtant, c’est souvent dans les ténèbres les plus profonds, dans l’inconnu le plus hostile que la lumière paraît la plus resplendissante.

Il se décrit lui-même comme quelqu’un d’ « assez lent, d’un peu paresseux […] et très occupé… » Pourtant, Jean Giraud (alias Gir, ou encore, Mœbius) a toujours donné l’impression d’être quelqu’un d’hors-norme, d’être hors du temps. Seulement, essayer de faire rentrer Mœbius dans une seule case est quelque chose de périlleux. Jean Giraud est un de ces génies impossibles à comprendre. Il est tout simplement hors d’atteinte. 

Né d’une famille sans réelle affinité pour l’Art, le jeune Jean Henri Gaston Giraud, de son vrai nom,  va se passionner pour une figure mythique des États-Unis : le cowboy. Cette attirance va même devenir une obsession. Celui qui  « gribouillais des colts » dans ses cahiers va débuter une formation d’arts appliqués à ses 16 ans. À peine un an plus tard, il verra Frank et Jérémie, sa première BD, être publiée. Une œuvre qui rassemble des thèmes chers à l’artiste (l’Amérique et ses mystères) et qu’il continuera d’explorer durant sa carrière. Ce tour de force était un avant-goût du phénomène qu’allait devenir ce jeune auteur. 

illustration réalisée par l'artiste français Mœbius

Blueberry (1963), le Western dont Jean Giraud rêvait 

Tout juste sorti de son service militaire en Algérie, Jean Giraud décide de s’attaquer au premier grand défi de sa carrière. Adapter la mythologie qui l’a poussé à faire du dessin : le western. Lui qui, enfant, était fasciné par ces contrées arides, sauvages et impitoyables. Lui qui était obsédé par la figure du cowboy, de ses armes et de ses convictions. Et là où de nombreux artistes évitent, à tout prix, de s’attaquer à l’univers ou à l’histoire qui leur ont ouvert les portes du monde artistique, Jean Giraud, lui, va s’y atteler sans une once d’hésitation.

Ce western d’un nouveau genre va très vite devenir une référence absolue. Le duo composé de Jean Giraud au dessin, et de Jean-Michel Carlier à l’écriture, est d’une complicité rare et les aventures du lieutenant vont immédiatement passionné les lecteurs. En effet, Blueberry est un être caractériel, indiscipliné et il fera tout pour remplir son objectif. La principale force de cette œuvre réside dans l’esprit qu’a insufflé le duo dans l’histoire. Blueberry reprendre les codes du western et les perfectionne, les réinterprète dans le but de proposer son propre univers. Si le western est l’esprit de Blueberry, le cinéma en est le corps.

Blueberry, personnage principal de la BD du même nom et réalisée par Mœbius
cases tirées de Blueberry

De son propre aveu, Jean Giraud s’est inspiré des traits de nombreux acteurs pour dessiner son personnage au fil des années. Jean-Paul Belmondo tout d’abord qui fut la première muse de l’illustrateur dans la confection du personnage. Mais si l’affiliation était évidente, Jean Giraud va , au fil du temps, s’en éloigné pour proposer de nombreuses facettes de Blueberry. Clint Eastwood, Arnold Schwarzenegger, Keith Richards, Vincent Cassel et bien d’autres… le Cinéma est constamment à la base du processus de création. Une autre preuve de cet hommage constant : le découpage. La Horde Sauvage (réalisé par Sam Peckinpah) et sa violence prononcée, Sergio Leone et sa mise en scène d’une tension palpable ou, enfin, John Ford et sa volonté de s’affranchir des préjugés. Tous ont, à leurs manières, apporté leur pierre à l’immense édifice qu’est Blueberry.

Le style Mœbius ou comment transcender la Science-Fiction 

Si l’on catégorise une carrière à l’impact qu’elle a eu sur ses pairs alors Mœbius est assurément dans le haut du panier. Plus qu’un simple auteur de bande-dessinée, Jean Giraud est un prophète. Le premier a avoir exploré des contrées infinies, psychédéliques et mystérieuses. Des États-Unis au Japon en passant par l’Europe, Jean Giraud fut la clé de voute pour énormément d’artistes qui ont su à leur tour marquer l’Art. Mœbius a, à tout jamais, laissé son empreinte dans cette véritable constellation artistique qu’est la Science-Fiction. Sa vision psychédélique et désinvolte du futur aura marqué un pan entier de la SF.

« Des fois j’avais l’impression qu’il avait la main du diable : sa tête était en train de regarder une corrida à la télé et il dessinait un truc de science fiction en même temps, on avait l’impression que sa main se dirigeait toute seule, qu’elle fonctionnait sans raccord affectif. […] Il avait réussi à passer un cap que peu d’artistes passent, c’est qu’il n’avait plus besoin de réfléchir pour dessiner… » Avec ces mots, Jean-Pierre Dionnet (scénariste) résume parfaitement le mythe qui s’est construit autour de Mœbius. Plus qu’un artiste, plus qu’un homme, Mœbius est et restera immortel. Plus qu’une œuvre, il est une vision qui a, à la fois, hanté et émerveillé des générations entières d’artistes.

Le style graphique de Moebius était si puissant qu’aucun support n’aurait pu l’empêcher de raconter ses histoires. Et les premiers à en avoir profité sont les réalisateurs. En effet, une véritable relation de confiance et d’admiration entre l’auteur et le monde du Cinéma s’est forgé au fil des décennies. Alien de Ridley Scott, Tron de Steven Lisberger, Willow de Ron Howard, Abyss de James Cameron, nombreux seront les réalisateurs à faire appel à ses services. Ou même, comment ne pas tout de suite penser à cette incroyable épopée (même si le projet n’aura jamais vu le jour) que fut l’adaptation du roman Dune par Alejandro Jodorowsky. Un projet fou, voire trop ambitieux qui a réuni les plus grands esprits artistiques des années 70’s : Moebius et Hans Ruedi Giger à la direction artistique, Orson WellesSalvador Dali et Mick Jagger au casting et, enfin, MagmaTangerine Dream et Pink Floyd pour la création de la BO.

Mœbius et le réalisateur Alejandro Jodorowsky

Si le Cinéma a su tirer partie du génie de Mœbius, celui-ci n’a néanmoins jamais oublié son premier amour : la BD. Et là encore, il a fait preuve d’un éclectisme rare. La BD franco-belge, les Comics américains ou bien les Mangas japonais, Mœbius ne s’est jamais résigné et aura pioché dans tous ces univers pourtant bien distincts. Il est par exemple, avec Stan Lee, à l’origine du célèbre Surfeur d’Argent de chez Marvel. Il a collaboré durant de nombreuses années avec Jodorowsky (cette fois entant que scénariste) sur de nombreuses bandes dessinées de SF comme sur le cultisme L’Incal. Il a aussi scénarisé le manga Icare, dessiné par Jiro Taniguchi et qui suit les aventures “d’un enfant qui naît dans une clinique et qui s’envole, sous les yeux ébahis du corps médical.”

couverture du Sliver Surfer écrite et réalisée par Stan Lee et Mœbius
couverture du manga Icare tiré du scénario écrit par Mœbius
illustration réalisée par Mœbius en collaboration avec Alejandro Jodorowsky

« M’attendras-tu si un jour je parviens au lointain horizon que tu as tracé ? J’aurais voulu que l’on discute davantage encore. Repose en paix. »

– Katsuhiro Ôtomo (Akira) en réaction au décès de Mœbius –

Mort le 10 mars 2012, Mœbius laisse derrière lui un grand nombre d’orphelins. Que ça soit avec la rigueur et la vitalité de Jean Giraud ou avec la désinvolture et l’envie d’explorer de nouveaux horizons de Mœbius, cet artiste laisse derrière lui un héritage énorme et qui continue de nous surprendre. Mœbius est assurément un artiste à part. Un des seuls qui peut se targuer d’avoir permis un émerveillement universel et intemporel. Il suffit de se pencher sur les nombreux artistes qui sont, en grande partie, faits de la “chair et du sang” de Mœbius pour voir à quel point sa vision était unique : Alejandro Jodorowsky (L’incal), Katsuhiro Ôtomo (Akira), Ridley Scott (Alien), Hayao Miyazaki (Le Château ambulant), Tsutomu Nihei (Blame!) et bien d’autres… Tant de grands noms qui témoignent de la grandeur de Mœbius. Et comme a très justement déclaré l’auteur brésilien Paulo Coelho : “Je m’incline en signe de révérence pour toi, Moebius. Ton corps est mort aujourd’hui, ton œuvre est plus vivante que jamais.”

carte postale avec une illustration réalisé par Mœbius
extrait de L'incal réalisé par Mœbius et écrit par le réalisateur Alejandro Jodorowsky
extrait d'une œuvre réalisée par l'artiste français Mœbius
extrait d'une œuvre réalisée par Mœbius
œuvre réalisée par l'artiste français Mœbius
illustration réalisée par l'artiste français Mœbius
extrait d'une œuvre réalisée par l'artiste français Mœbius

Retrouvez tout le travail de Jean Giraud alias Mœbius sur le site de Mœbius Production et continuez d’explorer cet univers infini et révolutionnaire qu’est la Science-Fiction avec notre série consacrée à ces artistes visionnaires qui ont façonné notre imaginaire.