[Interview] La liberté selon Jungle 1

[Interview] La liberté selon Jungle

Rencontre avec Tom McFarland, du duo britannique Jungle, le groupe qui nous fait danser sur une funk solaire depuis 2014.

Tom McFarland pose devant un mur où sont placardées des affiches du nouvel album de Jungle.
Tom McFarland, crédit photo Nour De Bary

Entre la sortie de leur troisième album “Loving in Stereo”, dévoilé en août dernier, et ses prochains concerts, le musicien a pris le temps de nous parler de ses inspirations et du processus créatif du groupe. Découverte d’un travail organique placé sous le signe de la communauté et de la liberté.

Beware : Qu’est-ce que ça fait de pouvoir enfin reprendre les tournées ?

Tom McFarland : C’est génial. La semaine dernière, on a fait quatre concerts à l’Académie de Brixton, à Londres. C’est une salle de concert historique à mon sens. J’ai grandi à Londres et j’y ai vu des concerts incroyables : Massive Attack, The Libertines, The Strokes, …

On était tous un peu nerveux évidemment. On n’a pas pu jouer pendant deux ans donc c’était déstabilisant. Mais le simple fait d’être sur scène et de voir tous ces gens dans le public passer un très bon moment, j’ai l’impression que cela a été une sorte de libération émotionnelle pour beaucoup. C’était un moment particulièrement beau à voir, où on s’est tous sentis libres à nouveau.

Est-ce que vous êtes encore tout un groupe sur scène ?

Oui, on est toujours sept sur scène. Il y a de nouveaux musiciens, parce que certains anciens se construisent leurs propres chemins. Dom’ aux percussions (Dominic Whalley, NDLR) a emménagé à Los Angeles, Andro (Cowperthwaite) et Rudi (Salmon) ont lancés leurs carrières solos. Je trouve cela formidable et je suis fier de les voir se lancer dans le monde pour essayer de réussir par eux-mêmes, parce que c’est le but finalement.

Qu’est-ce qui vous a motivé à former toute une équipe pour les concerts, alors que vous êtes généralement deux en studio ?

Ce n’est pas nécessairement quelque chose de réfléchi. C’est juste notre manière naturelle de faire. Quand on est sur scène, on veut vraiment proposer une expérience live complète. Et ce qui nous inspirait le plus quand on était plus jeunes, c’était de voir un groupe de musiciens sur scène, qui jouent ensemble, qui jouent les uns avec les autres et créent une expérience purement magique.

Ce qui nous inspirait le plus quand on était plus jeunes, c’était de voir un groupe de musiciens sur scène, qui jouent ensemble, qui jouent les uns avec les autres et créent une expérience purement magique.

Tom McFarland

Je pense que c’est ce travail d’équipe, cette communauté, qui nous motive le plus. Quand quelque chose devient trop individualiste ou quand l’ego d’une personne prend le dessus, cela arrête d’être amusant. Le fait de nous entourer d’autres artistes, de danseurs ou de techniciens, participe à ce sentiment de communauté et de famille qui nous rend enthousiastes.

Quel est le meilleur aspect d’une tournée ?

Je dirais que c’est une forme de liberté. On est constamment en mouvement, on visite de nouveaux endroits, on rencontre de nouvelles personnes, on fait l’expérience de nouvelles cultures. On n’est retenus par rien, on peut laisser le quotidien derrière nous et vraiment se lancer et profiter de tout ce que le monde a à offrir.

Ben sûr, ce sera différent cette fois, on fera moins de dates qu’avant à cause de la situation actuelle. Mais c’est toujours très sympa d’être de nouveau sur la route en famille. On est tous très proches, entre le groupe et l’équipe technique. C’est exaltant. On retourne aux États-Unis en octobre, où on reprendra la tournée en bus. C’est un plaisir presque enfantin, un peu comme une colonie de vacances.

Le groupe se tient de dos, sur scène, face à une salle de concert pleine.
@jungle4eva

L’album “Loving In Stereo” est particulièrement optimiste, alors qu’il est sorti en temps de pandémie. Comment avez-vous trouvé un équilibre entre les deux ?

En fait, l’album a été réalisé en 2019. Je dirais que la majorité a été enregistrée avant la fin de cette année. Donc le gros de l’album correspond à des émotions d’avant la pandémie, avec beaucoup d’optimisme et d’espoir. En particulier pour nous, qui venions de terminer la tournée de notre second album : on a vraiment réalisé qu’on voulait faire un opus plus rapide, plus entraînant, avec plus d’énergie et de jeunesse.

Et avec la pandémie, on a eu la chance de pouvoir prendre du recul sur les morceaux qu’on était en train de produire. C’était quelque chose de particulièrement bénéfique, qui nous a permis d’en apprendre beaucoup sur notre musique. En revenant sur l’album pour le terminer, cette année, c’était toujours frais pour nous et c’est à ce moment qu’on a su qu’on était sur la bonne voie et qu’on allait toucher beaucoup de gens.

L’album est toujours très funk. Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce genre en particulier ?

C’est très naturel. Quand on est en studio et qu’on travaille sur des morceaux, il faut qu’on le sente, qu’on ressente le groove. Et la musique funk, c’est le groove dans sa forme la plus pure. On ne s’est pas concertés avant de décider qu’on allait faire une musique en particulier, ou avec des éléments funk, soul ou disco. C’est quelque chose qui se ressent comme une expression naturelle de notre créativité, je dirais.

Peut-être qu’avec le temps cela changera. Peut-être qu’on aura de nouvelles phases, qu’on fera des choses différentes. Mais pour l’instant, on prend plaisir à faire de la musique qui nous fait danser et j’imagine que ça se ressent aussi dans le public. Cela nous permet aussi d’approfondir les vidéos, d’avoir des danseurs exceptionnels qui donnent vie visuellement à nos chansons.

Il explore aussi de nouvelles tonalités musicales, plus électro par exemple. Quelles ont été vos principales inspirations ?

En fin de compte, je pense qu’on est désormais dans une positon où on se sent assez en confiance en tant que producteurs, auteurs et artistes, pour nous sentir prêt peut diversifier beaucoup plus et explorer d’autres sphères de notre créativité, de nos goûts et de nos inspirations. Le mantra de l’album, c’était “tout est permis” : tant que ça nous fait nous sentir bien, que ça nous fait ressentir quelque chose, ce n’est plus une question de genre de musique ou de perception.

Le mantra de l’album, c’était “tout est permis” : tant que ça nous fait nous sentir bien, que ça nous fait ressentir quelque chose, ce n’est plus une question de genre de musique ou de perception.

Une chanson comme “Truth”, par exemple, pourrait être jouée à quelqu’un sans savoir quel groupe c’est, la personne ne devinera peut-être pas que c’est Jungle. Mais le simple fait que ce soit sur l’album est la preuve qu’on a assez confiance et qu’on sait que nos fans vont aimer ce qu’on leur propose.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’inviter des artistes extérieurs pour la première fois sur “Loving In Stereo” ?

C’est toujours un mouvement très naturel. On a rencontré BAS, par exemple, lors d’un festival à New York en 2018. On est devenus très bons amis et on a continué à parler sur les réseaux, à s’échanger nos idées et nos inspirations. En 2019, il est venu à Londres et on l’a fait venir au studio où on a composé “Romeo” ensemble.

Je pense qu’on a toujours voulu avoir des voix différentes sur nos enregistrements, mais on n’avait pas nécessairement assez confiance pour essayer. C’est aussi une histoire de connexion, tout repose sur le fait de faire les bonnes rencontres, de tisser les bons liens avec les autres. C’est aussi ce qui s’est passé avec Pryia Ragu, qui est une artiste suisse incroyable originaire du Sri Lanka. On l’a rencontré grâce à des amis, on s’est très bien entendus et on s’est retrouvés en studio pour “Goodbye My Love”.

C’est important pour nous de ne pas être cynique, de ne pas se contenter d’envoyer un chèque aux Etats-Unis pour recevoir un couplet d’un artiste quelconque en retour. C’est une manière cynique, encore, d’agrandir son public. Au contraire, ces collaborations sont arrivées de manière naturelle. Ces deux artistes sont des éléments clé dans la création de l’album et on tenait à leur rendre hommage.

Chaque morceau a le droit à sa propre vidéo, avec une réelle continuité visuelle. Comment s’est organisée toute la série de clips ?

Dans le fond, cela dépend vraiment du talent qui est filmé. C’est l’aspect le plus important quand on réalise une vidéo : est-ce que les gens à l’écran nous captivent, est-ce qu’ils nous inspirent, est-ce qu’ils nous font voir les morceaux sous un nouveau jour ? Ils racontent souvent une nouvelle histoire, une qu’on ne connaissait pas nécessairement.

On en apprend beaucoup sur notre musique quand d’autres personnes se sentent libres de l’interpréter. Du coup, une grosse partie de notre processus revient à leur laisser l’espace de faire ce qu’ils font de mieux, sans trop interférer. En fin de compte, nous ne sommes pas danseurs ni chorégraphes, on fait simplement de la musique pour que les gens l’interprètent.

Donc oui, l’élément principal de notre organisation, c’est surtout de trouver les bonnes personnes avec qui travailler. Vous savez, on a réussi à filmer ces vidéos en cinq jours, il y a un clip pour chaque morceau de l’album et c’est vraiment excitant parce que c’est une expérience qu’on n’avait pas encore eu la chance d’avoir, mais qu’on avait toujours envie de faire.

Pour nous, réussir à produire tout cela est exaltant. Je pense que dans le futur, quand on regardera en arrière, on sera vraiment fiers d’avoir ce récit qui retrace tout ce travail.

Beaucoup de vos morceaux ont été utilisés au cinéma ou à la TV. Est-ce qu’on peut s’attendre à avoir une BO par Jungle un jour ?

Je l’espère ! C’est absolument quelque chose qui nous intéresserait. On s’inspire beaucoup du cinéma, autant visuellement que musicalement : Ennio Morricone est une de nos inspirations majeures. La manière qu’a la musique de raconter des histoires dans les films est vraiment intéressante et ce serait particulièrement satisfaisant de pouvoir participer à ce mouvement un jour.

Comment la pandémie a impacté votre vision de l’industrie musicale ?

Cela nous a appris qu’on ne peut pas penser que tout cela nous est acquis. En avançant, on apprécie les moments où on peut vraiment faire de la musique, parce qu’on n’a pas su ce qui allait arriver pendant si longtemps.

J’imagine que ça m’a surtout rendu plus passionné, que ça nous a donné envie de sortir plus d’albums, de faire plus de concerts, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver demain.

C’est aussi quelque chose qui m’a donné une réelle estime du monde de la performance artistique, mais également de comprendre la situation privilégiée dans laquelle on se trouve. Pouvoir être capable de jouer notre musique tous les soirs, c’est incroyable et c’est un rêve de toujours. Pourtant, c’est une chose à laquelle on peut s’habituer et tenir pour acquise. Donc j’imagine que ça m’a surtout rendu plus passionné, que ça nous a donné envie de sortir plus d’albums, de faire plus de concerts, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver demain.

Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ?

Il y a un très bon album par le groupe américain Durand Jones & The Indications : “Private Spaces”, qui est vraiment génial. J’aime beaucoup également le nouvel album de Joy Orbison, ou encore le dernier Floating Points écrit avec Pharoah Sanders et sur lequel on peut entendre le London Symphony Orchestra. J’adore quand les DJ et les groupes électro nous surprennent avec des morceaux très orchestraux ou cinématiques.

J’écoute aussi une jeune artiste anglaise qui s’appelle Lava La Rue et sa chanson “Magpie”. Il y a beaucoup de choses très intéressantes au cœur de la musique britannique, comme toujours. On est au milieu de cette scène incroyable et on a la chance d’être entourés d’artistes émergents qui nous surprennent et nous inspirent tous les jours.

C’est aussi une scène qui repose beaucoup sur l’industrie du streaming. Comment est-ce que cette industrie impacte votre carrière ?

On savait depuis longtemps qu’on ne ferait pas d’argent avec la vente d’albums ou avec le streaming. C’est un fait pour tous les artistes. Et on a beaucoup de chance de pouvoir avoir une aussi belle vie, on a vendu 20 000 tickets à Londres et c’est essentiellement avec les concerts qu’on regroupe la majorité de nos revenus.

On ne réfléchit pas vraiment au streaming, parce qu’on comprend que l’industrie est radicalement différente de ce qu’elle était, il y a dix ou quinze ans. Certains groupes qui ont une position similaire à la nôtre, et qui ont réussi à sortir leurs premiers albums avant le streaming, ont des manoirs au cœur de Londres. Mais c’est ainsi que vont les choses, on ne peut pas se permettre d’être jaloux ou de souhaiter retrouver un temps passé, parce que la vie continue et on n’aura jamais l’occasion d’arrêter le mouvement de l’industrie musicale. Il faut l’accepter et trouver de nouvelles voies pour construire sa carrière.

Comment est-ce que votre vie a changé depuis la sortie de “Platoon” ?

Je ne dirais pas qu’on est célèbres à proprement parler. On ne m’a jamais arrêté dans la rue et je pense que c’est pour cela qu’on essaie de retirer nos identités personnelles de Jungle, autant que possible. Avec Josh (Lloyd-Watson ), on est plutôt timides et on n’apprécie pas forcément l’attention que certains artistes ont. Dans le fond, je me sens toujours plus chanceux, plus humble, quand les gens nous contactent sur les réseaux sociaux ou parfois dans la rue, quand ça arrive (rire).

Tom McFarland pose devant un mur où sont placardées des affiches du nouvel album de Jungle (format portrait).
Tom McFarland, crédit photo Nour De Bary

En attendant de les voir sur scène, le 27 janvier prochain au Zénith de Paris, retrouvez toute l’actualité de Jungle sur Instagram.

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