PoussĂ©e par une force crĂ©atrice dès l’enfance, dessinant sur des coins de feuilles et des coins de tables, Lily Fei s’amuse de son “histoire d’artiste typique” : “Mon intĂ©rĂŞt pour l’art a commencĂ© dès l’Ă©cole primaire. Je sais que ça sonne comme une histoire d’artiste typique, mais je n’Ă©tais pas douĂ©e en classe sauf aux cours d’art”. De ses peintures Ă ses crĂ©ations 3D ou conceptuelles, la jeune artiste chinoise, arrivĂ©e Ă New York Ă l’âge de 13 ans, prĂ©sente pourtant un travail fort et d’une grande originalitĂ©.

Études à New York et découverte de la peinture
Après le lycĂ©e, elle prend une annĂ©e pour se trouver et entreprend des Ă©tudes de gemmologie. Elle dĂ©sire devenir crĂ©atrice de bijoux, Ă©tant fascinĂ©e par la formation naturelle des pierres prĂ©cieuses. Après l’obtention de son diplĂ´me, elle dĂ©cide de prendre une autre voie, rĂ©alisant que l’industrie “n’est pas aussi belle qu’elle l’avait imaginĂ©”. Bien qu’elle arrĂŞte le design de bijoux, elle reste animĂ©e par l’envie de crĂ©er et Ă©tudie les beaux-arts Ă la Parsons School of Design. “Le temps que j’ai passĂ© Ă Parsons Ă©tait merveilleux. J’ai appris Ă penser de manière critique et j’ai enfin reçu une comprĂ©hension structurelle de la pratique artistique. C’est au cours de mes annĂ©es universitaire que j’ai vraiment commencĂ© Ă penser que je pouvais ĂŞtre artiste“.
C’est lors de sa deuxième annĂ©e qu’elle créé son premier grand tableau, “The City of Daydreamers”. Suite Ă cette pièce il apparait clairement que sa vie sera Ă jamais Ă©troitement liĂ©e Ă la crĂ©ation, et plus particulièrement Ă la peinture, qui lui apporte un sentiment de libertĂ©. “J’ai rĂ©alisĂ© qu’il y avait tellement de choses que je pouvais mettre sur une toile vierge. Que je pouvais construire mon propre monde”. Lily Fei se sert des couleurs pour inventer ses propres règles, et commence Ă peindre “comme une maniaque”. Peinture après peinture…

Qui objectifie qui ?
Après un certain temps passĂ© Ă peindre ses rĂŞves et d’autres Ă©lĂ©ments de son imagination et son quotidien, la peintre commence Ă s’intĂ©resse Ă la reprĂ©sentation de sa propre sexualitĂ©. C’est ainsi que commence son voyage d’exploration du post-fĂ©minisme.
Sa sĂ©rie de peintures très colorĂ©es, “Objectify Who ?”, trouve son origine dans un ressentiment Ă propos des inĂ©galitĂ©s qui existent dans la sociĂ©tĂ© en ce qui concerne les questions de genre. “Je dois admettre que je peins mieux quand je suis contrariĂ©e par quelque chose. Je transforme ma colère en Ă©nergie crĂ©ative”.

Justifier sa vision
Après avoir rencontrĂ© de nombreux obstacles lors de la rĂ©alisation de cette sĂ©rie, Lily Fei dĂ©nonce une hypocrisie du milieu de l’art, qui pousse les artistes femmes Ă devoir se justifier quand elle peigne des corps de femmes : “L’un des principaux dĂ©fis Ă©tait de trouver des raisons pour dĂ©fendre mes peintures. Il est considĂ©rĂ© normal que les peintres masculins peignent des corps fĂ©minins en disant simplement que c’est une obsession pour la beautĂ©. Mais quand une femme peintre le fait, il lui faut tout d’un coup toute une thĂ©orie derrière son travail pour dĂ©fendre son action”.
Elle questionne ce fait de demander aux artistes femmes de toujours devoir justifier leur vision du fĂ©minisme, de la fĂ©minitĂ©, de comment cette fĂ©minitĂ© se perpĂ©tue ou non dans leurs Ĺ“uvres. Bien qu’elle se soucie des problèmes sociaux et politiques, et qu’elle ait consacrĂ© beaucoup de temps Ă faire des recherches et Ă©crire sur le sujet, Lily Fei pose la question : “Pourquoi ne pouvons nous pas simplement peindre sur notre propre sexualitĂ© ? “.


Sujet désirable ou objet de désir ?
Ă€ travers son travail, l’artiste revendique l’utilisation de sexualitĂ© fĂ©minine en tant que sujet de crĂ©ation artistique comme son droit propre. Son travail cĂ©lèbre cette libĂ©ration et inverse cette tendance de l’objectivation du corps fĂ©minin Ă travers le regarde masculin (“Faut-il ĂŞtre nue pour rentrer au Met Museum”, disaient les Guerilla Girls en 1989).
Lily Fei part de photographies Ă©rotiques dans lesquelles les femmes Ă©taient objectifiĂ©es pour plaire aux hommes. Elle reprend ces images, joue des couches de matières et des coups de pinceaux expressifs, et trace une distinction essentielle entre “la femme sexy”, qui doit plaire, et “la femme sexuelle”, qui est le sujet de se propre sexualitĂ©.

USA et Chine : trouver de nouvelles perspectives de création
De retour en Chine, sa pratique de la peinture post-fĂ©ministe s’arrĂŞte subitement. Lily Fei ressent une grande dĂ©connexion entre la culture amĂ©ricaine et chinoise, le fĂ©minisme n’Ă©tant pas un sujet aussi Ă©tendu qu’aux États-Unis. Cela oblige l’artiste Ă mettre sa pratique de la peinture en pause, en attendant de trouver de nouvelles perspectives. “Je pense que si je ne peins pas le corps fĂ©minin, mes peintures sont ennuyeuses et je n’y trouve aucune valeur. Je n’ai jamais autant aimĂ© peindre, mais malheureusement j’ai dĂ» arrĂŞter, car cela ne parle pas au public du pays dans lequel je vis actuellement”.
Lily Fei commence Ă se tourner vers des arts corporels, comme la pole dance et le shibari (bondage japonais), et utilise son propre corps comme mĂ©dium. Ces deux pratiques sont opposĂ©es et complĂ©mentaires, l’une très expressive et l’autre plus rĂ©pressive ; mais traitent historiquement toutes les deux de la vision du corps fĂ©minin en tant qu’objet.


“My Estimated Fertility” : date de pĂ©remption de la femme ?
Lily Fei rĂ©alisĂ© “My Estimated Fertility” (ma fĂ©conditĂ© estimĂ©e) comme une critique humoristique de la culture traditionnelle chinoise. Elle critique une sociĂ©tĂ© oĂą les femmes sont censĂ©es se marier et avoir des enfants avant l’âge de 30 ans si elles ne veulent pas ĂŞtre considĂ©rĂ©es comme “indĂ©sirables”, ou “expirĂ©es”. L’artiste pointe du doigt cette culture, et transforme sa frustration en une pièce qui se veut cocasse, et donc drĂ´le. Le nombre qui dĂ©file Ă toute vitesse sur l’horloge est le temps restant, en millisecondes, avant que l’artiste n’atteigne 51 ans (l’âge moyen oĂą s’arrĂŞte la fertilitĂ© chez les femmes)

“Diner invitation system” : critique d’une scène artistique dominĂ©e par les hommes
Cette Ĺ“uvre numĂ©rique, que vous pouvez retrouver ici, se prĂ©sente comme un questionnaire Ă remplir, pour vĂ©rifier que vous validez assez de critères pour pouvoir diner avec l’artiste, comme “ConsidĂ©riez-vous approcher une jeune femme avec des intentions sexuelles dans un cadre professionnel” ou “ĂŠtes-vous plus intĂ©ressĂ© par mon ou par mon art ?”.
L’histoire de “Diner invitation system” commence au New Museum (New York), un jour oĂą la jeune peintre a Ă©tĂ© approchĂ© par un artiste masculin très Ă©tabli. Après une conversation agrĂ©able, Lily Fei se rend compte avec tristesse et embarras qu’il l’avait approchĂ© avec une intention sexuelle, lorsqu’il l’invita Ă diner et Ă visiter son studio la nuit. Suite Ă son refus, l’artiste lui aurait rĂ©pondu “Le monde de l’art new-yorkais est une petite communautĂ©, bonne chance avec votre comportement”. Une menace ?
Lily dĂ©cide de dire quelque chose sur cette histoire Ă travers son travail, de revendiquer le droit de dire “non” et “fuck off”. En crĂ©ant “Dinner Invitation System”, elle montre qu’elle a le pouvoir de sĂ©lectionner qui peut diner avec elle, et pour cela il faut respecter ses règles et remplir son questionnaire.
Les jeunes femmes artistes doivent avoir le choix et pouvoir leur propre pouvoir, mĂŞme si nous ne semblons ĂŞtre “personne” dans un monde oĂą l’art est dominĂ© par les hommes”.

De nouveaux médiums dans le futur
NFTs
Lily Fei s’est essayĂ© rĂ©cemment aux NFT artistiques, “Je l’ai fait parce que je trouvais ça drĂ´le que tout d’un coup tout le monde s’y investisse”. Sans rĂ©ellement penser que cela changera le marchĂ© de l’art, elle y trouve quand-mĂŞme un plaisir. Sa collection Lilyfei57 se constitue de films plus sĂ©rieux, mais Ă©galement d’objets alĂ©atoires, “des choses qui ressemblent Ă des secrets, Ă la fois inutile et dĂ©nuĂ© de sens, comme une photo de carte de crĂ©dit expirĂ©e”.

CĂ©ramique, nĂ©on et shibari…
MĂŞme si son mĂ©dium de prĂ©dilection reste la peinture, Lily Fei expĂ©rimente divers types d’art comme la cĂ©ramique (elle prĂ©voit de sortir une sĂ©rie de cĂ©ramiques prochainement, rĂ©alisĂ©e dans un grand studio Ă Jingdezen, en Chine). Elle s’intĂ©resse Ă©galement Ă l’art nĂ©on ; et essayer d’inclure la pole dance et le shibari dans son travail en tant que performances.
Son rĂŞve serait de travailler sur un grand projet d’art public, “faire quelque chose de massif, qui pourrait ĂŞtre vu en dehors d’un espace d’art traditionnel”.







Vous pouvez retrouver tout le travail de Lily Fei sur son site et sur sa page Instagram.
Plus d’Ĺ“uvres cĂ©lĂ©brant la sexualitĂ© fĂ©minine avec Carlota Guerrero sur Beware Magazine.



