peinture sur un mur d'une femme tenant une rose

Nadège Dauvergne, une street artiste qui entremêle les couleurs et les époques

Image d'avatar de Lucie SolLucie Sol - Le 2 avril 2024

Nadège Dauvergne est une street artiste basée en France dont les œuvres colorées et poétiques ornent les rues comme les murs des musées. Ses créations sont aussi riches esthétiquement que conceptuellement parlant, et elle participe à renouveler l’art contemporain en puisant dans des époques passées.

peinture sur un mur d'une femme tenant une rose, on voit les traces des coups de pinceau
© Nadège Dauvergne, L’âme de la rose, 2023, posca et acrylique

L’artiste et son style

Née au Burkina Faso en 1973, Nadège Dauvergne grandit en banlieue parisienne et vit aujourd’hui en Picardie, depuis 1998. Elle fait ses études d’art graphique à Paris puis rejoint les Beaux-Arts de Reims, où elle apprend à maîtriser des médiums divers : peinture à huile, acrylique, aquarelle, posca, bombe aérosol… avant de finalement se diriger vers une technique mixte, le plus souvent alliant acrylique et bombe aérosol.

peinture sur un mur d'un visage de femme traversé par des coups de pinceau
© Nadège Dauvergne, Jeune Italienne, 2023

Elle réalise ses œuvres à l’aide de coups de pinceaux de couleurs différentes qui ne se recouvrent pas entièrement mais se juxtaposent, ou se superposent en partie, afin de créer des effets chromatiques savamment réfléchis : on parle de mélange optique, par touche divisée. Cela renvoie à la perception de plusieurs couleurs fondues en une nouvelle dans l’œil des regardeur∙euses, sans qu’elle soit pourtant présente dans la création. Cette méthode qui requiert une maîtrise conséquente de la palette chromatique notamment aboutit donc à des œuvres vibrantes et chatoyantes qui permettent plusieurs niveaux de lecture.

grande peinture murale où l'on voit le bas du visage et le buste de quelqu'un, fait penser aux sculpture grecques
© Nadège Dauvergne, Rêverie, 2022

Le mélange optique dans l’histoire de l’art

Cette technique est théorisée par le chimiste Chevreul dans De la loi du contraste simultané des couleurs (1839). Si de telles préoccupations étaient déjà présentes chez Léonard de Vinci (XVe siècle) ou même chez Delacroix (XIXe siècle, avec sa méthode du « flochetage »), cet ouvrage révolutionne véritablement le monde de l’art. S’ensuivent les travaux des impressionnistes, des néo-impressionnistes (autrement appelés pointillistes), mais cela ne s’arrête pas là : cette découverte est féconde pour tout l’art contemporain également, comme en témoigne Nadège Dauvergne. Cela persiste encore aujourd’hui.

peinture murale où l'on voit une femme et derrière peut-être le ciel ou la mer
© Nadège Dauvergne, Au bord de l’eau, 2023

Des artistes similaires et des influences diverses

La notion de mélange optique peut également nous faire penser à un autre artiste récent du XXe siècle, figure de proue du mouvement Pop Art (années 1960) : Roy Lichtenstein. En effet, tout comme pour le travail de Nadège Dauvergne, la perception des œuvres varie selon la distance adoptée par le∙la regardeur∙euse, qui distingue les couleurs au fur et à mesure qu’iel se rapproche. Cependant, Lichtenstein privilégie une technique par points sur fond blanc qui ne se touchent pas, tandis que Nadège Dauvergne préfère des traits de peinture de couleurs plus variées qui se recoupent.

dessin style cartoon d'une femme au téléphone qui dit "oh, Jeff... I Love you, too... but..."
© Roy Lichtenstein, Oh, Jeff… I Love you, too… But…

Cela fait tendre ses œuvres vers un style non pas cartoon comme celui de Lichtenstein, mais plutôt inspiré des beaux-arts. Elle s’inscrit ouvertement dans cette tradition quand elle réalise Clytie (2022) par exemple, en puisant dans la mythologie grecque. L’inspiration antique est en effet typique des mouvements artistiques de la Renaissance ou du classicisme.

peinture d'une femme qui ressemble à une sculpture grecque
©Nadège Dauvergne, Clytie, 2022

Prendre ce mythe pour objet est une façon de se situer à la fois dans cette filiation artistique tout en soulignant ses différences avec elle, au niveau stylistique (choix du mélange optique évoqué précédemment et des coups de pinceau bruts) comme conceptuel (choix de réaliser ses œuvres dans la rue). Clytie ainsi que Rêverie mais aussi d’autres oeuvres rappellent fortement l’esthétique des sculptures grecques antiques, avec leur teint de marbre et lisse. Cependant, par le mélange optique qu’elle utilise, Nadège Dauvergne interroge là aussi ces codes, puisque lorsqu’on s’approche ce teint qui nous paraissait parfait est en fait composé de multiples traits.

La réappropriation artistique et contemporaine d’influences passées peut également nous faire penser au travail de Voyder, un autre street artiste actuel qui reprend les codes baroques de la Renaissance en jouant de la superposition de couches et de styles.

grande peinture murale de forme ovale rappelant un cadre, sur un mur dans la ville, avec une femme et une impression de traces faites sur une fenêtre couverte de buée
©Voyder, Soirée, Londres

Les œuvres de Nadège Dauvergne

Un attrait marqué pour la nature

Autre que les corps féminins, un des sujets de prédilection de Nadège Dauvergne est la peinture d’animaux : renards, écureuils, biches, faons, putois… Cet attrait pour la nature remonte à l’enfance de l’artiste, et l’inspire depuis le début de ses études, si bien qu’elle prendra également des cours de dessin scientifique. Par ses peintures d’animaux, c’est comme si Nadège Dauvergne réintroduisait de la vie sauvage dans notre quotidien, nous le faisant oublier un instant…

peinture de renard sur un mur au-dessus d'herbes
©Nadège Dauvergne, Renard de jardinière, 2023

Le goût du contraste et du tissage

L’une des caractéristiques majeures de ses œuvres semble être leur délicatesse, autant au niveau de la technique employée que de leur sujet. En les créant au sein des villes ou dans des endroits abandonnés, Nadège Dauvergne bouleverse le paysage urbain. Ce choix vient de son intérêt pour la confrontation, entre précieux et trivial, classique et contemporain. Les détournements qu’elle effectue en se réappropriant des mouvements artistiques passés participent également de ce jeu des contrastes et des contraires : avec elle, le street art se réconcilie avec le classicisme.

peinture d'une femme nue avec des traits fait à la bombe aérosol qui rappellent les graffitis
©Nadège Dauvergne, L’Aurore, 2023

La preuve la plus évidente de cette conciliation à laquelle elle parvient est sans doute le fait qu’elle orne les murs autant qu’elle expose dans les musées. Cette reconnaissance que lui témoignent ainsi les institutions artistiques participe à faire du street art un mouvement ambigu, entre subversion totale et récupération académique. Peut-être l’inspiration explicite de Nadège Dauvergne pour des œuvres classiques aide-t-elle à ce que les musées lui ouvrent leurs portes, contrairement à d’autres artistes qui seraient moins consensuels.

Tout comme sa technique artistique s’apparente à un tissage de couleurs, ses œuvres entremêlent différentes périodes et influences artistiques. La notion d’enchevêtrement, autant stylistique, qu’historique ou conceptuelle semble donc prégnante pour analyser son travail. Vous pouvez retrouver ses œuvres sur son site.

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Lucie Sol
Article écrit par :
Etudiante en Lettres Modernes à l'ENS de Lyon, je suis passionnée par l'art, la culture, la littérature et leur partage. J'aime particulièrement les œuvres qui interrogent des problématiques actuelles majeures comme le féminisme et l'écologie, ou qui questionnent les liens entre images et mots. Je vous souhaite une bonne lecture !

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