Yoshikatsu Fujii

Yoshikatsu Fujii, le conteur de destins brisés

Né et élevé dans la ville d’Hiroshima, Yoshikatsu Fujii quitte son foyer pour aller étudier les Arts à l’université de Tokyo Zokei. Fraichement diplômé, il débute, en 2006, par travailler en tant que photographe, toujours dans la métropole. Ses premiers travaux sont énonciateurs du style unique que l’artiste japonais va développer tout au long de sa carrière. Un thème majeur se dégage, notamment, de ses travaux : la mémoire. Qu’elle soit historique, traumatique ou alors étudiée dans son rapport avec les événements contemporains, la mémoire fait partie intégrante de son art. Comme si Yoshikatsu Fujii était hanté par ses souvenirs. Ou peut-être que cette crainte est un reflet du rapport qu’entretient la société japonaise avec des événements sombres de son histoire. 

Yoshikatsu Fujii entrain de préparer un de ses livres photo

« Red String », le recueil d’une famille brisée 

« Red String » est ce que l’on peut appeler l’œuvre d’une vie. Nommé comme l’un des meilleurs livres photo de 2014 par de nombreuses institutions comme le magazine TIME, cette œuvre trouve son origine d’un bouleversement dans la vie de Yoshikatsu Fujii : le divorce de ses parents. Comme l’avoue l’artiste, il n’a rien ressenti sur le moment et pourtant à sa lecture, il est impossible de ne pas voir une réelle mélancolie. Comme si Yoshikatsu n’était pas réellement triste mais déçu. Quand fut le moment de présenter son projet à ces parents, l’artiste n’avait qu’une crainte : ne pas avoir réussi à communiquer ses sentiments, ce qu’il ressent sincèrement pour eux. Mais heureusement pour lui ses parents, au début perplexes, ont vite compris le but de leur fils et soutiennent, aujourd’hui, son projet. Pourquoi ? Parce que « Red String » est bien plus qu’un simple livre. Il représente cette tristesse que Yoshikatsu Fujii n’a pas pu exprimer au moment du divorce. Il représente cette solitude qui l’a frappé et que ses parents n’ont pas su voir. Finalement, on ne peut qu’y voir une tentative (presque un rêve enfantin) de relier ce qui est, et restera, brisé à jamais. De cette expérience va naître un des livres les plus percutants de la dernière décennie.

“C’est pourquoi la couverture du livre est en feutre blanc, elle est douce et réconfortante au toucher mais peut être facilement salie et devient très précieuse. La couverture montrera le vieillissement au fil du temps, plus elle sera lue et usée, elle symbolise la façon dont la relation familiale s’use aussi avec le temps.” explique-t-il durant une interview. Portraits de mariage, photos souvenirs, le spectateur voyage dans un journal intime qui donne l’impression d’appartenir à une époque révolue. Puissant et en même temps touchant, « Red String » est une expérience harmonieuse qui reflète à la perfection l’esprit humain. 

photo tirée du livre "Red String" réalisé par l'artiste japonais Yoshikatsu Fujii
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 livre "Red String" réalisé par l'artiste japonais Yoshikatsu Fujii
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photo tirée du livre "Red String" réalisé par Yoshikatsu Fujii
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pages du livre "Red String" réalisé par l'artiste japonais Yoshikatsu Fujii
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photo tirée du livre "Red String" réalisé par l'artiste japonais Yoshikatsu Fujii
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photo tirée du livre "Red String" réalisé par l'artiste Yoshikatsu Fujii
Yoshikatsu Fujii, le conteur de destins brisés 6

J’ai reçu un SMS. – Aujourd’hui, notre divorce a été finalisé. – Le message de ma mère a été écrit simplement, même si elle m’envoie généralement des messages avec de nombreuses images et symboles. Je me souviens que je n’ai ressenti aucune émotion particulière, sauf que le moment était venu. Parce que mes parents ont continué à vivre séparés dans la même maison pendant une longue période, leur relation a doucement pris fin au fil des ans. Il n’était pas étonnant qu’un courant d’air soufflant entre les deux puisse briser complètement la famille à tout moment. Au Japon, la légende raconte qu’un homme et une femme prédestinés à se rencontrer ont été attachés au petit doigt par une chaîne rouge invisible depuis leur naissance.

Malheureusement, la chaîne rouge qui attachait mes parents s’est défaite, s’est cassée ou n’a peut-être jamais été liée au départ. Mais si les deux ne s’étaient jamais rencontrés, je ne serais jamais né dans ce monde. Si quoi que ce soit, vous pourriez dire qu’il y a une chaîne rouge incassable du destin entre le parent et l’enfant.

Avant longtemps, je me suis retrouvé à penser à la relation entre mes parents et. Combien de jours pourrais-je voir mes parents vivre loin? Et si je ne pouvais plus les voir? Comme je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir extrêmement anxieux à ce sujet, j’ai été amené à visiter la maison de mes parents à plusieurs reprises. Chaque jour, j’engage une conversation gênante avec mes parents, comme dans une scène de leur vie quotidienne. Je m’adapte à eux et ils changent d’attitude envers moi. Nous ne cédons pas entièrement à l’autre côté, mais nous nous rencontrons plutôt à mi-chemin. En effet, les problèmes familiaux restent non résolus, même si parfois nous racontons des histoires allégoriques et partageons des sentiments. Cela signifie beaucoup pour nous que nos perspectives ont changé avec la communication. Ma famille ne sera probablement plus jamais réunie. Mais je sens sans aucun doute qu’il y a une preuve en chacun de nous que nous avons vécu ensemble. Pour que la chaîne rouge qui relie ma famille ne se défasse pas, je veux l’enrouler et la nouer.

Yoshikatsu Fujii

« Hiroshima Graph », l’histoire d’une ville brisée 

Nous sommes en octobre 2015, Yoshikatsu Fujii est enfin reconnu mondialement pour son travail. En effet, « Red String » a placé l’artiste japonais comme l’un des photographes les plus prometteurs de sa génération. Pourtant, Yoshikatsu décide de retourner dans sa ville natale. Pas pour s’y reposer mais bien pour entamer un nouveau projet qui demande une préparation sur le long terme. Le sujet choisi ? Le bombardement d’Hiroshima par les américains en 1945. Pour mener à bien ce projet, Yoshikatsu va effectuer un travail gigantesque de documentation. Cet événement étant un des plus grands traumatismes que le pays est connu, Yoshikatsu ne souhaite pas bâcler son travail.

« En tant que photographe né et élevé à Hiroshima, je veux créer l’opportunité pour les spectateurs de repenser à la douleur et au fardeau de la guerre et de mettre l’accent sur les souvenirs de ma grand-mère qui sont sur le point de disparaître à jamais. » Comme l’explique Yoshikatsu, sa grand-mère n’a jamais pris la parole et comme elle, énormément de survivants n’ont jamais raconté ce qu’ils avaient vécu. Yoshikatsu a donc décidé d’endosser le rôle de témoin, de transmettre aux générations futures l’histoire de sa grand-mère et de ces survivants. Même plus de 70 ans après, des habitants souffrent toujours de maladies liées au bombardement. Ce qu’a essayé de faire comprendre Yoshikatsu Fujii avec son projet, c’est qu’encore aujourd’hui les citoyens de Hiroshima continuent de porter sur leurs épaules ce lourd fardeau, cette peur constante de disparaître à cause d’une guerre qui, pour la plupart, n’ont jamais connu. Finalement « Hiroshima Graph » n’est pas une étude historique, mais bel et bien un appel au secours de la part d’une génération maudite et meurtrie. 

photo tirée du livre "Hiroshima Graph" réalisé par l'artiste japonais Yoshikatsu Fujii
photo tirée du livre "Hiroshima Graph" réalisé par Yoshikatsu Fujii
photo réalisé par l'artiste japonais Yoshikatsu Fujii
photo tirée du livre "Hiroshima Graph" réalisé par l'artiste japonais Yoshikatsu Fujii
photo tirée du livre "Hiroshima Graph" réalisé par Yoshikatsu Fujii

On dit que, parmi les victimes se trouvant à moins de 1,2 km du sol zéro, environ 50% sont décédées ce jour-là. Ma grand-mère était chez elle, à exactement 1,2 km du sol zéro lorsque la bombe a frappé. Immédiatement après un flash de lumière et à l’instant où elle a cru entendre le bruit d’une explosion, elle a perdu connaissance. Quand elle s’est réveillée, même s’il faisait encore jour, son environnement était sombre comme si c’était la nuit. Sa maison s’est complètement effondrée. Heureusement, parce qu’elle se trouvait au deuxième étage, elle n’a pas été écrasée sous la maison. Cependant, elle a été jetée par la vague de souffle et d’innombrables éclats de verre de la fenêtre ont percé le bas de son corps gauche. Même maintenant, sa jambe gauche a surtout encore des cicatrices brutes. Son voisin a demandé de l’aide sous les décombres, mais la force d’une femme n’était tout simplement pas suffisante. Ma grand-mère n’a pu recevoir aucun traitement médical et a été obligée de passer plusieurs jours à dormir sur l’herbe au bord de la rivière. Elle n’était même pas capable de bouger son corps et venait juste de regarder la rivière. De temps en temps, des cadavres de ce qui ressemblait à des soldats gonflés comme des ballons passaient. À ce jour, elle dit qu’elle se souvient de cette image chaque fois qu’elle regarde une rivière.

La ville est maintenant bordée de gratte-ciel et les occasions d’entendre les expériences des survivants ont diminué, ce qui rend difficile d’avoir une idée des événements qui se sont produits il y a 70 ans. Cependant, nous ne devons pas oublier que nous vivons sur un sol avec d’innombrables souvenirs de difficultés.

En tant que photographe né et élevé à Hiroshima, je veux créer l’opportunité pour les téléspectateurs de repenser à la douleur et au fardeau de la guerre et de mettre l’accent sur les souvenirs de ma grand-mère qui sont sur le point de disparaître à jamais.

Yoshikatsu Fujii

Retrouvez le travail de Yoshikatsu Fujii sur son site et découvrez le travail de Shohei Otomo Hakuchi, un illustrateur qui décrit à travers ses dessins un Japon malade et éloigné des stéréotypes.

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