Tom Sachs

Tom Sachs, le bricoleur désabusé de l’art contemporain

Image d'avatar de Tom DemarsTom Demars - Le 2 juin 2023

“Si vous le faites pendant deux ans, c’est un intérêt ; pendant cinq ans, c’est un hobby. Mais quand vous faites quelque chose pendant 20 ans, ça devient une partie de votre vie et vous en faites partie.”

Nous sommes en 1994. À New York plus exactement. La grande enseigne de luxe Barney’s sponsorise, alors, une grande vente aux enchères. Pour l’occasion, certaines des œuvres, qui seront vendues, sont exposées dans les vitrines de la boutique. Une d’entre-elles, va pourtant plus attirer l’attention que les autres. Intitulé Hello Kitty Nativity Scene, la sculpture propose une revisite de la crèche traditionnel de Noël. De fait, les rois mages y sont remplacés par Bart Simpson et la Vierge Marie, ainsi que Jésus, y laissent place à deux poupées Hello Kitty, dont une habillée en Chanel et Nike. Une scène qui voit même la crèche être ornée d’un logo McDonald’s.

L’œuvre se retrouve vite au centre des regards et clive immédiatement le public. L’équipe de Barney’s reçoit, en effet, des centaines d’appels téléphones leur sommant de retirer cette œuvre jugée blasphématoire. L’affaire va même jusqu’à devenir médiatique après que William Donohue, le président de la Ligue catholique pour les droits religieux et civils, ai contacté les médias sur ce sujet. Hello Kitty Nativity Scene est, finalement, retirée. 27 ans plus tard et alors que cette polémique aurait pu le stopper dans son élan créatif, l’auteur de cette œuvre continue pourtant de créer. Il est même considéré comme l’une des rares superstars de l’art contemporain sur la scène internationale aux côtés des KAWS, Jeff Koons et Takashi Murakami, en enchaînant les succès tant critiques que commerciaux. Son nom ? Tom Sachs.

Installation imaginée et réalisée par l'artiste/ingénieur américain Tom Sachs
Installation réalisée par Tom Sachs

Le consumérisme en ligne de mire

“J’ai choisi Hello Kitty parce que c’est du vide pur, ce n’est rien, c’est du merchandising pur. Je parle de la commercialisation de Noël, de la façon dont elle a éclipsé la spiritualité et l’histoire originale du Christ. Le mythe de sa naissance est magnifique, mais c’est une honte ce qui en a été fait” racontait-il, lors d’une interview à propos de cette scène. Loin d’être découragé par l’accueil accordé à son œuvre, Tom Sachs va, au contraire, persister dans cette voie. La première partie de sa carrière d’artiste va, ainsi, être consacrée au détournement de cette culture de l’objet, à ce consumérisme qui prédomine dans notre société. Pour l’artiste américain, la différence de précaution que l’on accorde, par exemple, à un sac de luxe et un outil est illusoire. Chez Tom Sachs, l’échelle de valeur monétaire et sociale que nous avons fondé n’est rien de plus qu’un concept abstrait. C’est, ainsi, que seulement quelques années après son exposition chez Barney’s, va naître de son imagination de nombreuses pièces qui vont perpétuer ce côté choquant que le public avait déjà pu observer en 1994. Parmi les œuvres aujourd’hui considérées comme iconiques, on pense à la Chanel Guillotine, une tronçonneuse affublée, encore une fois, d’un logo Chanel, ou bien encore, aux toilettes reprenant les codes esthétiques du créateur Prada.

L’artiste va, même, aller plus loin en 1999 avec une nouvelle exposition à l’accueil tumultueux. Installée à la Galerie Mary Boone de Manhattan, sa nouvelle création propose aux spectateurs des répliques d’armes à feu. Un choix osé et tout sauf anodin quand on connaît la relation ambiguë et tumultueuse qu’entretient le peuple américain avec ces armes. Mais ce qui rend le tout très ambivalent à l’époque est que Tom Sachs a décidé d’agrémenter l’exposition, de vases remplis de vraies balles. L’artiste va jusqu’à pousser l’expérience à son paroxysme en proposant au public de repartir avec ces fameux vases comme souvenir. Une démarche artistique osée qui ne sera, néanmoins, pas du goût des autorités qui vont arrêter la galeriste. Les accusations ? Distribution illégale de munitions, possession d’armes illégales, possession de biens volés et, enfin, résistance à l’arrestation. Les charges seront néanmoins rapidement abandonnées. L’exposition ne représentait pourtant pas une première fois pour l’artiste contemporain qui avait, déjà par deux fois, proposé aux spectateurs de déambuler à travers de nombreuses armes fabriquées à la main, et ce depuis 3 ans déjà. Il était même allé jusqu’à reproduire un modèle grandeur nature de “fat boy”, la bombe larguée, en 1945, sur Nagasaki (Japon).

Arme réalisée par Tom Sachs
Installation imaginée par l'artiste et ingénieur Tom Sachs

S’en suivra de nombreuses œuvres qui, sous diverses formes, ne vont jamais cesser de déconstruire l’image de multinationales comme, par exemple, avec des chasse papiers conçus à partir de boîtes Hermès, de grands rats à partir d’emballages d’un restaurant huppé, des chaises et des canapés à partir d’annuaires téléphoniques new-yorkais ou bien, le détournement des codes esthétiques de Fendi, McDonald’s et même de licences telles que Family Guy ou Les Simpson.

J’aime leur organisation [en parlant de McDonald’s NDLR] autant que celle du Troisième Reich. Ils ont tué beaucoup de gens et en ont nourri beaucoup. Elle a tué beaucoup de gens et en a nourri beaucoup plus, elle est horrible mais savoureuse, elle a cette ambivalence entre le plus attirant et le plus répugnant de l’Amérique… C’est industriel, efficace et organisé, mais il n’y a pas d’humanité là-dedans.”

Tom Sachs lors d’un entretien avec le média El Español.

Plus qu’un simple tacle aux grandes enseignes du luxe, de l’alimentaire ou du lobbying des armes à feu, l’art de Tom Sachs est là pour nous mettre face à nos contradictions. Pour l’artiste américain, le véritable mal du siècle est notre rapport à l’objet, pour lequel (en plus de son simple aspect pratique) nous avons développé une dépendance futile. Acheter pour soi-disant repartir de zéro, le jeter au moindre signe de fatigue, puis retourner dans ces immenses centres commerciaux pour racheter ce que l’on a jeté. Un cycle que l’on croit vertueux mais qui, pour Tom Sachs, est symptomatique d’un état d’esprit bancale.

Peinture réalisée par l'artiste américain Tom Sachs et qui détourne le dessin-animé culte Les Simpson
Peinture réalisée par l’artiste américain Tom Sachs et qui détourne le dessin-animé culte Les Simpson
Installation inspiré par la chaîne de fast-food McDonald's et réalisée par l'artiste américain Tom Sachs
Installation inspiré par la chaîne de fast-food McDonald’s et réalisée par l’artiste américain Tom Sachs

Une vision bien plus complexe qu’au premier abord

Tom Sachs ne laisse rien au hasard. Tel une de ses fameuses structures à l’élaboration fantasque, l’artiste cultive consciemment cette image d’homme aigri et marginal. Par besoin de tranquillité ou pour conserver une grande marge de manœuvre ? Seul lui le sait. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne convoque pas à la fois l’imagerie cartoonesque des Simpson et une tragédie humaine comme les bombardements américains sur l’archipel nippone par simple amusement. Son art ne semble représenter pour lui qu’un moyen de s’attaquer à une société pour qui il n’a aucune affinité. Tout au long de sa carrière, Tom Sachs a cherché à déconstruire son Amérique natale. Pourtant, il reste, lui même, un homme empli de contradiction. Il n’hésite, ainsi, pas à prendre du recul et analyser les mœurs de son époque. C’est pourquoi il n’a pas hésité à s’associer à de grandes marques ou institutions, si cela lui permettait de diffuser son message. Des projets qui, à bien y penser, sont de véritables coups de force quand on sait à quel point il n’hésite pas à être virulent et acerbe avec la politique de ces mêmes marques. Sinon comment expliqué qu’un artiste ayant déjà créé la polémique comme lui puisse être, aussi, le designer d’une des sneakers (en collaboration avec Nike) les plus emblématiques et recherchées de la dernière décennie ?

Photoshoot de l'artiste/ingénieur américain Tom Sachs dans le cadre de sa collaboration avec Nike
Photoshoot de l’artiste/ingénieur américain Tom Sachs dans le cadre de sa collaboration avec Nike

L’une des clés qui permet de décoder le mystère Tom Sachs est, sûrement, les deux univers qui rythment son quotidien. À savoir, la créativité et la spiritualité. Deux caractéristiques qui, selon lui, résument parfaitement ce qui fait l’essence d’un scientifique. Car non, Tom Sachs ne se considère pas comme un artiste. Il reste, au plus profond de lui, ce bricoleur, ce chercheur qui remet en cause la réalité qui l’entoure. Il croit en ce qu’il ne comprend pas et ce qu’il ne connaît pas. Ce qui lui permet de constamment garder une certaine humilité face à l’inconnu. C’est, notamment, pour cela qu’il a développé une véritable croyance aux superstitions et à la magie. Parce ce que cet état d’esprit l’oblige à garder les pieds sur terre et, surtout, à profiter au maximum du moment présent.

Car on ne sait jamais quand tout va s’arrêter. Surtout quand on vit de son art. Cette incertitude est, en effet, omniprésente dans l’esprit d’un créatif. Elle guide littéralement son œuvre et sa vie. “Avec les artistes, c’est plus ou moins long. Avec les musiciens de rock, c’est le plus court ; avec les architectes, c’est le plus long. Mais personne n’est à l’abri de cela” constate-t-il. Tom Sachs sait pertinemment que le succès n’est qu’une question de cycle et que, par conséquent, pouvoir vivre de sa passion peut s’arrêter du jour au lendemain. Il se pousse, donc, à continuellement innover. Sans, pour autant, oublier de se faire plaisir.

Installation imaginée et réalisée par Tom Sachs
Installation imaginée et réalisée par l'artiste/ingénieur américain Tom Sachs

S’Il fait très attention au choix de ses collaborateurs, il a, ainsi, consacré nombre d’expositions et démonstrations à une de ses grandes passions : la conquête spatiale. Une fascination évidente quand on voit à quel point elle imprègne depuis toujours son travail, l’omniprésence du mythique logo de la NASA en tête. Fait rare, Il a aussi accepté de collaborer avec Nike. Pourquoi ? Car Il déteste le côté prétentieux qui caractérise trop souvent le monde de l’art. Or, travailler avec la marque au swoosh lui donnait l’occasion de permettre à un grand nombre de personnes d’obtenir une partie de son œuvre, tout en lui permettant de créer une paire de chaussures confortable pour son travail.

De fait, lors de sa rencontre avec le directeur général de Nike de l’époque (il a quitté son poste l’année dernière) Mark Parker, Tom Sachs s’est vu offrir une opportunité qu’il ne pouvait refuser. À savoir, fabriquer des chaussures qui pourraient s’adapter, tant à son travail, qu’à celui des astronautes. Travailler avec l’entreprise basée en Oregon, aux États-Unis, représentait donc pour lui un deal de gagnant à gagnant. L’artiste/ingénieur pouvait tirer profit de leur expertise technologique t de leurs moyens illimités, tandis que Nike rapatrié dans sa base un esprit créatif unique et novateur, en la personne de Tom Sachs. Et au vu de son succès énorme, le partenariat a même finalement été prolongé. “Je suis un athlète, et mon sport est la sculpture et l’installation d’étagères de salle de bains” ironise-t-il lors d’une interview pour GQ. Loin de l’image nihiliste et cynique qui peut se dégager de ses œuvres, Tom Sachs semble, au contraire, être comblé par son quotidien. Nous sommes, finalement, loin de cette fameuse croisade contre le consumérisme qu’on veut bien lui prêter. Et si Tom Sachs prônait simplement un mode de vie où le bonheur ne se trouve pas dans la surconsommation mais, bien, dans le travail et la simplicité de l’existence ?

Installation imaginée et réalisée par l'artiste/ingénieur américain Tom Sachs en honneur à la conquête spatiale
Installation représentant une baleine imaginée et réalisée par l'artiste/ingénieur américain Tom Sachs
Installation artistique représentant une baleine
Installation imaginée et réalisée par Tom Sachs

Retrouvez le travail de Tom Sachs sur son site et découvrez l’œuvre de Stacey Rozich qui, à travers ses illustrations, combine des éléments du folklore international.

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