silhouette d'homme-paysage

Les anti-portraits queer de Javier Hirschfeld Moreno

Image d'avatar de Lucie SolLucie Sol - Le 6 août 2023

Avec sa série Profile, le photographe espagnol Javier Hirschfeld Moreno crée des silhouettes-paysages où les montagnes, les pierres, le ciel et les fleurs se substituent aux visages des portraits attendus. L’artiste interroge par ses œuvres hybrides les pratiques de représentation de soi à l’ère des applications de rencontre, en particulier dans les communautés queer.

silhouette d'homme-paysage
© Javier Hirschfeld Moreno, Abernethy [Belfast]

L’artiste

Né à Málaga en 1979, Javier Hirschfeld Moreno vit actuellement entre sa ville natale et Londres, où il exerce le métier d’éditeur photographique pour BBC Culture. Ses inspirations artistiques sont diverses, et vont des peintres occidentaux classiques comme Caravage ou Zurbaran aux photographes africains contemporains que sont Seydou Keïta, Malick Sidibé et Samuel Fosso.

silhouette d'homme-paysage
© Javier Hirschfeld Moreno, Profile, Harrison, 168 High Street, Lincoln I

Profile : l’art des anti-portraits

Son dernier projet photographique en date s’intitule Profile. Avec celui-ci, Javier Hirschfeld Moreno crée des œuvres énigmatiques que l’on pourrait qualifier d’anti-portraits, ou de portraits négatifs. Ses créations se positionnent volontairement aux antipodes des caractéristiques habituelles du portrait (voir par exemple ceux du jeune prodige Kareem Waris Olamilekan). Il n’est pas question de représenter des personnes spécifiques et reconnaissables avec des traits physiques ou psychiques particuliers ; au contraire, ses œuvres dessinent des êtres en négatif, n’en brossent pas les particularités mais en soulignent l’absence à travers des silhouettes traversées par des matières diverses.

silhouette d'homme-paysage
© Javier Hirschfeld Moreno, Profile, Crossed

Les personnages qu’il crée n’ont d’humain que les formes et la silhouette, qui semble comme découpée dans un vaste paysage impersonnel. Et pourtant, celui-ci est positionné par le photographe de sorte à ce qu’il recoupe certains attributs humains, rappelle un bras, une coupe de cheveux, un col. L’artiste fusionne l’homme et la nature à travers des créations oscillant entre grande et petite échelle, forme humaine et paysage.

L’idée d’un envers de portrait et d’ouverture sur le monde est corroborée par la technique même de l’artiste, qui incruste ses photographies dans d’anciennes cartes de visite datant du XIXe siècle qu’il découpe au laser. Il joue ainsi avec passé et présent, représentation de soi anciennes et actuelles.

Le caractère d’anti-portrait peut aussi s’entendre en référence au concept d’antimonde de Roger Brunet en géographie. Tout comme celui-ci désignait les espaces informels, marginaux, les négatifs de notre monde connu, les anti-portraits de Javier Hirschfeld Moreno comportent une certaine part d’informalité, de marginalité et de subversion en tant qu’ils découlent de réflexions de l’artiste à propos des hommes gays, et des paysages à l’abri du système capitaliste, lieu de liberté.

silhouette d'homme-paysage
© Javier Hirschfeld Moreno, Fehrenbach, 110 The Strand, 2023

Les paysages et l’identité queer

L’enjeu de l’identité queer est prédominant dans le travail du photographe. Il se penche sur la représentation de soi spécifique à celle-ci, qu’il interroge à l’aune de notre système capitaliste et de sa « surveillance ». Cette question est d’autant plus intéressante pour des personnes dont l’identité même, parce qu’elle est queer, peut être rejetée.

L’affirmation de soi à travers son image est dès lors transgressive ; mais celle-ci peut aussi parfois être brandie comme un fait incriminant, la photographie étant utilisée comme pièce à conviction depuis les années 1870 en France, comme le montre Susan Sontag dans Sur la photographie. Représenter des hommes gays sous les traits de nuages et de collines est alors une manière poétique pour Javier Hirschfeld Moreno d’échapper à cette « surveillance capitaliste » et au poids de la représentation de soi.

silhouette d'homme-paysage
© Javier Hirschfeld Moreno, Profile, Dray and Corke

Les paysages affichés constituent un refuge pour les personnes queer face à ce système ; roches indéfinissables, sommets immenses ou prairies s’étendant à perte de vue, ils symbolisent des espaces de liberté, où la surveillance capitaliste ne s’aventure pas et où chacun et chacune est libre. A ce titre, les profils qui captivent le plus son attention alors que l’artiste effectue des recherches sur des applications de rencontre (Grindr et Tinder en particulier) sont ceux qui choisissent de mettre une photo de paysage plutôt qu’une photo d’eux, laissant leur interlocuteur dans le doute, et déjouant les exigences de mise en scène de soi sur de telles plateformes.

silhouette d'homme-paysage
© Javier Hirschfeld Moreno, Profile, Angel – Exeter

L’ancêtre des applications de rencontre : les cartes de visite

Javier Hirschfeld Moreno met en lien notre utilisation des applications de rencontre avec des pratiques antérieures, datant des années 1850-1860 : l’avènement des cartes de visite. Il montre que la représentation de soi n’est pas nouvelle, et que la médiation de la photographie pour se mettre en scène et développer ses relations remonte à loin. Ces recherches constituaient le sujet de son Bachelor of Arts (équivalent d’une licence française), et c’est ce qui l’a poussé à commencer son projet Profile.

silhouette d'homme-paysage dans un tournesol
© Javier Hirschfeld Moreno, Profile, Tournasol

C’est le photographe parisien André Disderi qui lance le concept de cartes de visite en 1854, qui se voit couronné de succès en particulier en France et au Royaume-Uni. Les usages sont divers : échangées avec sa famille, ses amis, mais aussi parfois avec des connaissances, ces cartes de visite pouvaient aussi donner lieu à des relations de séduction. Comme l’évoque Javier Hirschfeld Moreno, cela a engendré ce que Rafael Doctor appelle « contemporary culture of ego », la culture contemporaine de l’ego.

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© Javier Hirschfeld Moreno, Profile 2021, Queering 2

Une perte de visibilité queer aujourd’hui ?

Cette « self-representation » que le photographe questionne, avec « ses stratégies, ses aspirations et ses angoisses », est d’autant plus frappante dans notre contexte où tout le monde a un accès immédiat à la prise d’images et à leur diffusion. Alors que les réseaux sociaux hébergent des millions de pages personnelles où chacun et chacune est invitée à se mettre en scène et à poster à propos de soi, le regard des autres prend des dimensions colossales.

Les applications de rencontre constituent une facette importante de cette monstration de soi-même, en tant qu’espaces numériques de relations de séduction assumées où l’image joue un rôle majeur. Cependant, l’artiste souligne l’amoindrissement concomitant des lieux de rencontre IRL qui en résulte, en particulier pour la communauté queer. En effet, le nombre et l’importance des bars et quartiers gays faiblissent aujourd’hui, comme c’est le cas de Soho à Londres, que Javier Hirschfeld Moreno dit avoir subi une « slow death » (lente mort).

silhouette d'homme-paysage
© Javier Hirschfeld Moreno, Byrne & Co, Richmond, 2023

Si ceux-ci constituaient des espaces sociaux, de loisir, ils étaient aussi des vecteurs d’affirmation et de visibilisation politique de la communauté queer. Leur perte est regrettable, et l’artiste craint que le numérique ne relègue les communautés LGBTQIA+ sur internet, hors de la vue de tout le monde.

Javier Hirschfeld Moreno fait le choix de créer des portraits sans personne à l’intérieur, des silhouettes vides d’identité spécifique et humaine. C’est une façon de pointer du doigt la disparition progressive de tels lieux, et l’invisibilisation des communautés qui les animaient dans l’espace public.

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Lucie Sol
Article écrit par :
Etudiante en Lettres Modernes à l'ENS de Lyon, je suis passionnée par l'art, la culture, la littérature et leur partage. J'aime particulièrement les œuvres qui interrogent des problématiques actuelles majeures comme le féminisme et l'écologie, ou qui questionnent les liens entre images et mots. Je vous souhaite une bonne lecture !

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