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[Interview] Gaspard Augé nous parle d’ “Escapades”, son premier album solo

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Après avoir dévoilé en surprise un premier morceau solo en avril dernier, Gaspard Augé, moitié de Justice, dévoile enfin son album évènement : “Escapades”.

Gaspard Augé, vêtu d'un costume bleu et d'une chemise hawaïenne nous reçoit dans son studio pour nous parler de son album Escapades.
Gaspard Augé nous a reçu chez lui, photographie Erwan Manchec

Depuis “Cross” en 2007, Gaspard Augé et Xavier de Rosnay marquent le paysage de la musique électronique française, sous le nom de Justice. À mi-chemin entre la musique disco et le heavy metal, le groupe de français devient rapidement un incontournable mondial.

Avec à ce jour trois albums au compteur, les fans attendaient avec impatience l’annonce d’un quatrième opus. Lors d’un webinar en avril 2020, les musiciens font bien mention d’un album en préparation, mais créent surtout la surprise en dévoilant le premier projet personnel de Gaspard. On l’avait déjà aperçu sur la bande originale du film Rubber en 2010, et c’est plus de dix ans plus tard qu’il sort enfin un ensemble musical à son nom.

C’est donc à cette occasion que nous avons eu la chance de rencontrer Gaspard Augé, pour discuter de l’impulsion qui l’a poussé à se lancer en solo, de l’univers qu’il voulait créer et de son processus de création.

[Interview] Gaspard Augé nous parle d' "Escapades", son premier album solo 1

B : Est-ce que tu peux présenter ce premier album solo ?

C’est un projet qui est arrivé parce que j’avais des centaines de bouts de morceaux et d’idées mélodiques plus ou moins depuis toujours. C’était vraiment à l’état embryonnaire, des idées mélodiques qui te viennent dans une espèce de demi-sommeil et que tu enregistres sur ton téléphone. La plupart du temps, quand tu écoutes ça le lendemain, ça ne fait plus aucun sens. Mais certains ont survécu à cette phase de réveil.

C’était aussi un peu pour rompre le cycle qu’on a avec Justice, où on passe plus ou moins un an et demi à produire un disque, puis six mois à préparer et les lives avant de tourner pendant environ un an et demi. Donc, là, c’était pour mettre en forme des idées que j’avais depuis longtemps et qui sortaient du moule Justice, même si évidemment, il y a des similitudes.

L’idée principale, c’était de réaliser un disque instrumental débarrassé de toutes les contraintes de format et de genre de la pop en général. (…) C’était un moyen pour faire un disque le plus sincère et personnel possible.

Et c’est un disque qui n’est ni pop, parce qu’il n’y a pas de chant, ni club, parce que ce n’est pas sa destination première malgré une certaine pulsation disco. Mais c’était aussi de faire un disque qui reflète un peu la musique que j’écoute, principalement de la musique de film ou d’illustration sonore.

Je trouve que c’est une musique qui a beau être fonctionnelle, dans le sens où elle accompagne les images, elle est aussi hautement émotionnelle. C’est ça qui m’intéresse quand j’écoute de la musique, pas de me demander quel “synthé” a été utilisé ou si c’est vraiment novateur. J’ai un problème avec la musique quand elle est trop abstraite, trop minimale ou trop démonstrative. Ce qui m’intéresse c’est vraiment la mélodie, l’harmonie et les notes.

B : À quel moment as-tu ressenti le besoin de concrétiser ce projet ?

Ce n’est vraiment pas par frustration par rapport à Justice. Notre processus en duo est très démocratique, si un de nous deux n’aime pas quelque chose on ne le fait pas. En même temps je ne sais pas vraiment pourquoi les gens font des disques. À un moment, tu te motives pour le faire, tu le mènes à bien.

C’est une sorte de plaisir quand tu le fais qui vaut toutes les explications. Pour moi, c’était un enregistrement très joyeux, où j’ai travaillé avec deux très bons amis qui sont Victor Le Masne et Michael Declerck.

On s’est vraiment marrés en faisant ce disque, même s’il y a des morceaux tristes et mélancoliques. C’était fait dans une ambiance de foisonnement créatif et de générosité qui, je pense, s’entend sur le disque.

B : Quel a été le rôle de Victor Le Masne et Michael Declerck dans l’élaboration de l’album ?

Ils ont vraiment donné une forme au disque. On a travaillé tous les trois ensemble en partant des morceaux que j’avais composés dans mon coin pour leur donner une forme finale. On a travaillé au studio Motorbass, on avait plein de “synthé”, des pianos, des batteries et tout était branché en permanence et on pouvait essayer tout ce qu’on voulait, selon les morceaux.

C’était un terrain de jeu extraordinaire, complètement différent d’être seul, chez soi, devant son ordinateur.

C’est aussi une autre façon de travailler qu’avec Justice aussi, où on n’a pas de limite de temps. Tout est constamment raffiné, mais parfois on peut perdre un peu le fil de ce qu’on voulait faire. Alors que là en studio, on a un certain nombre d’heures pour finir un morceau, on prend donc des décisions plus radicales et on fait des choix plus spontanés. C’est une autre méthode, mais qui est assez salutaire aussi.

B : Comment vous organisiez la production tous les trois ?

On avait une limite de temps déjà. Et on était aussi tous sur des projets parallèles en même temps. Par exemple, Victor travaillait sur les live de Philippe Katerine et l’album de Juliette Armanet. Donc on faisait des sessions de trois ou de six jours.

Ça nous permettait aussi de faire respirer la musique et à la session suivante, on savait exactement quoi changer. C’était un bon procédé, on n’a jamais été dégouté de la musique comme ça peut arriver quand tu passes trop de temps sur un morceau.

B : Quel est ton matériel fétiche pour la production ?

Je n’ai pas vraiment d’instruments dont je ne peux pas me passer. Ça dépend toujours des morceaux et du processus de création. Avec Justice en général on achète du matériel qu’on revend quand on a fini un album. On aime bien repartir de zéro pour se challenger nous-même et ne pas se répéter.

Là quand on enregistrait, on était entre deux studios. À Motorbass, la Rolls des studios analogiques, on avait beaucoup de “synthé”, dont certains qui coûtent une fortune comme le CS80 de Yamaha, un mastodonte qui fait des sons incroyables. D’un autre côté, on a aussi utilisé des “synthé” moins chers, comme le KORG DW-8000 qui était hyper inspirant.

Il n’y a pas de règles, il y a quelque chose de physique qui fait que l’interface te dicte un peu la façon de composer ou de programmer un beat. C’est toujours intéressant d’essayer un maximum de choses et on n’est pas du tout dans une religion du “tout analogique”. D’ailleurs, avec Justice on utilise parfois des pédales ou des effets numériques pour que les sons, les instruments, ne soient pas pleinement identifiables.

Gaspard Augé se penche sur son téléphone. Derrière lui on distingue la décoration de son studio personnel, entre clavier et décoration vintage.

B : Pourquoi le choix du titre “Escapades” ?

J’ai mis un peu de temps à le trouver et je ne sais plus où je l’ai trouvé. En fait, j’aimais bien que ce soit un mot qui vienne du français, mais qui soit compréhensible ailleurs. Et je trouve que c’est très évocateur, comme une sorte d’invitation au voyage.

Et c’est au pluriel, parce que cela a plusieurs niveaux de sens pour moi : l’escapade en dehors du duo, mais aussi en dehors d’une époque, des modes et d’un format musical un peu dictatorial aujourd’hui.

B : A l’écoute, on remarque un certain nombre de sonorités “vintage“. C’est un album nostalgie ?

En fait, il est nostalgique dans le sens où ma sensibilité me porte plus vers les années 1960 et 1970. Il y a quelque chose de très utopique dans ces années-là.

C’était une époque pleine d’espoir, marquée par une volonté d’utopie sociale et spatiale aussi. Les gens imaginaient que, peut-être, la vie serait meilleure dans l’espace ou en communauté.

Après cette période-là, le punk vient en cassant cette idée et introduit une notion de cynisme en musique. Et c’est vrai que j’avais envie de faire quelque chose d’assez innocent, très sincère et absolument pas cynique, justement.

Je trouve que même au-delà du punk, dans la pop d’aujourd’hui, il y a beaucoup de cynisme dans la manière dont les artistes se représentent dans cette espèce d’hypocrisie de la posture des artistes. On essaie de raconter une histoire, qui est un peu faussée par tout l’égo et le cirque médiatique qu’il peut avoir.

Il y a beaucoup de fabrication et moi ça m’intéressait plus de faire un disque instrumental pour ces raisons-là, et puis pour sa force d’évocation qui est plus ouverte, au-delà de la langue et de la personnalité du chanteur ou de la chanteuse. De la même façon que [Stanley] Kubrick utilise toujours de la musique classique dans ses films, en fait.

Ce qui est fascinant, c’est qu’on a l’impression que la musique classique est tombée en désuétude ou qu’elle est très élitiste. Et moi, je n’ai pas de formation musicale académique, je ne sais pas lire une partition. Mais si tu demandes à n’importe qui dans la rue ce qu’il écoute de ce genre, il te répondra “pas grand-chose“, alors que tout le monde en connaît au moins cent morceaux, par la publicité ou le cinéma par exemple. Et c’est parce qu’elle reste la musique la plus évocatrice et la plus forte émotionnellement.

B : En parlant de Kubrick, justement, il y a un côté “bande originale” dans “Escapades”. L’idée était-elle de retrouver un peu la production de musique de film ?

Comme c’est instrumental, ça fait forcément penser à une bande originale. Mais l’ambition du disque n’est pas d’être un hommage aux musiques de films des années 1970. Après, évidemment, dans les sonorités et les choix d’arrangements et même dans l’écriture, il y a une similitude évidente parce que c’est ce que j’écoute toute la journée.

J’avais envie de prendre cette inspiration très européenne, avec principalement des compositeurs italiens, français, allemands et anglais qui font que cette musique a une spécificité locale. C’est assez marrant quand on voit que les westerns imaginés par les Italiens ont une version complètement fantasmée de ce que devrait être la musique de westerns.

Dans toutes les modes de musique et les mouvements mainstream, il y a une influence anglo-saxonne. Et en Europe, on a toujours regardé vers les États-Unis, par exemple, avec une espèce de fascination, comme avec l’émergence du disco. En France, on essaie de faire aussi bien, mais comme on a une sensibilité différente et qu’on a toute cette culture héritée de la musique classique, on se retrouve avec un décalage intéressant entre ce que les gens veulent faire et leurs moyens, entre la volonté de départ et le produit fini.

B : C’est un projet qui a été long à mûrir, entre les premières idées et la sortie de l’album ?

Le disque a été terminé il y a un an et demi. Avec la pandémie, tout a été retardé. Mais le temps d’enregistrement en bout-à-bout a dû prendre deux mois. Il faut compter deux mois en plus de mix et de finalisation.

C’est pas mal aussi d’avoir du temps pour laisser mûrir la musique et réfléchir à comment présenter ce projet, réfléchir à la pochette et aux vidéos. C’était finalement assez positif d’avoir un peu plus de temps que d’habitude pour définir le ton général de l’album. Je ne suis pas nécessairement très instinctif et j’aime bien prendre le temps de faire les choses bien.

B : Quelles ont été tes inspirations pour créer l’univers visuel d'”Escapades” ?

La plupart des idées étaient hyper simples et nous venaient quand on enregistrait les morceaux, comme le cavalier mongol qui joue du violon [pour le clip de “Hey”] ou encore le capitaine sniper qui tire avec une basse [celui de “Vox”].

Je trouvais ça très intéressant d’avoir une narration très libre et surréaliste, entre les Monty Python et Roy Andersson. Cette esthétique un peu absurde et poétique allait bien avec les morceaux. J’ai beaucoup bossé avec Filip Nilsson qui a réalisé ces vidéos pour ne pas donner une image trop figée et qui ne se prenne pas trop au sérieux, parce que je trouve que c’est paralysant pour la créativité.

Beaucoup de gros artistes sont prisonniers de leur image et du retour immédiat sur les réseaux sociaux. Et je ne me considère pas vraiment comme un artiste, mais demander à son public “est-ce que je devrais faire ça ?” ce n’est jamais bon, ce n’est pas ce qu’on demande à un artiste. Quand tu proposes une création aux gens, si en créant tu réfléchis déjà à ce que les gens vont en penser, c’est raté.

B : Après Gaspard le musicien, on voudrait demander à Gaspard le graphiste la place du symbole dans ses projets ?

J’ai toujours eu une passion pour les pochettes de disque, notamment celles de Hypnosis, qui est un studio de graphisme anglais des années 1980, 1990. Ils ont une approche très surréaliste du collage, avec des influences de [René] Magritte et des éléments soit en opposition, soit en complémentarité, qui forment une réaction quand on les regarde.

On a toujours été fans de leurs pochettes iconiques, dont le prisme de Pink Floyd et on s’est inspiré d’eux. L’idée de départ de la première pochette de Justice, “Cross“, c’était un mélange entre “Dark Side of The Moon” des Pink Floyd et “Electric Warrior” de T. Rex. On voulait un symbole fort qui nous permette de ne rien écrire sur la pochette et d’avoir une image très pure et facile à identifier.

B : Sur la pochette d'”Escapades” c’est un diapason qui donne le La à un album très inspiré des années 1970. C’est une manière de donner cette époque comme référence ?

Ce qui m’amusait avec le diapason, c’est plutôt que soit un objet musical qui a aussi ce côté très moderne et chromé et qui se plante dans ce paysage naturel. Cette opposition me plaisait et les gens peuvent toujours imaginer ce qu’ils veulent sur cette pochette pour créer leur propre histoire. On ne sait pas si c’est une sorte de vaisseau extra-terrestre ou si une divinité ne l’aurait pas jeté comme un trident sur ces montagnes.

Pochette de l'album Escapades : Paysage rocailleux sur lequel se distingue un diapason chromé géant. En bas à gauche, au premier plan, Gaspard Augé quatre au dessus d'une crevasse.
Pochette de l’album “Escapades”

Pour les clips c’était la même idée : donner un support fantasmatique aux gens pour qu’ils puissent inventer ce qui se passe autour. Et pour le drapeau, c’est que j’ai toujours eu une fascination pour le médiéval. J’ai dessiné ce double dragon avec ma tête parce que je trouvais ça drôle d’avoir ces espèces d’armoiries comme logo.

B : Tu as réfléchis à un univers propre à chaque morceau ou tu les a imaginés comme une suite, à l’image d’une musique de film ?

Ce que j’aime beaucoup avec les musiques de films c’est l’exercice de style d’avoir un thème mélodique à décliner de mille façons différentes, selon les émotions nécessitées par la narration.

Avec les mêmes notes, tu peux créer des ambiances et c’est ce que je trouve intéressant dans les bandes originales d’Ennio Morricone ou Nino Rota par exemple. C’est quelque chose que j’aime bien faire, donc effectivement il y a un peu de ce principe-là.

B : Et pour les clips, c’est aussi un même thème décliné ?

Il y a un morceau qui s’appelle “Pentacle” [pas encore disponible, NDLR] qui sera la résolution des vidéos de tous les personnages des différents morceaux. Ils se retrouvent dans une cérémonie païenne autour d’un violon en flammes et ils changent de costumes. Donc il y a bien un lien entre les divers univers des clips.

B : Ce sont des vidéos d’ailleurs très courtes, qui ne couvrent qu’un extrait des morceaux.

Je suis parti du constat que même moi je ne regarde pas des clips vidéos en entier et je pense que personne ne le fait non plus. C’est un format entre deux, entre le film et la story et la capacité d’attention en est un peu réduite.

On s’est dit “plutôt que de faire un clip de cinq minutes que personne ne va regarder, autant en faire cinq d’une minute.” Et ça nous permettait de présenter l’album de manière pertinente, en faisant de ces clips non pas des teasers pour des vidéos plus longues, mais pour les morceaux mêmes.

B : Est-ce qu’on peut s’attendre à une suite pour “Escapades” ?

J’ai envie de refaire de la musique dans ce cadre-là, avec les mêmes personnes. Je pense qu’il y aura une suite, en revanche, je ne sais pas encore si ce sera “Escapades II” ou autre chose.

B : On peut en profiter pour te demander des nouvelles de Justice ?

On n’a jamais arrêté de faire de la musique. Même pendant que je travaillais sur mon disque, on se retrouvait pour des projets. On a fait pas mal de choses, qui aboutiront ou pas. En tout cas, on a beaucoup de morceaux et on est actuellement en phase de décision pour savoir ce qu’on intègrera à l’album ou ce qui ira pour d’autres choses. Mais on a bien avancé pour le prochain album.

Toujours marqué de la patte Justice, “Escapades” dépasses les attentes des fans de la première heure. Épique, mélancolique et optimiste, c’est bien une échappée extraordinaire que nous offre aujourd’hui le musicien français. Et s’il refuse de se qualifier d'”artiste”, pour nous cela ne fait aucun doute.

Retrouvez également toute l’actualité de Gaspard Augé sur Instagram.

Une interview par Adrien Coquelin et Shad De Bary.

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