Histoire de la Drone Music

Les mélopées envoûtantes de la Drone Music : définition et histoire d’un genre méconnu

Depuis l’émergence de la musique électronique au 20ème siècle, les courants expérimentaux et les sous-genres n’ont cessé de proliférer, marquant d’une empreinte reconnaissable les standards de la Pop-Music. À rebours de la programmation radiophonique mainstream, la Drone Music est le fruit d’un courant alternatif issu du milieu artistique New-Yorkais des années 60. Description et historique d’un style à contre-courant des ténors de l’industrie musicale actuelle.

Aux fondements de la musique expérimentale et minimaliste

Avant toute chose, il faut savoir que la Drone Music telle que nous la consommons aujourd’hui est en partie le fruit de l’intérêt du milieu artistique et underground New-Yorkais dans les années 60 pour les musiques traditionnelles de cultures diverses.

En effet, avant la musique enregistrée, les musiques traditionnelles telles que la musique Carnatique et Hindoustanie (Inde du Sud et du Nord), le Gagaku (ensemble du répertoire de la musique de cours du Japon), l’Ison (chants traditionnels Byzantins) et possiblement des chants pré-polyphoniques d’Europe médiévale (avec la technique de l’Organum) utilisaient déjà le bourdon (ou drone en anglais). Une technique qui consiste à faire vibrer une ou plusieurs cordes toujours sur la même note ou en usant d’un accord continu.

Le compositeur La Monte Young en 1992
Le compositeur La Monte Young en 1992 – crédit photo : co broerse

En 1957, le compositeur La Monte Young qui s’inscrit dans le sillon de l’œuvre de John Cage, est l’un des premiers représentants du style drone avec son œuvre Trio For Strings, qu’il décrit lui-même comme la première œuvre dans l’histoire de la musique complètement composée de longues tonalités maintenues et de silences. C’est donc dans les années 60 qu’il crée avec Angus MacLise et John Cale (membre du Velvet Underground et futur collaborateur de Brian Eno, Nick Drake ou encore des Stooges) Le Théâtre de la Musique Éternelle. Ensemble, ils y interprètent des œuvres constituées de longues notes tenues, de combinaisons harmoniques peu conventionnelles en improvisant selon des règles dictées par Young. Mais c’est surtout l’ajout de sources électroniques tels que des générateurs d’ondes sinusoïdales (signal électronique continu, ici, une note tenue ou en suspend), ou d’amplificateurs électroniques qui marquent la naissance d’un style. Poussant la recherche toujours plus loin, Young va jusqu’à utiliser le moteur du filtre de l’aquarium de sa tortue pour générer des fréquences basses durant ses concerts.

Le Théâtre de la Musique Éternelle en 1964 avec John Cale, La Monte Young et Angus Mac Lise. Drone Music
The Theater of Eternal Music en 1964.

Si le Théâtre de la Musique Eternelle constitue la source la plus visible et démonstrative de ce mouvement, d’autres compositeurs vont expérimenter le Drone dans les années 60 par delà les frontières Américaines. On pense à l’italien Giacinto Scelsi avec son oeuvre Quatre pièces sur une seule note ou encore Yves Klein avec Symphonie Monoton-Silence composée d’une séquence continue d’un seul accord répété pendant une vingtaine de minutes, puis d’un silence absolu de même durée.

La Symphonie Monoton-Silence en concert à la Grace Cathedral de San Francisco en 2017.

Les années 1970 : démocratisation et assise du style Drone

Dans les années 70, la sortie d’album tels que The Velvet Underground & Nicoon ou encore Stooges’ debut album, portés par la participation du producteur et instrumentiste John Cale permettent au mouvement de se démocratiser auprès d’un public de jeunes musiciens outre-atlantique. On retrouve ainsi les techniques et usages du Drone moderne dans le Krautrock allemand. Souvent considéré comme un sous-genre du Rock Progressif, ce style musical est né en Allemagne de l’Ouest dans les années 60, porté par des groupes tels que Kraftwerk, Tangerine Dream ou Klaus Schulze. Des morceaux tels que Vom Himmel Hoch de Kraftwerk, ou l’album Zeit de Tangerine Dream adoptent un flow similaire (rythmes lents et planants, morceaux relativement longs…) et des effets sonores proches des représentations du Théâtre de la Musique Éternelle. Mais c’est notamment avec la prédominance des synthétiseurs que les musiciens européens se distinguent. L’artiste Éliane Radigue, entre autre, semble être l’une des figures françaises les plus représentatives de cette nouvelle approche.

Kraftwerk interprétant Von Himmel Hoch lors d’un concert à Soest, en 1970.

Éliane Radigue ou la Drone Music au service de la spiritualité

Ancienne élève de Pierre Schoeffer et adepte de la musique concrète, Éliane Radigue est l’assistante de Pierre-Henry dans les années 60. Au fur et à mesure de son travail en studio, elle développe sa propre technique à partir d’effets de larsen, d’une dilatation extrême du temps ainsi que du déploiement d’infimes variations de sons au fur et à mesure du déroulement d’un morceau. Dans un souci de recherche et d’expérimentation de ces méthodes, elle prend peu à peu de la distance avec ses précurseurs et effectue un voyage à New-York où elle rencontre Steve Reich, Philipp Glass ou encore La Monte Young. C’est lors d’un séjour à l’université de New-York qu’elle découvre le synthétiseur modulaire ARP 2500, qui sera son médium de création jusque dans les années 2000. Dans la seconde moitié des années 70, elle est initiée au bouddhisme Tibétain et décide d’en adopter le symbolisme pour constituer ce qui sera son oeuvre la plus personnelle et expérimentale : la Trilogie de La Mort.

Éliane Radigue en studio dans les années 70.
Éliane Radigue en studio dans les années 70.

Créée entre 1985 et 1993, la Trilogie de la Mort est une longue méditation sonore composée de trois parties intitulées Kyema, Kailasha et Koumé. La première partie, Kyema, s’inspire du livre des morts tibétains, avec six sections reflétant les états intermédiaires de vie et de mort qui constituent la continuité existentielle d’un être. Peu après avoir terminé la pièce en 1988, Radigue apprend qu’un tragique accident de voiture a coûté la vie à son fils Yves. Deux semaines plus tard, elle commence à travailler sur Kailasha, nommé d’après le plus sacrée des montagnes tibétaines, le mont Kailash. Achevée en 1991, la pièce fonctionne à la fois comme un pèlerinage sonore et un mémorial à son fils décédé. C’est en 1993 qu’elle achève son triptyque après un voyage au Népal à l’occasion de la crémation de son maître tibétain, une expérience qui la pousse à reconsidérer l’aspect transcendantal de la mort en devenir perpétuel. De retour en France, elle enregistre Koumé, la dernière pièce de ce qui est aujourd’hui considéré par beaucoup comme son chef-d’oeuvre.

Éliane Radigue explique son travail et ses méthodes de composition dans ce reportage tourné en 2006.

L’Essor du style Drone dans la musique électronique et l’émergence de l’Hantologie

Si la radicalité de l’utilisation du Drone chez Éliane Radigue fait figure d’exception (bien qu’on puisse trouver des formes encore plus épurées dans les milieux artistiques expérimentaux), on retrouve dans la décennie 90 ce goût pour les nappes synthétiques et méditatives avec des groupes tels que Stars of the Lid, ou dans le premier album d’Aphex Twin : Selected Ambient Works Volume II (1994). Avec les titres Spots ou Tassels, l’artiste britannique (voir notre dernier article sur Aphex Twin) nous place dans un espace sonore à la fois éthérée et cauchemardesque grâce à la technique du sound-design, l’utilisation de larsens ou de voix inintelligibles, en vue de déstabiliser l’auditeur et de lui faire perdre pied. Le compositeur expliquera d’ailleurs dans une interview que « 60% des morceaux de l’album lui auraient été inspirés par des rêves lucides.

Aphex TwinSpotsSelected Ambient Works Volume II (1994)

Dans les années 2000, les nouveaux moyens de diffusion offrent aux labels indépendants une toute autre visibilité commerciale. Des groupes tels que Boards of Canada, Biosphere ou Godspeed You! Black Emperor adoptent un style lent et contemplatif, dans un mélange d’influences allant du Drone à l’Ambient en passant par le Rock Progressif. Peu à peu, leurs oeuvres rencontrent un public désireux de s’éloigner des standards de la Pop Music et des grandes chaînes de radio-diffusion. Dans la plupart des cas, l’approche se veut à rebours de la tendance actuelle, avec des sonorités Lo-Fi proches de celles des années 70-80. Figure illustre de l’Hantologie, le groupe Boards of Canada s’impose comme l’un des principaux précurseurs de ce mouvement culturel et artistique, qui consiste à créer des oeuvres à partir de traces du passé, tels que des enregistrements audios ou vidéos.

Boards of CanadaCorsairGeogaddi(2002)

Au cours des années 2010, l’œuvre d’Éliane Radigue connaît une seconde vie grâce aux plateformes de streaming et obtient une reconnaissance internationale. Parallèlement, l’artiste se consacre à la création d’œuvres acoustiques tels que Naldjorlak ou Occam I, pièce pour laquelle elle revient à son instrument de jeunesse : la harpe.

D’autres artistes tels que 36 (prononcé three-six en anglais), ou encore Ann Annie perpétue l’usage du Drone dans leur musique, le plus souvent pour évoquer un état de flottement ou de focalisation.

36Black Sustain – Black Soma (2017)

Depuis les années 90, un sous-genre, le Drone Doom, a vu le jour. Versant plus sombre et cathartique de la Drone Music, il permet à des groupes tels que Earth ou Sunn O))) de mettre l’accent sur le désespoir et le vide existentiel en usant de guitares et de basses graves et distordues. Le style Drone initial se mue ici en complainte lente et assourdissante, cherchant davantage à simuler une forme de transe qu’un état de contemplation.

Le Drone dans les œuvres audiovisuelles

Qu’ils s’agissent de cinéma, de peinture ou de littérature, les grands courants artistiques se sont toujours entremêlés, un médium en influençant un autre et réciproquement. C’est sans surprise que le style Drone a gagné le cinéma dés la décennie 70. Ainsi, en 1972, Edouard Artemiev est l’un des premiers compositeurs à utiliser la musique électronique pour la bande-originale du film Solaris. En collaboration avec le réalisateur Andreï Tarkovski, le musicien opte pour l’utilisation de synthétiseurs et de bourdons froids et dérangeants pour plonger le spectateur dans la psyché des personnages, exposés aux ondes néfastes émises par la planète Solaris. Artemiev poursuivra sa collaboration avec le cinéaste russe sur Le Miroir (1975) et Stalker (1979), film sur lequel il joue sur la frontière tenue entre les sons d’instruments traditionnels et ceux des synthétiseurs. A la demande du réalisateur, le compositeur ira même jusqu’à imiter les sons de la nature grâce aux instruments électroniques, mêlant bruitages et musique dans un même ensemble cohérent.

Edouard ArtemievMeditationStalker OST (1979)

Aujourd’hui, il est courant de mêler musique Drone ou Ambient avec orchestration au cinéma. Des bandes-originales tels que celle de The Revenant (2015) d’Alejandro González Iñárritu, incluant des pièces de Ryuichi Sakamoto, Alva Noto et même d’un extrait de Jetsun Mila d’Éliane Radigue propose une musique dépouillée et vrombissante, faite de longues nappes de violons, de bourdons de synthèse et de tintements s’apparentant à des larsens. L’ensemble figure une ambiance troublante et crépusculaire, dans une sorte de distanciation respectueuse du Drone ancestral avec des ajouts d’instruments ethniques combinés à des bruits de synthèses au timbre plus éthéré.

Ryuichi SakamotoCarrying Glass – The Revenant OST (2015)

Récemment, la musique du compositeur Mark Korven pour The Lighthouse (2019) est représentative de ce style particulier avec des sons à connotations stridentes ou s’illustrant très lourdement dans les tons graves grâce notamment à l’utilisation d’instruments exotiques. Le musicien est également à l’origine d’un instrument de musique sur mesure appelé The Apprehension Engine, et destiné à la création de sons pour des films d’horreur.

The Apprehension Engine de Mark Korven.
The Apprehension Engine conçu par Mark Korven.

On notera également le travail sur le sound-design et la musique des films de David Lynch (le réalisateur est aussi l’auteur de plusieurs projets musicaux) depuis Eraserhead en 1977, qui témoignent d’une approche sonore usant des préceptes de la Drone Music et d’une capacité à modeler le son, avec un travail notable sur les sonorités organiques et transformées.

Décryptage du travail de David Lynch sur le sound-design de Twin Peaks : The Return et Inland Empire.

Depuis les années 90 et avec l’apparition des jeux sur support CD, la musique de jeu-vidéo est devenu le médium de multiples genres musicaux, allant de la musique électronique aux compositions orchestrales. Des jeux-vidéos tels que Silent Hill (dont la musique et le sound-design furent dirigés par le compositeur japonais Akira Yamaoka) offrent une place centrale au son et permettent, grâce aux avancées technologiques offertes par la cinquième génération de consoles, de créer de véritables bandes originales. L’empreinte musicale de la série Silent Hill, oeuvre vidéoludique marquante de cette décennie, est constituée de musiques d’ambiance dénuées de mélodie et de bruits étranges qui entraînent un sentiment d’oppression chez le joueur.

Akira YamaokaA World Of MadnessSilent Hill 2 OST (2001)

On peut également citer le travail du musicien Gustavo Santaolalla sur la série de jeu The Last Of Us, qui mêlent des instruments sud-américains à des guitares réverbérées dont le traitement et les effets rappellent les codes du Drone, avec l’utilisation de tons graves ou stridants, de textures éraillées et de dissonances, dans une approche minimaliste mettant en valeur l’harmonie au détriment de la mélodie.

Gustavo SantaolallaThe HourThe Last Of US OST (2013)

Les sons que je crée agissent comme un miroir mental, ils reflètent l’humeur dans laquelle l’auditeur se trouve au moment de leur écoute. Si on est près à s’y abandonner, à se donner à l’écoute, ces sons ont un pouvoir magnétique et même de fascination.

Éliane Radigue

Si le Drone peut apparaître comme une musique difficile d’approche et nécessitant un certain temps d’adaptation, ce style n’en a pas moins influencé une grande partie de la production musicale actuelle. Ce procédé d’écriture hérité des musiques traditionnelles ancestrales adoptent un flow particulier, lent et contemplatif. Libre à vous de vous plonger dans les œuvres citées pour en découvrir toute la diversité et la richesse. Tour à tour dérangeant, intriguant ou reposant, son approche minimaliste et envoûtante possède une aura mystique qui évoque les musiques primitives. Un retour aux sources salvateur dans une société où la consommation d’œuvres d’arts n’a jamais été aussi vorace et les auditeurs aussi peu attentifs à leur écoute.

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