Entre 1941 et 1945, près de trois millions de Juifs ont été fusillés en Europe de l’Est. Aujourd’hui, ces lieux de massacres ne présentent souvent plus aucune trace visible. Avec Sous Terre, le photographe Antoine Lecharny et l’historienne Annette Becker documentent cet effacement : paysages banals, stèles oubliées, et une mémoire qui retourne à la terre. Un travail visuel et historique pour arracher ces crimes à l’oubli.

Antoine Lecharny aura passé 4 ans à réaliser les photographies présentes dans l’ouvrage intitulé Sous Terre dont la parution aux Éditions d’une rive à l’autre est prévue à la fin du mois d’octobre 2025. Entre 2021 et 2024, il est ainsi retourné sur les terres des fusillades massives des Juifs en Europe de l’Est et dans les pays Baltes.
Faute de nombreux mémoriaux et d’un travail de mémoire collectif largement insuffisant, le photographe ne peut que constater la transformation des lieux de massacres, l’oubli de cette partie de l’Histoire et les transformations profondes d’une nature qui s’étend où elle le peut. Ces traces des massacres, Antoine Lecharny les cherche depuis la lecture d’Anatomie d’un génocide, Vie et mort dans une ville nommée Buczacz, de l’historien Omer Bartov.

Entre traces et effacement : le défi de la représentation
La question de la représentation photographique de ces massacres se pose, lorsque toutes traces in situ de ceux-ci semblent disparues. Comment montrer ce qui n’existe plus ? Comment raconter ce qui est depuis longtemps retourné à la terre et à l’oubli ?
Parmi ces lieux, Boutchatch, en Ukraine, incarne particulièrement cette disparition des traces et cette mémoire en danger. « De nombreuses maisons appartenant aux familles juives ont été redistribuées entre Ukrainiens après-guerre » et les synagogues ont été soit détruites soit réemployées à des fins profanes. « Le cimetière juif, dont l’origine remonte au XVIᵉ siècle, a longtemps servi de décharge avant qu’il ne soit doté d’une enceinte », précise Antoine Lecharny. Quant à la seule plaque commémorative, érigée sur la colline de la ville, il la découvre sous des ronces.
Mais nous sommes en février 2022, l’horreur passée semble en amener une nouvelle et l’artiste quitte le pays juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Plutôt que de laisser derrière lui les traces de ce passé, « les traces de vie et d’élimination des Juifs », il décide de poursuivre son travail dans les autres pays concernés par les massacres : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Moldavie, Roumanie et Slovaquie.
Les paysages n’ont rien d’extraordinaire. « Ce sont des paysages d’une relative banalité. L’hiver, la neige recouvre tout », précise le photographe, « mais les lieux parlent quand même et disent précisément l’effacement des traces et l’absence de mémorialisation ». Témoigner pour éviter l’oubli, enrayer la disparition de cette mémoire, devient primordial.

Mémoire en danger et manifeste contre l’amnésie collective
À Boutchatch, toujours, là où il découvre cette stèle recouverte de ronces, des massacres ont été commis. « Des historiens rapportent que, depuis la ville située dans la vallée, la population pouvait entendre résonner les détonations des fusillades perpétrées sur les collines voisines. », explique Antoine Lecharny. Ces fusillades constituent ce qu’on appelle aujourd’hui la « Shoah par balles » (bien que le terme soit encore vivement contesté, certains historiens lui préférant des expressions comme « fusillades de masse » ou « tueries de masse », car il ne rend pas compte de l’ensemble des méthodes d’extermination utilisées et peut occulter la complexité des crimes commis à l’Est de l’Europe)
Entre 1941 et 1945, plus de 2.8 millions de Juifs — hommes, femmes, enfants — ont été abattus par les Einsatzgruppen (unités mobiles nazies) et leurs collaborateurs locaux, à ciel ouvert, dans les forêts, les ravins ou les fosses creusées à la hâte. Contrairement aux camps d’extermination, ces tueries n’ont pas laissé de structures visibles, mais des paysages transformés en tombes anonymes. Ces paysages que photographie Antoine Lecharny.
En Ukraine, en Biélorussie, en Lituanie ou en Pologne, comme dans tous les pays concernés par les fusillades, ces massacres ont souvent été perpétrés en plein jour, devant les populations locales (dont les juifs faisaient parfois aussi partie), avant que les corps ne soient recouverts de chaux ou de terre. À Boutchatch, comme dans des centaines d’autres lieux, les victimes étaient contraintes de creuser leurs propres fosses avant d’être exécutées. Pourtant, ces crimes, qui représentent près d’un tiers des victimes de la Shoah, restent largement méconnus.
Si Antoine Lecharny cherche à montrer ce que le temps fait disparaître, Annette Becker « puise dans l’épaisseur du temps et les sources disponibles » pour raconter ce pan de l’Histoire de la Shoah. Cette sorte de double temporalité entre les événements ayant eu lieu et la mémoire de ceux-ci se retrouve aussi, d’une certaine façon dans l’ouvrage, qui propose un récit photographique in situ de ce qui reste visible des massacres et une analyse historique des événements ayant eu lieu.
À travers Sous Terre, Lecharny et Becker ne se contentent pas de documenter un passé enfoui. Ils interrogent notre rapport à la mémoire, à une époque où les derniers témoins disparaissent et où les paysages, eux-mêmes, deviennent des archives silencieuses. À deux, ils construisent un ouvrage à mi-chemin entre photographie et science sociale et qui découle d’une volonté de transmettre cette Histoire, encore trop méconnue.




