Un jour, les immeubles changeront. Certains seront rénovés, d’autres détruits. Les enfants auront grandi, les familles auront déménagé et les fenêtres ouvertes les soirs d’été ne laisseront plus échapper les mêmes voix ni les mêmes odeurs de cuisine. Marvin Bonheur photographie avec cette idée quelque part en tête : ce qui paraît immuable aujourd’hui ne le sera pas toujours.
Alors il garde.

Les grandes barres d’immeubles des années 50 et 60, même lorsqu’elles sont délabrées, les routes pas toujours propres, les familles à table, les parents qui rigolent et les cultures qui se mélangent d’un appartement à l’autre. Tout ce qui compose cette vie de quartier qu’il décrit comme allant « à 200 à l’heure », parfois difficile, profondément injuste, mais capable de transformer une journée ordinaire en « un épisode d’une série que l’on écrit nous-mêmes ».

Marvin Bonheur connaît cette vie parce qu’elle est aussi la sienne. Il a grandi dans quatre villes de Seine-Saint-Denis et photographie depuis plus de dix ans les lieux qui l’ont construit. Pas pour en effacer les difficultés derrière de belles images. Encore moins pour fabriquer une banlieue fantasmée. Il photographie ce qui existe entre les deux : tout ce qu’un discours sur les quartiers populaires laisse souvent hors-champ.
« J’aime capturer les choses dans l’idée de les sauver et de garder en image ce qui disparaîtra probablement un jour. »
À force, le temps a commencé à lui donner raison. Certaines de ses photographies ont aujourd’hui plus de dix ans. Des lieux ont changé. Des scènes qu’il avait saisies presque instinctivement appartiennent déjà au passé. Une moitié de son travail, estime-t-il, peut désormais être regardée comme une archive de territoires en mutation.
Ses photographies n’ont donc pas seulement vieilli. Elles ont commencé à se souvenir à notre place.

Sauver avant de savoir ce qui disparaîtra
La nostalgie n’est pas arrivée après coup dans le travail de Marvin Bonheur. Elle était déjà là lorsqu’il déclenchait.
« J’ai toujours été nostalgique, voire mélancolique », raconte-t-il. Très tôt, il photographie sur pellicule et retire volontairement de ses compositions les indices capables de trahir leur époque. Peu de voitures, de logos ou d’enseignes. Une photographie prise il y a quelques mois peut sembler vieille de plusieurs décennies. Une autre, vieille de dix ans, pourrait presque avoir été prise hier.
Il brouille le temps parce que son sujet n’est jamais complètement le présent.
Derrière une scène ordinaire se cache déjà la possibilité qu’elle devienne un souvenir.

Aujourd’hui, cette intuition prend une forme beaucoup plus concrète. Marvin Bonheur travaille avec la mairie de Villepinte pour documenter le Parc de la Noue, un quartier du 93 qui, selon ses propres mots, « subit » d’importants travaux de rénovation. Le verbe n’est pas anodin. Lorsqu’un quartier se transforme, les murs ne sont pas les seuls à changer. Avec eux peuvent disparaître les décors d’une enfance, des habitudes, des façons de vivre ensemble et tous ces détails ordinaires auxquels on ne pense à donner de la valeur qu’une fois qu’ils n’existent plus.

Quelque chose s’est donc inversé. Autrefois, il photographiait et ses images devenaient des archives. Désormais, il sait parfois, au moment même où il appuie sur le déclencheur, qu’il est en train de fabriquer une trace.
Et cette conscience lui fait presque regretter une forme d’innocence. Il cherche aujourd’hui à retrouver davantage de liberté, à photographier sans toujours anticiper ce que l’image représentera dans dix ou vingt ans.
Car les photographies auxquelles il tient ne racontent pas seulement la transformation urbaine. Elles empêchent aussi des fragments minuscules de vies ordinaires de disparaître avec elles.
« Si je n’avais pas osé, certaines images auraient probablement disparu à jamais de nos souvenirs », dit-il.
Puis il résume : « Ce sont nos quartiers, nos vies, et elles comptent. »

Il fallait répondre aux images par des images
Si Marvin Bonheur tient autant à conserver cette mémoire, c’est aussi parce qu’il sait ce qu’une image peut faire à un territoire.
Lorsqu’il a voulu parler des quartiers populaires, la photographie s’est imposée à lui pour une raison presque paradoxale : « Ce sont principalement les images qui ont construit notre étiquette de banlieusards. »
Pendant des années, d’autres images prises de l’extérieur sont venues raconter ces territoires. Elles ont fixé des silhouettes, des bâtiments, des façons de vivre et parfois des fantasmes dans l’imaginaire collectif. Marvin Bonheur choisit le même langage, mais déplace celui qui tient l’appareil.
Il répond aux images par des images.

Son regard ne prétend pourtant pas être celui de tous ceux qui ont grandi dans la banlieue parisienne. Il insiste au contraire sur l’impossibilité d’une expérience unique de la banlieue. Deux personnes peuvent vivre dans la même ville, le même quartier, parfois le même immeuble, et en garder des souvenirs radicalement opposés.
Le sien vient de quatre villes du 93, d’une enfance passée dans ces architectures et d’une connaissance intime de leurs codes. Il sait comment parler, comment entrer, quand photographier et surtout quand ne pas le faire. Cette proximité lui permet d’accéder à des personnes et à des lieux qui peuvent se fermer face à un inconnu. Des territoires devenus méfiants, après des années de stigmatisation par des regards venus de l’extérieur.

Cela ne signifie pas qu’il faille être né là pour y trouver de la beauté. Marvin refuse cette frontière. Il pense qu’il faut surtout du temps : rester suffisamment longtemps pour que le décor cesse d’être un décor.

Alors apparaissent peut-être les choses qu’il photographie : le charme d’un immeuble que personne n’aurait pensé qualifier de beau, les cuisines derrière les fenêtres, la proximité entre voisins, les souvenirs attachés au béton.
Sa photographie ne cherche pas à prouver que les quartiers sont beaux. Elle montre pourquoi, pour lui, ils le sont.
Être dans l’image sans rester « le photographe du 93 »

Il y a pourtant une étrange symétrie dans le parcours de Marvin Bonheur. Depuis dix ans, il travaille à donner aux quartiers populaires une représentation qui ne les enferme pas. Dans le même temps, le monde de la photographie continue parfois de l’enfermer dans la sienne.
« Le photographe du 93. »
L’expression lui a souvent collé à la peau dans les agences et les bureaux parisiens. Il raconte s’être parfois senti comme un « fétiche », invité le temps d’un projet ou d’un article qui permettrait de « changer un peu », avant de retourner à la marge.

Lorsqu’on lui demandait ses références, Marvin Bonheur a fini par remarquer une autre absence. Parmi les photographes qu’il admirait, certains étaient noirs. Aucun n’était français. Il cherche alors les grands noms noirs qui auraient marqué l’histoire de la photographie française et ne trouve pas réellement les figures auxquelles il aurait aimé pouvoir se raccrocher.
Cette absence fait naître une ambition.
« Je me suis dit que je devais continuer à imposer mon nom dans la photographie française, en tant qu’homme noir issu du 93, pour que les générations futures puissent se dire : “C’est possible, nous aussi, on peut.” »
Le paradoxe demeure. Après dix ans de médiatisation, une soixantaine d’articles, des podcasts et des passages à la télévision, il dit encore avoir le sentiment d’être perçu comme un photographe « quota ». Aucune galerie ni agence photographique ne lui a proposé de le représenter.

Il ne raconte pourtant pas son parcours comme celui de quelqu’un qui attend encore qu’on lui donne une place. Avec Elsa Seignol, il a porté Echoing Stories entre Paris, New York et Marseille. Il avance, expose et construit ailleurs ce que les circuits traditionnels ne lui offrent pas toujours.
Sa place existe. Elle est simplement, dit-il, « fragile ».
Alors peut-être que la question n’est plus seulement d’entrer.

Depuis le début, Marvin Bonheur photographie ce qui risque de ne pas laisser suffisamment de traces : des quartiers qui changent, des quotidiens rarement considérés comme des archives, des vies dont il rappelle qu’elles comptent. Aujourd’hui, cette volonté dépasse ses photographies. Il veut devenir la référence qu’il aurait aimé avoir en commençant.
Pour expliquer cette place, Marvin Bonheur imagine la photographie comme une route. Les autres avancent dessus. Lui dit pédaler sur une piste cyclable, quitte à brûler quelques feux pour continuer.
Il ne sait pas nécessairement où cette piste le mènera. Mais il sait ce qu’il veut en faire : « Le plus important, c’est que j’avance et que je laisse cette voie ouverte. »
Pour continuer à regarder les quartiers à travers les yeux de Marvin Bonheur, retrouvez son travail sur Instagram!



