Hans Ruedi Giger

Hans Ruedi Giger : une catharsis cauchemardesque

La question qui se pose pour les humains n’est pas de savoir combien d’entre eux survivront dans le système mais quel sera le genre d’existence de ceux qui survivront…”

Frank Herbert (Dune, Dosadi, Les yeux d’Heisenberg, etc…)

Cocteau disait que tout artiste ne fait toujours que son autoportrait. Dans ce cas qu’est ce qui pousse des artistes à explorer la noirceur de l’âme ? À plonger dans les plus sombres recoins de l’esprit ? Ou bien de s’attaquer à un hypothétique futur qui ne verra sûrement jamais le jour ? Faire à ce point son introspection peut sembler effrayant et prendre le risque d’être emporter par ses démons semble inconcevable. Pourtant, c’est souvent dans les ténèbres les plus profonds, dans l’inconnu le plus hostile que la lumière paraît la plus resplendissante.

« Tout ce que j’ai, c’est la peur et ça me donne la force de faire la peinture. » Si des milliers de personnes ont été terrorisés depuis maintenant 41 ans avec la sortie d’Alien, le huitième passager, ceux-ci n’ont fait qu’effleurer la surface de cet univers impitoyable qu’est celui de Giger. Le peintre suisse n’est pas seulement le précurseur de la biomécanique, il est un des artistes les plus fascinants de notre époque. Au-delà de l’artiste oscarisé, au-delà du visionnaire se trouve un simple homme apeuré qui tente de ne pas sombrer dans l’effroi. Au fond, Hans Ruedi Giger cherchait simplement à exorciser ses démons.

« En général je commence une œuvre sans plan préconçu, par le coin en haut à gauche et je finis dans le coin en bas à droite comme dans un état second. La plupart du temps, je suis le premier surpris du résultat… » Si le style “gigerien“ fait appel aux plus sombres recoins de l’esprit, la première rencontre avec l’homme est toujours étonnante. Oubliez le cliché de l’être fou et satanique, Giger est une personne attachante et dont la profonde fragilité jaillit à nos yeux. Oui, Hans Ruedi Giger est hypersensible. Oui, il dort avec la lumière allumée par peur de ne jamais revenir de ses tortueux périples. Non, son style n’est pas qu’une ode aux ténèbres mais bien un cri de détresse.

peinture réalisée par le peintre suisse Hans Ruedi Giger
peinture réalisée par l'artiste suisse H.R Giger

L’effroi comme source d’inspiration

Sa peur ne vient pas de nulle-part. Giger côtoie, en effet, la mort depuis sa plus tendre enfance. Alors qu’il avait seulement cinq ans, son père, qui était pharmacien, reçoit un crâne humain. Le jeune Hans Ruedi Giger va alors se l’approprier. Il l’attache avec de la ficelle et emmène son nouveau compagnon partout où il va. Il aime aussi s’offrir plusieurs heures de solitude dans la cave de la maison familiale. Et à partir de ses 10 ans va naître en lui une véritable fascination pour les armes. Giger va s’y consacrer à plein cœur, au point même, de fabriquer ses propres armes dans l’atelier de son père. Mais cette période coïncide avec l’apparition de terreurs nocturnes. Des cauchemars qui, à partir de ce jour, ne le quitteront plus jamais.

Un autre évènement va peser sur l’artiste. En effet, Hans Ruedi Giger est né en 1940 et va donc débuter sa vie d’artiste en pleine Guerre Froide. Une période de tension et de paranoïa avec comme point d’orgue la peur de la bombe atomique. Ce climat suffoquant va continuer d’alimenter chez Giger cette vision distordue et effrayante de la technologie. En va naître Enfants nucléaires, une série où Giger va peindre (en noir et blanc) des têtes de bébés atrophiés par les radiations nucléaires. Cette série est un indicateur de la voie que va choisir d’emprunter l’artiste durant sa longue vie : un pèlerinage vers des contrées futuristes, écœurantes et nihilistes.

Comme si la vie de Hans Ruedi Giger n’était pas assez compliquée, le destin va venir le frapper encore une fois. Nous sommes en 1975 et Li Tobler, son premier véritable amour, se suicide à l’aide d’une arme à feu. Ce triste évènement va à jamais bouleverser la vie du peintre. Dévasté, Giger va voir son art s’assombrir d’avantage. La place accordée à la femme va devenir prédominante. La biomécanique si chérie par le peintre va, elle, recevoir une dose de sensualité morbide. La femme y est la déesse d’un futur en ruine où le plaisir charnel est roi. Les poses deviennent explicitement sexuelles et l’Humain n’a jamais semblé autant en osmose avec la technologie. Aujourd’hui, il est indéniable que cette mort n’aura cessé d’hanter Hans Ruedi Giger et son œuvre.

peinture réalisée par H.R Giger et tirée de la série Enfants nucléaires
Tableau tirée de la série Enfants nucléaires.
peinture réalisée par le peintre H.R Giger

« Je plonge dans un monde où mes mouvements sont guidés par une force extérieure, comme si mon subconscient prenait le pas sur l’aspect conscient de mon cerveau. »

– Hans Ruedi Giger –

Un transhumanisme obscène et malsain

Quand on évoque l’héritage de Giger la biomécanique est sûrement la première chose qui vient à l’esprit. Avec ses peintures, gravures et sculptures, Hans Ruedi Giger va être l’initiateur d’un pan entier de la science-fiction. Le futur y est suffoquant, en putréfaction. L’anatomie humaine n’a jamais semblé aussi obsolète et l’industrialisation a, depuis longtemps, perdu toute notion de contrôle. Mais ce qui va le plus marquer les spectateurs c’est la notion ésotérique, voire mystique que va insuffler l’artiste. Plus que le design, ce sont bien les scènes en elles-même qui dérangent. Les cylindres tiennent plus du phallus que du simple tuyaux. Imagée ou non, le corps de la femme est aussi omniprésent. La sexualisation à outrance, les références aux plus profonds aspects de l’âme humaine, tout est fait pour rendre notre expérience inconfortable.

Paradoxalement, cette période sombre pour Hans Ruedi Giger est aussi celle que va voir son travail prendre une toute autre ampleur. Ce transhumance très graphique et sexualisé va conforter la place de Giger dans les précurseurs d’une science-fiction alternative. Sans le savoir, les cauchemars du peintre suisse vont devenir un rêve à atteindre pour des générations entières d’artistes. Les années 70’s seront, d’ailleurs, la période où Giger va atteindre son apogée en termes d’exposition.

peinture tirée de la série Necronom et réalisée par l'artiste suisse H.R Giger
Hans Ruedi Giger : une catharsis cauchemardesque 1

L’appel du Cinéma

Un artiste au style si reconnaissable ne pouvait rester bien longtemps sous le radar des cinéastes. Pourtant, celui qui l’introduira dans ce milieu n’est autre que… Salvador Dali. Nous sommes en 1975 et le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky compte bien réaliser sa propre version du roman culte de Frank Hebert : Dune. Ce projet sera (et est toujours) unique dans l’Histoire du 7ème art. Jodorowsky ambitionne, en effet, de réaliser le film qui révolutionnera le Cinéma. Plus qu’un simple long-métrage, Dune sera une expérience longue, psychédélique et surtout qui se mérite. Pour mener son plan à terme, le réalisateur va s’entourer des plus grands esprits artistiques de l’époque. Et alors que Salvador Dali est attaché au projet en tant qu’acteur, il va personnellement recommander Giger à Jodorowsky pour la création du monde des antagonistes. Jodorowsky tombe immédiatement sous le charme de l’univers du peintre.

“Bien sûr, je connaissais le travail de Moebius, même si son travail sur Blueberry n’était pas vraiment dans mon monde à moi, mais son talent de dessinateur m’a toujours épaté. Quant à Jodorowsky, j’avais vu ses films, comme El Topo et La montagne sacrée, qui m’avaient énormément plus.” 

– Hans Ruedi Giger –

Hans Ruedi Giger fera donc partie de ce groupe aussi talentueux qu’unique. Il sera, avec Moebius, à la direction artistique. Orson WellesSalvador Dali et Mick Jagger seront casting et, enfin, MagmaTangerine Dream et Pink Floyd se chargeront de la création de la BO. Hélas, ce projet est bien trop ambitieux pour les studios hollywoodiens et Jodorowsky n’arrive pas à rassembler le budget nécessaire. Dune ne verra donc jamais le jour.

illustration réalisée par H.R Giger pour le film Dune
Illustration réalisée par Hans Ruedi Giger pour le film Dune.
illustration réalisée par l'artistes suisse H.R Giger pour le film Dune
Illustration réalisée par Hans Ruedi Giger pour le film Dune.

Si la première excursion de H.R Giger au cinéma est un échec, le peintre n’aura attendu qu’une année avant de voir ses projets se concrétiser. Le scénariste américain Steve O’Banon travaille d’arrache-pied sur le nouveau projet du réalisateur Ridley Scott : Alien . Et alors que le réalisateur cherche encore l’aspect visuelle de sa bête, O’Banon va lui présenter les œuvres de Giger. Un des tableaux va, notamment, attirer l’œil de Ridley Scott : Necronom IV.

Ce tableau fait partie d’une série en hommage à l’écrivain H.P Lovecraft qui est une des principales inspirations du peintre. Ce tableau va, immédiatement, toucher Scott qui a enfin trouver sa créature. Giger se retrouve, donc, à nouveau au centre d’ un projet hollywoodien. Sauf que celui-ci verra bien le jour avec une sortie en 1979 et amènera Hans Ruedi Giger au sommet. Sa patte visuelle est omniprésente sur le film et Ridley Scott lui laisse carte blanche. En résulte un film de Science-Fiction culte et l’oscar des meilleurs effets visuels pour Giger.

Necronom IV, une peinture réalisée par l'artiste suisse H.R Giger
illustration réalisée par l'artiste suisse H.R Giger pour le premier film Alien
Illustration réalisée pour le premier film Alien.

Celui qu’on surnomme “Le maître de l’obscurité” aura donc réussi à atteindre la lumière. Malgré son univers graphique et horrifique, Giger va devenir une référence. Son obsession pour la biomécanique est à l’origine d’un pan entier de la Science-Fiction. Jusqu’à sa mort en 2014, Hans Ruedi Giger aura été fidèle à ses propres codes. Et malgré le succès, il n’aura cesser de côtoyer ses démons. Giger laisse derrière lui un héritage énorme dont de nombreuses œuvres seront les portes-étendard. La saga Alien, Blame!, Silent Hill, Berserk, Prometheus (film sur lequel Giger a pu retravailler avec Ridley Scott) et bien d’autres se sont inspirés du style “gigerien”. Ce qui au départ était une thérapie pour le peintre est devenue un véritable chef-d’œuvre de la Science-Fiction.

peinture réalisée par le peintre suisse H.R Giger
peinture réalisée par H.R Giger
peinture réalisée par le peintre suisse H.R Giger en hommage à L'île des morts
Tableau réalisé en hommage à L’île des morts d’Arnold Böcklin.
peinture réalisée par l'artiste suisse H.R Giger
peinture réalisée par le peintre suisse H.R Giger
peinture réalisée par le peintre suisse H.R Giger

Retrouvez tout le travail de Hans Ruedi Giger au musée qui lui est consacré à La Gruyère en Suisse et continuez d’explorer cet univers infini et révolutionnaire qu’est la Science-Fiction avec notre série consacrée à ces artistes visionnaires qui ont façonné notre imaginaire.