Il était une fois Solveig

Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Solveig et j’ai grandi dans le nord de la France. Je suis photographe, mais j’exerce aussi d’autres métiers. J’ai toujours eu peur d’oublier, alors à travers mon appareil, je regarde la vie comme si elle était déjà un souvenir. Depuis cinq ans, je vis entre Paris et Berlin, deux villes qui ont forgé mon regard.
Quand, comment et pourquoi as-tu commencé la photographie ?
Au lycée, mes parents m’ont donné leur appareil argentique Canon (un EOS 500s) avec lequel j’ai pris mes premières photos, principalement de mes amis et de mes voyages. Je voulais surtout essayer de restituer en images le bonheur du moment présent pour ne pas l’oublier et en garder une trace. C’était des photos très vivantes. Il y a bientôt quatre ans, début 2023, j’habitais à Paris et j’ai recommencé sérieusement la photographie, surtout lors des manifestations contre la réforme des retraites. C’est à ce moment-là que j’ai découvert la photo de rue, dans laquelle je me suis lancée avec mon appareil argentique, rapidement suivi par d’autres trouvés en brocante.
Dans son regard argentique
Travailler en argentique implique un rythme plus lent, un nombre de vues limité et une attente liée au développement. Comment ce temps de latence influence-t-il ta façon de regarder la ville ?
Jusqu’en 2025, je travaillais uniquement en argentique. Au départ, ce n’était pas vraiment un choix esthétique : c’était le seul matériel que j’avais et je n’avais pas les moyens d’investir dans un bon boîtier numérique. Avec le recul, je comprends mieux ce qui me plaît dans l’argentique, surtout en photographie de rue. Il n’y a pas besoin de retoucher ses photos, et c’est le meilleur média pour travailler son regard et ses connaissances techniques (ISO, ouverture, vitesse d’obturation). Il faut réfléchir avant de déclencher, car le nombre de poses est fini. Évidemment, j’adapte aussi mes prises de vue à la pellicule présente dans le boîtier. Dans la rue, peu importe l’appareil, mon regard reste assez instinctif. Je suis attirée par les visages expressifs, les allures qui se démarquent et les scènes qui me touchent. Je remarque aussi beaucoup certains détails qui racontent une histoire.

Quel est ton appareil de prédilection quand tu arpentes les rues, et quel type de pellicule traduit le mieux ton état d’esprit ?
Je change d’appareil régulièrement en fonction de mes sorties. En journée, j’aime utiliser mon Konica TC avec un objectif fixe de 40 mm. C’est une focale plutôt rare et adaptée à ma pratique de la rue, qui permet aussi bien de photographier des détails que des sujets humains. Le soir, quand la lumière baisse, je prends toujours le Canon de mes parents. Son flash intégré, son zoom 28-80 mm et son mode semi-automatique me permettent de l’utiliser presque comme un point and shoot, de manière plus spontanée.
Je serais incapable de choisir une pellicule préférée, j’adapte plutôt mes photos à celle que j’ai sous la main. Le premier hiver où j’ai habité à Berlin, j’aimais particulièrement la Rollei Retro 400S avec un noir et blanc très contrasté, qui traduisait bien les nuances de la ville et le froid. Le prix des pellicules, surtout en couleur, influence aussi mes choix. J’achète régulièrement des pellicules périmées, à la fois pour des raisons économiques et parce que j’aime laisser une part d’imprévu au résultat. Avec le temps, j’ai appris à composer avec ce que j’ai plutôt qu’à chercher la pellicule idéale.
A la croisée de Paris et Berlin

Paris et Berlin ont des identités visuelles très fortes : l’une est souvent associée à une architecture classique et une lumière dorée, l’autre à des volumes bruts, du béton et une culture underground. Comment définis-tu la « lumière » ou la « texture » de chacune de ces villes ?
En effet, ce sont deux villes très différentes visuellement, mais je pense que leur image dépasse souvent les clichés auxquels on les associe. Quand j’ai découvert Berlin à 15 ans, je n’avais pas accès aux soirées ni aux clubs. J’ai trouvé la ville très douce et accueillante, à l’inverse de l’image brute qu’on pourrait s’en faire. Depuis, j’y suis souvent retournée et j’y ai vécu, en gardant cette impression d’espace et de liberté. Il y a quelque chose dans ses rues larges, ses façades massives et ses grands espaces où l’œil se perd qui me donne envie de prendre mon temps et de contempler la ville et les gens qui l’occupent.
Paris est quant à elle bien plus dense et resserrée, ce qui crée une plus grande proximité entre les gens. Je trouve Paris plus floue et chaotique, mais comme je commence à très bien la connaître, j’ai surtout peur de ne plus réussir à la contempler comme je le faisais les premières années. D’ailleurs, je fais beaucoup moins de photos dans la rue à Paris depuis quelque temps, sauf en cas de manifestations culturelles ou politiques.
Est-ce que tu photographies Paris et Berlin de la même manière, ou l’histoire et l’urbanisme de chaque ville t’imposent-ils des gestes différents ?
Mon regard reste le même d’une ville à l’autre, mais chacune me donne à voir des situations différentes. Ce qui change, c’est davantage ce qui se présente sur ma route et m’offre de nouvelles manières de penser ma photo. À Paris, je peux rapidement me sentir submergée par la présence continue de la foule, alors qu’à Berlin, les grands espaces me permettent de donner davantage de contexte à mes images. Je peux donc prendre plus de temps pour composer mon cadre, alors que mes photos parisiennes sont souvent prises dans l’urgence.
Est-ce que le fait de faire l’aller-retour entre deux scènes aussi différentes nourrit ton travail, ou cela crée-t-il parfois un contraste difficile à appréhender ?
Je dirais plutôt que les deux scènes ont influencé et nourri mon regard depuis très jeune, et je ne subis pas ce contraste, bien au contraire. Cela me permet de mieux comprendre ce que j’aime dans la rue. Ces deux environnements coexistent dans ma pratique et m’offrent des points de vue complémentaires.

Une pratique hybride
Pourquoi es-tu passée au numérique ?
Après quatre ans d’argentique, je commençais à apercevoir les limites de cette pratique. Au rythme où je déclenchais, mes finances n’allaient pas pouvoir suivre très longtemps. L’un des grands avantages du numérique, c’est de pouvoir davantage expérimenter : l’erreur coûte moins cher et le clic est plus facile. Un ami vendait son Fujifilm X-T4 avec quatre objectifs, j’ai sauté sur l’occasion. J’avais aussi envie de développer mon activité photographique et de pouvoir facturer mon travail. Pour les concerts, les événements et les prestations, le numérique s’est donc imposé assez naturellement.

Comment choisis-tu tes sujets selon ton humeur ou tes besoins ?
J’utilise surtout le numérique lorsque j’ai besoin d’être réactive et de pouvoir compter sur mes images : en shooting, en manifestation, lors d’événements et presque systématiquement en soirée, où les conditions lumineuses peuvent être compliquées. Je l’emportes aussi lorsque je vais sur les toits.
L’argentique correspond davantage à une pratique libre, sans objectif précis ni pression de résultat. J’aime partir me balader avec un appareil sans savoir ce que je vais photographier, prendre le temps de regarder ce qui m’entoure et me laisser surprendre par une scène ou un détail. Je crois que la différence tient surtout à mon intention de départ : suis-je là pour produire des images sur commande, ou simplement pour regarder et photographier ce qui m’attire ?

Quelle différence notes-tu entre les deux ? As-tu une préférence de pratique ?
La principale différence se situe dans le rapport au temps et dans la manière de construire une image. En argentique, une grande partie de la réflexion se fait avant de déclencher : le choix de la pellicule, de l’exposition et du cadrage. Ensuite, le développement et le numérisation donnent forme à l’image finale. Bien sûr, il est toujours possible de la retoucher sur Lightroom, mais j’aime le fait qu’une partie du processus soit déjà déterminée par les choix faits en amont.
En numérique, le travail se poursuit davantage après la prise de vue. On peut multiplier les essais, corriger, comparer les images et affiner le résultat. C’est une pratique plus souple, qui me permet aussi de répondre aux contraintes de certaines commandes. Même si le tri peut être assez fastidieux — puisqu’on accumule facilement beaucoup d’images —, j’aime la liberté que m’offre la postproduction. Il y a des périodes où je peux passer beaucoup de temps à retoucher mes photos, à travailler les couleurs et le grain pour obtenir un rendu qui me correspond. À d’autres moments, quand j’ai simplement envie de prendre des photos sans avoir à me soucier de tout ce qui vient après, l’argentique reste plus pertinent.




