STORY - The Weeknd : de la poutine à Michael Jackson. 1

STORY – The Weeknd : de la poutine à Michael Jackson.

the weeknd - beauty behind the madness

The Noise / The Weekend

Si vous vous baladez sur Queen St à Toronto et que vous voulez manger local, il parait que Poutini’s n’est pas mal, et que vous pouvez même laisser des pourboires dans une jarre décorée d’une photo des Destiny’s Child, portant le message « Can you pay my bills ? ». C’est dans ce restaurant que travaille la copine de Jérémy Rose, un producteur qui a déménagé à Toronto par ennui de sa ville de rednecks.

Jeremy traine souvent avec les australiens qui travaillent là, et leur fait écouter ses productions qui s’entassent sur son ordinateur. C’est que Jérémy a ce projet de « dark r’n’b » depuis deux ans en tête mais personne assez bien pour le compléter. Du moins jusqu’à ce qu’un jour, un mec du nom d’Abel se mette à rapper pendant une de ces sessions d’écoute.

A cette époque, Abel fait partie d’un groupe appelé The Noise, dont il décrit la musique « comme si Drake et The-Dream avaient eu un enfant ensemble », on peut d’ailleurs largement reconnaitre ces influences dans « Birthday Suit », une démo dédicacée au même Drake.

En écoutant ça, Jérémy avouera dans une interview plus tard « c’était du r’n’b gentil, le genre que tu écoutes avec des bougies… [je lui ai dit] « merde mec, ok pour les paroles qui parlent de baiser et d’être défoncés, et à quel point on galère avec les filles, mais soyons plus crades ». Le duo commence alors trainer ensemble et à travailler sur le projet commun, Jérémy à la production de musiques sombres, Abel à l’écriture, en s’appelant « The Weekend » sur un coup de tête de Jérémy.

  Extasy Oxycotin / Bisou Calin

A côté de The Weekend, Abel a formé un trio avec des potes de l’est de Toronto, Lamar Taylor et Hyghly Alleyne, grâce à des amis d’amis à base de « hey, il faut que tu les rencontres, ces mecs sont pareils que toi ». XO se constitue alors autour de l’idée qu’il faut deux directeurs créatifs pour un seul chanteur, avec une vision cohérente de l’image à donner, les intéressés parlent même de culture média propre au crew, citant The Neptunes dans la façon de faire les choses.

Après un temps de travail avec Jérémy, Abel lui propose de ne plus prendre la forme d’un groupe mais plutôt qu’il devienne son producteur, de manière gratuite. Ce que refuse Jeremy qui claque la porte. Une occasion de faire sauter au passage le 3e « e » pour The Weeknd, et de rétablir ainsi l’équation XO. Avec Illangelo il se met alors à modifier certaines productions de Jeremy, accompagné de Doc McKinney, un producteur affirmant avoir travaillé par le passé avec Mary J. Blige, Sting, and Dr. Dre. « House of Balloons » sort dans la foulée, brut de décoffrage, vaporeux, ambitieux, suivi par deux autres mixtapes, « Thursday » et « Echoes of Silence », rassemblées sous le nom de « Trilogy », décrochant au passage un deal en major avec Universal Republic.

the weeknd - house of balloons

Pour la fan-base grandissante, The Weeknd est encore un projet intriguant, dont personne ne sait qui le compose. Les seuls indices laissés sur internet sont le résultat de Hyghly Alleyne et Lamar Taylor, donnant une esthétique qui deviendra un standard dans l’image de The Weeknd, comprenant du noir et blanc, des filles énigmatiques, beaucoup de drogues et si possible de la suggestion des corps. Leur slogan « XO ‘Til We Overdose » provoque les débats entre fans, certains supposant qu’il s’agit d’ecstasy et d’Oxycotin, tandis que les plus candides resteront sur la signification « bisou-calin ».

Hipster r’n’b

Cette esthétique relativement nouvelle divise la critique, surtout parce que la trilogie sort en même temps qu’une vague qui renouvelle le r’n’b, comptant Frank Ocean et sa mixtape « Nostalgia Ultra », et d’autres artistes comme How To Dress Well. Eric Harvey de Pitchfork, en rigolant à moitié qualifie cette vague de « hipster r’n’b », un raccourci mal vu car sous-entendant que « les blancs peuvent aussi écouter de la musique noire ». Une manière très maladroite de dire que ces musiques doivent plus à Prince qu’à Timbaland et ses productions auto-tunées de club; qu’il s’agit plus là d’un mouvement propulsé par les tumblrs, devenant une sous culture d’internet.

Parti d’une blague, Eric Harvey se retrouve malgré lui inventeur d’un terme déclenchant un torrent médiatique. Une parenté qu’il aurait bien évitée, en se retrouvant au milieu de polémiques raciales, d’appropriation culturelle où même les artistes ne font pas partie du débat. Le mal est fait, donnant plus d’exposition à cette scène, et en particulier à The Weeknd.

OVOXO

De loin, Drake surveille ces talents avec attention, et n’hésite pas à les exposer à coups de posts sur son blog, de tweets et à les prendre en première partie de ses tournées, comme Kendrick Lamar ou encore ASAP Rocky à ses débuts (« ASAP Rocky ? Sounds like Aesop Rock » pouvait-on lire dans les commentaires d’articles). Drake invite alors Abel pour le premier OVO Fest, le faisant jouer en ouverture, avec un groupe en live et une set list très courte, devant un public mitigé. A la fin du concert, Drake vient le féliciter, et raconte sur scène comment ils se sont rencontrés, et à quel point il admire sa voix.

C’est pour cette voix qu’il le fait travailler sur l’album « Take Care », son projet le plus ambitieux rassemblant des invités qu’il admire, dont Chilly Gonzales. Ainsi, c’est avec « Crew Love » (initialement prévu pour « house of balloons ») qu’Abel s’ouvre à un plus grand public, récoltant un Grammy Award et une légitimité pour ce genre dont on n’a toujours pas de nom (le New York Times a arrêté après avoir appelé ça du « gothic r’n’b »).

Pendant ce temps, les crews respectifs se mettent aussi à collaborer ensemble, avec l’ambition de mettre Toronto sur la carte du rap mondial. Hyghly Alleyne  filme alors plusieurs clips pour OVO, mettant en avant leur famille dans « The Motto », récompensé aux Much Music Vidéo Awards, la cérémonie annuelle d’une chaine télé nationale au Canada.

Hyghly Alleyne se souvient : « J’étais avec Ricky Hil, Aaron Reid et quelques potes de Toronto, on venait de dépenser 200 000 dollars dans un hôtel en trois semaines, en bouteilles, soirées et beaucoup d’éclate. Et j’ai reçu cet appel « vous devez rentrer à Toronto, vous avez gagné un MMVA ». C’est à cet instant que tout le mouvement prenait enfin vie […] ».

Kiss Land

Il faudra attendre 2013 et enfin un premier album du nom de « Kiss Land » pour qu’Abel se décide enfin à sortir de son silence et donner sa première interview. Pas par dédain, mais plus parce qu’il sait qu’une pression intenable pèse sur lui depuis deux ans , et qu’il doit la gérer.

« C’est juste que je n’avais rien à dire. Et je pense toujours que je n’ai rien à dire. Je suis la personne plus ennuyeuse avec qui discuter ».

Tout le long de l’interview est émaillé de références à Prince, Michael Jackson et de justifications sur le mystère volontaire entourant le projet, à cause d’un manque de confiance en soi et d’une timidité maladive qu’il masque par des images de filles à moitié dénudées comme diversion. Il y a finalement peu de mystère derrière toute cette imagerie, si ce n’est juste un mec qui n’a jamais quitté Toronto avant ses 21 ans, qui a pris l’avion pour la première fois grâce à ses concerts et qui s’étonne quand Wiz Khalifa l’invite en backstage quand il vient jouer en ville. Mais derrière ces réactions candides, Abel tient à conserver sa liberté artistique et annonce qu’il ne signe pas sur OVO, malgré l’insistance de Drake.

Très, peut-être trop attendu, « Kiss Land » fait un flop auprès de la critique, que Pitchfork qualifie « d’auto parodie », «  et bien moins ambitieux que « Trilogy », le Guardian le trouve carrément repoussant et ajoute que c’est un « portrait pervers et séduisant de l’ennui ». Mauvais timing donc, d’autant plus que le genre r’n’b où il se place a complètement explosé entre temps, avec des artistes comme Banks (qui a fait une reprise de The Weeknd), ou PARTYNEXTDOOR la dernière signature « expérimentale » de OVO, annonçant au passage sa tournée mondiale. Comme si ça ne suffisait pas, PARTYNEXTDOOR utilise exactement les mêmes codes, sonorités comprises : anonymat, pas d’interviews et un certains goût pour la teuf et les filles. Une manière de combler un vide laissé chez OVO depuis “Take Care”.

Virage Pop

Fast Forward en 2015, deux ans sont passés et ont fait oublier le semi échec de « Kiss Land », à grands renforts de collaborations avec Rick Ross, Ariana Grande, un morceau pour « Hunger Games », un autre pour « Fifty Shades of Grey », Abel devient bankable en jouant dans les festivals où il faut être, Coachella et SXSW en tête. Il y a dans ces actions l’envie assumée de ne plus s’adresser à un public de niche, et encore moins aux hipsters du r’n’b alternatif qui semblent être passés à autre chose.

Le 21 juin ont lieu les Much Music Awards. A domicile et en bon hôte qu’est Abel, les afters se passent chez lui, on y retrouve à 5h du matin Wacka Flocka en plein rap battle avec Ed Sheeran (le roux de la pop radio qui a raflé 26 awards avec un album complètement dispensable). De cette nuit naitra « Dark Times », beaucoup moins torturé que son nom, ou que tout ce que nous avons connu de The Weeknd. Cette collaboration est symbolique du virage pris, rendant enfin hommage à Michael Jackson. Ce n’est pas pour rien qu’Abel s’est également entouré de Max Martin, producteur ayant placé 54 morceaux dans le top 10 de Billboard depuis 15 ans (à titre de comparaison les Beatles n’en n’ont eu que 34 et Elvis 36). Et on peut bien se foutre de la gueule des artistes placés par Max, allant de Jon Bon Jovi à Ace Of Base, en passant par Justin Bieber, Britney Spears, Katy Perry…Mais il est difficile de nier que le mec n’a pas le sens du tube.

Il explique ainsi sa collaboration avec le producteur : « Prince a toujours repoussé les limites, Michael aussi, mais ce n’était pas pour autant expérimental. Prince a transformé la musique expérimentale en pop music. » Une transposition qui s’entend dans « Beauty Behind The Madness », ne serait-ce que par son nom limpide. Il n’est pas difficile d’imaginer la puissance live de ces morceaux, enfin débarrassés de leur côté tortueux, et même de l’ombre de Drake. Pour dire, même sa collaboration avec Lana Del Rey n’a pas une once de dépression ou de minaudage comme on pourrait le préjuger. Non, on tient bien ici un vrai bon disque pop. Sa prestation aux Video Music Awards récemment (explosant au passage le budget pyrotechnique) a prouvé que même la scène était enfin son truc, et que des titres dansant comme « I can’t Feel My Face » ont beaucoup plus de capital sympathie qu’une complainte pleine de reverb. Libéré, délivré quoi.

Malgré le succès, Abel n’a toujours pas envie de déménager hors de sa ville natale. De son appartement situé au 49e étage, où l’on aperçoit le quartier financier, la vue est imprenable. Peut-être qu’on peut y voir ce restaurant de poutine sur Queen St, et si l’on tourne la tête vers l’angle de la rue, hasard marrant, l’entrée du seul Drake Hôtel de Toronto.

Ecouter « Beauty Behind The Madness » (2015 | Universal Music Division Def Jam Recordings France)

Liens:
http://time.com/4011859/the-weeknd-interview-beauty-behind-themadness/
http://www.theguardian.com/culture/2012/dec/29/did-hipsters-ruin-r-and-b
http://www.gq.com/story/the-weeknd-interview-kanye-joe-dimaggio
http://time.com/4011859/the-weeknd-interview-beauty-behind-themadness/
http://pitchfork.com/features/interviews/9711-the-dark-knight-returns-a-conversation-with-the-weeknd/
http://www.hiphopcanada.com/2014/02/hyghly-alleyne-xos-creative-director-wants-to-make-your-music-videos-article/
http://www.villagevoice.com/music/love-vs-money-the-weeknd-frank-ocean-and-randbs-future-shock-6636363
http://www.billboard.com/articles/columns/the-juice/6663793/drake-the-weeknd-co-sign-throwback
http://uk.complex.com/music/2013/07/weeknd-interview-cover-story
http://noisey.vice.com/blog/partynextdoor-ovo-drake-xo-the-weeknd
http://uk.complex.com/music/2011/04/who-is-weeknd/who-is-weeknd1
http://pitchfork.com/thepitch/95-i-started-a-joke-the-saga-of-pbrb/