Jo Ractliffe On the road to Cuito Cuanavale IV, 2010 de la série As Terras do Fim do Mundo tirage gélatino-argentique d’époque

En ces lieux : un récit de la violence par Jo Ractliffe 

Image d'avatar de Benoît Dupuis-TordjemanBenoît Dupuis-Tordjeman- Le 25 avril 2026

Figure importante de la photographie contemporaine, Jo Ractliffe associe son art à un discours sur la violence et la manière dont le traumatisme se manifeste dans le paysage, marqué par l’héritage du colonialisme, de l’apartheid et par les cicatrices des conflits dans des pays comme l’Angola. 

Née au Cap en 1961, Jo Ractliffe reste peu connue et peu présentée en France malgré l’importance de son travail photographique. À l’image d’un François-Xavier Gbré perdu le long des chemins de fer guinéens, son rapport à la présence et à l’absence est particulier. Loin d’illustrer des faits et des événements sociaux et politiques, ses photographies invitent les spectateurs à aller au-delà de la surface et à identifier des histoires enfouies dans les paysages. 

La monographie proposée par le Jeu de Paume à Paris questionne la notion de « lieu » comme thème central de son œuvre. Pour l’artiste, les paysages ne sont pas de « simples situations géographiques », mais des « terrains façonnés par la violence et l’histoire » ; des « lieux porteurs de mémoire ». À l’instar d’Antoine Lecharny, qui a traversé Boutcha et l’Europe de l’Est à la recherche des traces d’un massacre nié ou oublié, Jo Ractliffe parcourt l’Afrique à la recherche de traces du colonialisme.

Sur les traces de l’artiste et de la violence 

À défaut de revenir sur ces traces du passé — laissons cela à l’artiste — le Jeu de Paume revient sur la vie et le parcours de Jo Ractliffe, de ses débuts à sa toute dernière série, The Garden. Sont ainsi proposés 11 ensembles dont la volonté est de mettre « en lumière l’évolution de son travail » et d’explorer « la manière dont ces paysages révèlent — ou dissimulent — les traces visibles et invisibles de l’histoire sud-africaine ».

Son intérêt se porte rapidement, non pas sur les événements et leur immédiateté, mais sur ce qui leur succède : « les vestiges matériels et symboliques qu’ils laissent derrière eux ». L’Afrique du Sud est sous le régime de l’apartheid dans les années 1980 — Mandela est encore en prison, il ne sortira qu’en février 1990 et son combat est toujours en cours — et l’artiste se cherche un style. Elle documente notamment, avec sa série Crossroads, la violence et la destruction, « l’impossibilité du retour, l’éradication de tout espoir, l’évidente fragilité de l’appartenance ». 

Avec reShooting Diana (1990-1999), Jo Ractliffe documente ensuite la transition démocratique d’une nation en pleine mutation ; mutation que l’on retrouve dans le travail, alors expérimental, de l’artiste. « Elle réalise des images sombres, granuleuses et floues restituant la tension d’une société en mutation », précise le Jeu de Paume dans un communiqué. 

Par-delà les frontières 

À partir de 2007, l’artiste passe la frontière et étend son champ d’observation au-delà de l’Afrique du Sud. Elle se rend en Angola à plusieurs reprises, pays dévasté par des conflits armés, mémoire d’une guerre froide supposée terminée et qui se rappelle au bon souvenir des habitants d’une contrée sinistrée. Des conflits qu’elle documente avec Terreno Ocupado (2007) et As Terras do Fim do Mundo (2009-2010). Elle en tire des photographies dont le « caractère paisible […] contraste fortement avec la violence et le tumulte de leur sujet ».

En 2015, The Borderlands la ramène en Afrique du Sud, au Cap-Nord à la frontière avec la Namibie, dans une zone autrefois militarisée : « des lieux situés en dehors de l’appareil militaire habituel, exploités pour la mobilisation de cette guerre et ses conséquences. Mais l’histoire de la terre en Afrique du Sud est celle de l’appropriation, de l’exploitation et de la dépossession. Au-delà de leur occupation militaire, chacun des sites […] incarne la violence coloniale, les préjugés de l’apartheid et les luttes postcoloniales pour obtenir réparation ». 

Suivant les traces de l’artiste, l’exposition revient sur sa série Landscaping, réalisée entre 2022 et 2024 : elle y parcourt St Helena Bay, Velddrif, Hondeklip Bay, Port Nolloth ou Okiep – liés à l’exploitation du sel, de la pêche, du cuivre ou du diamant, mémoire d’un passé industriel.  Puis, avec The Garden, sa dernière série, Jo Ractliffe retourne dans  les townships sud-africains, ceux qui furent en proie aux violences dans les années 1980 ; revenir sur un lieu, c’est « interroger le temps et faire du paysage un témoin vivant de l’histoire. Ses photographies inscrivent la mémoire dans le présent et transforment l’acte de voir en un geste critique ». 

Une exposition à voir au Jeu de Paume à Paris (1, place de la Concorde, Jardin des Tuileries,  Paris 1ᵉʳ • métro Concorde (lignes 1, 8, 12), du 30 janvier au 24 mai 2026.

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Benoît Dupuis-Tordjeman
Article écrit par :
Journaliste et photographe, je m'intéresse à l'art mais aussi aux sciences. Amateur de grandes randonnées et d'astronomie, j'aime découvrir le monde et en partager la beauté. J'aime aussi communiquer cet amour du beau et parler d'écologie. https://linktr.ee/benoitdt_photographie

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