[interview] Desmond Myers, l'homme réinventé 1

[interview] Desmond Myers, l’homme réinventé

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Il nous avait fait danser avec son titre “Shadows“, Desmond Myers revient avec nous sur l’histoire de son premier opus solo, “Shadowdancer”, de ses inspirations et de ses influences.

Portrait de Desmond Myers, avec effet d'optique qui cristallise la vision de son visage.
Portrait de Desmond Myers par Katie Parker

Âgé d’à peine dix-huit ans, le jeune américain s’installe en Allemagne et se lance corps et âme dans la musique. Un choix audacieux, mais on sait que la chance sourit à ceux qui osent. Passé par la comète qu’a été le groupe Her, Desmond Myers se forge doucement mais sûrement sa place dans l’industrie française. On a eu la chance de pouvoir discuter avec lui, avant sa première date officielle.

Il nous a alors parlé de l’influence de son éducation rurale outre-Atlantique, de la famille artistique qu’il s’est forgé en France, et de la difficulté d’apprendre à se montrer vulnérable. Rencontre avec un artiste qui n’a pas peur de plonger dans les profondeurs de son être et de remettre en question les conventions autour de la virilité.

Le public français a déjà pu t’apercevoir au sein du groupe Her, tu pourrais nous parler de cette expérience ?

C’était une super expérience. C’était la première fois que je partais en tournée avec un groupe, en tourbus, c’était génial. J’y ai appris plein de choses. Et ça continue d’inspirer le projet autour de mon album, parce que le batteur (Mathieu Gramoli, NDLR) est aussi celui de Her.

On s’est rencontré dans ce groupe, on a beaucoup sympathisé, et on s’est rendu compte qu’on partageait énormément d’influences. Quand on rencontre des personnes avec qui tu accroches autant, et que tu travailles avec alors que tu la connais aussi bien, il n’y a pas à chercher, c’est une évidence. Et même le guitariste Louis (Louis-Marin Renaud, NDLR), c’était mon remplaçant dans le groupe Her, donc il a encore plein de connexions encore avec cette époque.

C’est donc important pour toi de t’entourer de personnes avec qui tu as déjà collaboré ?

C’est hyper important ! On a des réflexes, des choses inexplicables, on arrive au même endroit musicalement. Nos têtes, nos âmes sont unies, et même si on est loin, moi aux États-Unis et lui en France, ça vaut toujours la peine de collaborer.

Et Mathieu est le co-producteur de “Shadowdancer”. En fait, ce disque s’est un peu construit comme ceux de Tame Impala, en quelque sorte. C’est publié sous mon nom, Desmond Myers, mais c’est vraiment un travail de groupe.

D’ailleurs, la production de “Shadowdancer” a été impactée par la pandémie, car tu as du retourner à Atlanta. Comment tu décrirais l’impact de cet éloignement sur votre processus de création, ou ta vision de la création en général ?

Tout notre planning a été complètement chamboulé : l’album était prévu pour 2020, on a dû annuler deux tournées. En début 2020, quand on avait la date de sortie plus ou moins prévue, même si l’album n’était pas complètement terminé. On a été pris par surprise.

C’était cette fameuse histoire, on pensait tous que ça allait durer deux mois. Et finalement ça c’est allongé. On a décalé des sessions d’enregistrements, des clips, des tournées, jusqu’à ce qu’enfin, on se dise “ok, il faut faire faire avec”, et qu’on trouve un moyen de faire à distance.

C’est devenu une blague entre nous, on s’est dit que cet album a été le premier à avoir été fait sur WhatsApp.

C’est devenu une blague entre nous, on s’est dit que cet album a été le premier à avoir été fait sur WhatsApp. Notre discussion de groupe est complètement insensée, je crois qu’il y a douze mille messages depuis 2020. C’était vraiment comme si on faisait notre musique sur WhatsApp.

Mais même l’écriture des chansons a été impactée. Il y a un titre qui s’appelle “Different Energy”, que j’ai composé en plein milieu de la pandémie. Les jours commençaient à se ressembler, et je faisais le deuil des sorties nocturnes. Pourtant, je n’étais pas quelqu’un qui sortait beaucoup, et je me suis dit : “merde, si j’avais su, je ne serais pas resté chez moi”. Et ce morceau est un peu devenu le fantasme des boîtes de nuits.

Tu es origine de Caroline du Nord, aux Etats-Unis, mais tu as construit ta carrière en Europe. Comment tu arrives à réconcilier ces deux univers ?

C’est parfois un peu difficile. Mais pour moi ce qui compte, c’est vraiment les gens avant tout, au risque de me répéter. Cet album, c’était un projet élaboré avec un groupe, avec des musiciens. Et chacun des trois, Pierre (Elgrishi, NDLR), Mathieu et Louis, ont apportés leurs personnalités, et des touches hyper spécifiques aux sons.

Et même si j’aurais pu travailler avec des artistes à Atlanta, c’était très important pour moi qu’il y ait quelque chose d’eux dans l’album. Même si c’est assez difficile d’être dans deux pays différents, c’était pour le mieux.

Finalement, le but de ce projet, c’était de vivre une aventure à la fois française et américaine. Pour les prochaines parties du projet, on sera plus aux Etats-Unis avec l’équipe. On va se retrouver au studio FAME en Alabama, où Aretha Franklin a enregistré un certain nombre de ses disques. Je vais emmener les français chez moi (rires).

Photographie en noir et blanc de Desmond Myers, sur scène, avec ses musiciens.
En répétition, sous l’objectif de Leïla Lakel

Tu t’es lancé, très jeune, au bout du monde, ça devait être très impressionnant. Comment ça a forgé le début de ta carrière ?

C’est le genre de choses qu’on ne peut faire qu’à dix-huit ans, quand on n’est pas vraiment conscient du poids de nos décisions. En même temps, c’était une opportunité qui m’avait été proposée. Je ne me suis pas dit un jour que j’allais sauter dans un avion pour l’Allemagne. C’était surtout une opportunité.

Je suis hyper content de l’avoir fait. Je suis le premier de ma famille à avoir pu voyager, à être sorti des Etats-Unis. J’ai pu voir le monde, et j’ai découvert une passion en moi pour le voyage, découvrir des nouvelles langues et cultures. Il y a avait une attirance inexplicable en moi, qui m’a fait rester et m’installer pendant plusieurs années en Europe.

Si j’ai pu en retirer une leçon, c’est vraiment “cheesy” (mielleux, NLDR), ce serait de suivre ces instincts. Parfois, il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer, qui ne sont pas logiques. On me pose souvent la question : “pourquoi la France, alors qu’une majorité de l’industrie musicale se fait aux Etats-Unis ?”. Je ne pourrais pas expliquer pourquoi, mais je suis très content que ça se soit fait comme ça.

Du coup, comment tes proches aux Etats-Unis perçoivent ta carrière ?

C’est une bonne question. Ce n’est pas vraiment quelque chose dont on parle, j’en suis très curieux aussi (rires). Mes frères m’en parlent peu, je me demande comment ils réagissent quand ils voient passer des interviews en français, par exemple.

Ou encore, cette année, on a été sélectionnés aux INOUÏS du Printemps de Bourges, et j’étais hyper content, mais pour eux ça ne veut rien dire. Je suis toujours le “petit frère”, comme je suis le cadet. J’imagine qu’ils doivent se dire : “Il fait son truc, il est content.”

Ce serait quoi le “fil rouge”, l’idée centrale de l’album ?

Je dirais que c’est l’anxiété. Vous pouvez peut-être le voir, je suis quelqu’un d’assez anxieux (rires). C’était carrément l’anxiété même. Ma façon de composer les morceaux est proche de celle d’une thérapie. Ça passe beaucoup par un processus verbal.

Je ne voulais pas non plus que ce soit trop sérieux, j’avais envie que la musique appelle a quelque chose de plus léger et que ça mène vers une sorte d’acceptation de soi, de nos défauts.

Je voulais réunir un certain nombre de recherches personnelles. Et comme j’étais beaucoup chez moi, pendant la pandémie, pour composer, je pense qu’il y a un côté introspectif, et même presque confessionnel. Je me suis plongé dans des sujets hyper personnels.

C’est aussi pour ça qu’on a choisi le titre “Shadowdancer”. C’est la personne qui danse dans l’ombre, comme une introspection. Mais je ne voulais pas non plus que ce soit trop sérieux, j’avais envie que la musique appelle à quelque chose de plus léger et que ça mène à une sorte d’acceptation de soi, de nos défauts.

C’est donc un opus très intime. Comment ça s’organise avec ton travail de réflexion personnelle ?

C’est avant tout une partie intégrante de mon processus d’introspection. Je pense qu’en tant qu’homme, on a moins de facilité avec les émotions. On a moins les capacités de s’exprimer, de se chercher. Et je me considère comme quelqu’un avec une intelligence émotionnelle un peu moins développée et j’ai besoin de passer par la musique pour décrypter mes émotions.

Je me pose avec des accords, des mélodies. Il y a des artistes qui composent en “yaourt”, qui jouent des notes et trouvent des textes en improvisant. Mais moi je suis plus du genre à composer la base musicale, puis je réfléchis sur quoi j’ai envie de travailler, vraiment comme une thérapie. J’ouvre à peu près cinquante fenêtres sur mon navigateur internet sur les sujets que je veux approfondir.

Pour résumer, je dirais que je compose vraiment pour moi, pour me connaître mieux. C’est ce qui fonctionne pour moi.

Comment tu en es arrivé à questionner autant la notion de la masculinité ?

Je viens d’un milieu assez conservateur : je suis issu d’une famille d’éleveurs de taureaux, de fermiers. J’y étais entouré d’hommes qui exprimaient beaucoup leurs émotions par des explosions de colère. Mais en même temps, on m’a appris qu’un homme devait être fort. Pourtant, quand on pense à quelqu’un qui “pète des câbles” constamment, c’est finalement quelqu’un d’assez faible.

Du coup, je me suis posé cette question : “qu’est-ce que c’est, alors, d’être un homme ?”. Pour moi la force de caractère, c’est plutôt de faire un travail sur ses émotions. C’est aussi de savoir être vulnérable, d’avoir de l’empathie et de la patience.

Je sais que j’ai ces défauts virils, je me perds parfois dans mes émotions, je vois rouge, j’ai beaucoup de mal à pleurer. Pourtant, j’aimerais arriver à pleurer plus facilement, parce que c’est un signe à l’autre. C’est un moyen de créer, de récolter, de l’empathie. Alors que la colère ne sème que la colère. Dans la communication, c’est terriblement inefficace.

Pour moi, le but n’est pas de pointer du doigt ces comportements. C’était surtout de regarder comment ça se développe. Et c’était aussi très personnel, comment ça me concerne moi, pas de faire la leçon aux autres.

Tu joues aussi sur les codes de la masculinité au travers de ton identité visuelle. C’est instinctif ou plus réfléchi ?

En fait, j’ai toujours aimé la mode féminine. Surtout les marques parisiennes, comme celle de Jeanne Damas qui s’appelle Rouje. J’adore aussi le style de Fran Fine, dans la série des années 90 “Une nounou d’enfer”. Je me rappelle avoir regardé quand j’étais petit, c’est vraiment un souvenir d’enfance. Je me souviens d’avoir trouvé ça magnifique. Et elle travaillait beaucoup avec des créateurs italiens, et c’était vraiment bien fait. Et, je ne sais pas, c’est quelque chose qui m’a toujours fasciné.

Personnellement, je ne me pose pas trop la question. Mais c’est vrai que je me sens souvent plus moi-même quand je porte des choses que je trouve cool et qui me vont bien. Je trouve déjà que l’offre masculine est très limitée, et je suis souvent jaloux de ce qu’on peut trouver dans les rayons féminins. Et j’ai toujours aimé me déguiser, j’étais tout le temps en Batman. Très masculin, donc (rires), mais le Batman de Tim Burton, par exemple, fait appel à des codes plus fluides, plus fun et coloré, que celui de Christopher Nolan. Je suis plus attiré par l’esthétique gothique de Burton, que par l’aspect très militaire de Nolan.

On s’est retrouvé juste avant le concert qui lance ta tournée solo. Qu’est-ce que ça fait de retrouver la scène ?

Je vis le rêve. Depuis que je suis en France, je rêve de pouvoir tourner avec ma musique. J’avais déjà tourné avec Her, mais là, c’est mon album qui va être joué. C’est hyper valorisant, je suis très reconnaissant. Mais je me rends compte que j’ai un peu perdu l’habitude du public, avec la pandémie. Donc il faut que je retrouve ça.

J’ai quand même pu me construire un bon rapport avec les gens qui suivent le projet. Il y a beaucoup de salles, surtout à Paris, où j’anticipe de reconnaître tout le monde dans le public. D’ailleurs à notre dernier concert, qui était un peu une date pour s’échauffer, j’étais entouré de proches et c’était très cool.

Et enfin, il y a qui dans ta playlist en ce moment ?

L’américaine Phoebe Bridgers est en train de tout cartonner. C’est incroyable ce qu’elle fait. Sinon je trouve aussi que le dernier album de l’Impératrice est un des chefs-d’œuvre de l’année. Je trouve qu’ils ont énormément évolués, et je suis fan !

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