Odd future et BROCKHAMPTON

Odd future et BROCKHAMPTON, inséparables de par leur différence

Dans une ère où la Rap (et plus largement le Hip-Hop) truste le haut des Charts, trois noms font figure d’incontournables dans le paysage musical de ces dernières années : Tyler, the creator, Earl Sweatshirt et Frank Ocean. Le premier est, aujourd’hui, une superstar bankable (collaboration avec Converse, modèle pour Gucci, etc…) et son dernier projet en date, Igor, fut est un succès, tant critique que commercial, remportant au passage le Grammy du meilleur album rap. Le second, connaît lui aussi le succès musicalement parlant et a même animé sa propre émission de radio en partenariat avec Red Bull. Enfin le troisième, s’il est beaucoup plus discret médiatiquement, est l’auteur d’un des albums les plus adulés des années 2010 : Blond. Trois artistes à l’impact gigantesque, donc, mais qui ont aussi pour autre point commun d’être des membres fondateurs d’un collectif à l’héritage énorme : Odd future.

Photo portrait du collectif californien de rap Odd future
Odd future et BROCKHAMPTON, inséparables de par leur différence 1

Odd future, les sales gosses de la cité des anges

Tout commence en 2007. Année durant laquelle un mystérieux collectif de quinze adolescents sera formé à Los Angeles. Tyler, the creator, Earl Sweatshirt, Frank Ocean, Left Brain, Domo, Mike G, Taco, Lionel Boyce, Hodgy, Syd, Matt Martian, Brandun DeShay, Casey Veggie, Lucas Vercetti et Jasper vont, ainsi, composer et enregistrer par leurs propres moyens ce qui deviendra, l’année suivante, leur première mixtape : The Odd Future Tape. Le succès est tout de suite au rendez-vous et s’enchaîneront, alors, de nombreux concerts auréolés de succès et, surtout, un véritable culte qui va se former autour du groupe.

Avec leur volonté de choquer le grand public, leurs propos virulents (certaines paroles seront condamnées par une partie du public, car jugées homophobes), Odd future va très vite faire l’objet d’un culte par une génération d’adolescents en quête de repères, et qui vont voir dans ce groupe, un modèle de contre-culture. Les prestations du collectif vont même jusqu’à être considérées comme un danger pour l’ordre public par plusieurs pays (par exemple le Royaume-Uni ou la Nouvelle-Zélande).

À une époque où les réseaux sociaux n’en étaient qu’à leurs balbutiements, les fans du collectif californien vont investir Tumblr et y créer de nombreux blogs consacrés aux différents membres d’Odd future. Des années avant que la proximité star/fan ne devienne une norme grâce à ces réseaux sociaux, Odd future aura réussi à toucher son public d’une façon inédite. Très vite, être fan du groupe signifie adhérer à une vision du monde, du look au style de vie. Casquette Supreme vissée sur la tête, sweat Trasher, jean oversized, paire de Vans, le style Odd future (qui s’inscrit parfaitement dans la mouvance de l’époque et l’émergence du streetwear à l’échelle mondiale) rencontre vite un succès phénoménal, à un tel point que leurs fans deviennent reconnaissables dans la rue.

De groupe d’adolescents underground et obscur, Odd future évolue en une entité mainstream et reconnue internationalement. Chose qui est, aussi, en grande partie possible grâce au talent de ses deux têtes d’affiche : Tyler, the creator et Frank Ocean. Dès le début des années 2010, les deux compères vont se faire remarquer pour leur immense potentiel. Tyler sort, ainsi, son premier album solo Goblin dès 2011. Un projet qui rencontre un grand succès et qui représente les prémisses du futur radieux que connaît aujourd’hui le rappeur. De son côté, Frank Ocean est, lui, invité par Jay Z et Kanye West pour travailler sur leur, tant attendu, album commun : Watch The Throne. Le morceau No Church In The Wild gagnant même le Grammy du BEST RAP/SUNG COLLABORATION. De leurs côtés, les autres membres du groupe commencent, eux aussi, à construire leurs projets personnels. Petit à petit, les sales gosses qui cherchaient à tout prix à se faire remarquer mûrissent et trouvent de la stabilité dans le milieu artistique. Syd et Matt Martian créeront un groupe intitulé The Internet, Brandun DeShay sortira des morceaux de son côté, Taco se créera une carrière solide de DJ, etc…

Nous arrivons en 2015 et ce qui était pressenti va vite être confirmé par le leader du groupe, Tyler, the creator, sur Twitter : après 6 ans d’aventures communes le collectif Odd future se sépare officiellement. Un véritable coup de massue pour leurs nombreux fans qui vont avoir énormément de mal à tourner la page. Seulement, maintenir un collectif fondé durant leur adolescence en vie n’avait plus aucune pertinence pour eux, tant pour leurs carrières qu’humainement. Earl Sweatshirt viendra même conforter cette décision, quelques jours après l’annonce de Tyler, à travers deux tweets violents qui prouve le besoin de laisser derrière soi une époque révolue : “pas de sympathie pour les puceaux qui pleurnichent quand Tyler souligne et confirme une évidence” et “A TOUS LES RESCAPÉS D’ODD FUTURE : ÉPARGNEZ-VOUS DES ANNÉES DE MALAISE ET ARRÊTEZ DE VOUS SAPER COMME DES ŒUFS DE PÂQUES, ALLEZ PLUTÔT VOIR DES MEUFS ! FAISMOICONFIANCE“.

“Je ne serais pas contre, mais je pense que tout le monde a pris de l’avant. Je crois que certaines personnes se basent sur la nostalgie au lieu de se demander ‘Est-ce que ce serait vraiment une bonne chose ? “Honnêtement, les cassettes d’Odd Future n’étaient pas si bonnes. C’était simplement marrant, mais musicalement, c’est plutôt ‘Ouais, ça aurait pu être meilleur’. Je ne sais pas si les styles pourraient convenir à tous. Mais, qui sait, cela pourrait changer dans six semaines.”

Tyler, the creator lors d’un évènement avec Converse, en 2020.

Finalement, les membres d’Odd future n’auront été à l’origine que de 4 réels projets communs, ils n’auront jamais remporté de prix lors des différentes cérémonies, aucun de leurs titres n’aura atteint le top 10 des Charts et ils n’auront pas réussi à durer dans le temps à la manière d’un A$AP Mob. Pourtant, le collectif californien peut se targuer d’être l’une des entités musicales les plus influentes de la décennie passée. Leur influence a su dépasser le cadre de la musique pour influer sur l’état-d’esprit de milliers de fans, et ce, même si tout ne fut pas exemplaire.

En effet, certaines polémiques et de nombreuses paroles (notamment homophobes et misogynes) ne peuvent être effacées. Seulement, l’héritage d’Odd future est bien plus complexe que cela. Il suffit de voir à quel point, et en dépit des apparences, le crew a permis l’émergence de nombreux d’artistes gays dans le milieu du Hip-Hop. Syd est ouvertement lesbienne depuis les premières années du groupe, Tyler, the creator aborde, aujourd’hui, dans ses morceaux le fait d’embrasser d’autres hommes, et enfin, Frank Ocean a fait son coming-out en racontant, la veille de la sortie de son projet Channel Orange, comment il est tombé amoureux à 19 ans d’un de ses amis. Des prises de position qui ont eu le mérite de paver la voie à de très nombreux artistes comme, par exemple, Kevin Abstract (lui aussi homosexuel) qui a rendu un vibrant hommage à l’auteur de Blond : « Je ne serais rien sans Frank Ocean. Je n’existerais tout simplement pas ». Kevin Abstract est, justement, le parfait exemple de l’artiste ayant débuté sa carrière dans une ère post-Odd future. Lui qui est l’un des leaders d’un certain collectif prénommé… BROCKHAMPTON.

BROCKHAMPTON, plus qu’un simple boyband

Photo portrait du collectif de rap BROCKHAMPTON
Odd future et BROCKHAMPTON, inséparables de par leur différence 2

BROCKHAMPTON est la parfaite représentation d’amis qui, à l’ère des réseaux sociaux et malgré des origines socio-culturelles différentes, se sont rassemblés grâce à une passion commune. À savoir, Kanye West. Les futures membres du crew se sont, en effet, pour la plupart rencontré sur KanyeToThe, un forum consacré au rappeur de Chicago. De San Marcos (au Texas), à North Hollywood, en passant par L.A, les 14 membres du boyband sont vite devenus inséparables et ont, en seulement quelques années, fondé l’une des structures créatrices les plus intrigantes des dernières années : la BROCKHAMPTON Factory. De fait, si c’est bien la partie musicale qui se retrouve sous le feu des projecteurs, l’entité BROCKHAMPTON est bien plus complexe que ce qui y parait. Dans son ensemble, celle-ci fonctionne véritablement à la manière d’une agence publicitaire. C’est pourquoi, lors de leurs apparitions en public ou de leurs prestations, il n’est pas rare de voir tous les membres (à savoir : Kevin Abstract, Dom McLennon, Romil Hemnani, Russell Boring, Jon Nunes, Henock Sileshi, William Wood Jr, Robert Ontenient, Matt Champion, Jabari Manwa, Kiko Merley et Ashlan Grey) être présents. Et ce, alors que seulement certains d’entre eux sont artistes musicaux. Henock Sileshi, le directeur artistique, Ashlan Gray, le photographe, ou Jon Nunes, le gestionnaire, font tous partie intégrante du collectif et chacun a son mot à dire sur la direction que doit prendre BROCKHAMPTON. Le terme de factory prend, ainsi, tout son sens.

“Nous sommes en train de devenir une entité d’envergure avec laquelle les gens veulent travailler, comme Kellogg’s ou Disney. Nous voulons devenir comme ces entreprises qui œuvrent dans plusieurs secteurs et que les gens admirent. D’une certaine manière, nous sommes nos propres cobayes; Brockhampton est notre premier client.”

Henock Sileshi

Les clips, les pochettes d’albums, le site web, le merchandising ou encore, la scénographie des concerts, tout ce qui fait BROCKHAMPTON est entièrement imaginé par les membres du boyband. Ils ont pour ainsi dire l’ossature même du projet. Ce qui permet de garder une grande cohérence tant artistique que commercial. De plus, cette mentalité les pousse à sans cesse garder l’esprit ouvert et à se renouveler. Malgré leur relatif jeune âge, ils ont su prendre le pouls de l’époque actuelle pour en tourner les codes à leur avantage. Dans une ère où les artistes sont les fondateurs d’entreprises pesant des millions (voire des milliards) de dollars et où ce type de projet fait plus parler que la musique en elle-même, BROCKHAMPTON fait figure de premier de la classe à qui tout réussi. Grâce à leur confiance mutuelle infaillible, ils sont, ainsi, déjà devenus une place-forte de la nouvelle génération.

En seulement quelques années, BROCKHAMPTON a su se forger une base de fans fidèles et qui n’hésite pas à soutenir leurs artistes préférés par tous les moyens disponibles. Leur merch (produit en édition limité) fait rupture de stock, les salles de concert sont remplies, et ce, quel que soit le pays où le boyband se produit. Mais cette relation passionnelle qui s’est construite entre le public et BROCKHAMPTON n’aurait été possible sans le grand investissement des artistes. Le collectif met, par exemple, un point d’honneur à garder un contact direct avec leurs nombreux fans. Ils n’hésitent, ainsi, pas à répondre le plus possible aux DM sur leurs réseaux sociaux, tel Instagram. Ils ont aussi produit une série intitulée AMERICAN BOYBAND, et diffusée sur VICELAND, durant laquelle le groupe va notamment à la rencontre de leurs fans de la première heure.

Une approche de la célébrité qui n’est pas sans rappeler un certain collectif californien qui, quelques années plus tôt, a, lui aussi, axé sa stratégie autour de sa proximité avec le public. Comme Odd future à son époque, BROCKHAMPTON a su devenir la coqueluche d’adolescents en pleine construction de leur identité et en quête de modèles. Pourtant, c’est aussi sur cet aspect que les deux collectifs diffèrent le plus. Odd future s’est formé à une époque où Internet représentait un espace de liberté absolue et où le choquant se retrouvait sur le devant de la scène. Ce qui a conduit les artistes californiens a sans cesse tirer sur la corde sensible avec des paroles misogynes et homophobe ou avec des morceaux trash et anti-système. Seulement, ce côté sale gosse ressemblait plus à une manière de s’émanciper qu’à une réelle volonté de nuire. La preuve en est, qu’aujourd’hui, des Frank Ocean, Syd ou Tyler, the creator sont connus comme étant des artistes se battant pour les droits LGBT.

Les membres de BROCKHAMPTON, s’ils prônent aussi la rébellion, diffusent quant à eux un message qui est infiniment différent. Car le boyband évolue dans une époque où l’acceptation de soi, et des autres, est au centre des préoccupations. Si leurs morceaux sont, eux aussi, crus dans leurs propos, c’est avant tout pour s’assurer que leur message sera bien entendu. BROCKHAMPTON force à la réflexion et impose aux auditeurs d’ouvrir les yeux sur les changements qui ont lieu en ce moment même. Avoir une vision plus inclusive, s’accepter soi-même, la place de l’homosexualité dans le milieu du Rap… Toutes ces problématiques actuelles trouvent, ainsi, un écho dans l’œuvre du boyband. Il est, donc, primordial d’aborder les œuvres de ces deux groupes sous le prisme de leurs époques respectives. Car, comme le résume parfaitement Kevin Abstract en abordant l’influence d’Odd future : “Ils ont toujours fait ce qu’ils voulaient. C’est pourquoi ça fonctionne pour nous aussi ; nous faisons ce que nous voulons et les gens qui nous ont découverts ont trouvé ça sympa. Nous n’allons pas répondre aux attentes, mais plutôt continuer de faire ce que nous voulons faire. Voilà pourquoi nous en sommes ici aujourd’hui.”

Pour plus de musique, découvrez Force Majeure le premier single en solo de Gaspard Augié aka la moitié du groupe Justice.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Plus d'articles
Simnambule