Parmi les nombreuses Ĺ“uvres prĂ©sentĂ©es par la galerie Mennour Ă l’occasion d’Art Paris, une toile se vend dès le premier jour pour 80 000 euros. Cette très belle vente est celle de Dhewadi Hadjab, un artiste algĂ©rien originaire de M’Sila, formĂ© aux Beaux-Arts d’Alger, de Bourges et de Paris qui n’en est pas Ă son coup d’essai, puisqu’il dĂ©veloppe depuis quelques annĂ©es une pratique particulière Ă l’intersection entre scrupule et lâcher prise. LaurĂ©at de l’aide Ă la production Rubis MĂ©cĂ©nat en 2021, Dhewadi Hadjab est aujourd’hui reprĂ©sentĂ© par la galerie parisienne Mennour, qui lui dĂ©die rĂ©cemment deux solo shows : Acte I : Vaciller en 2023, et Acte II : Fragmenter en 2024.

Le corps et l’action
« J’ai toujours voulu créer de l’action dans mes images, c’est pourquoi je peins des gens. Ce sont les gens qui ont introduit l’action dans mes images depuis le début »
Lucian Freud

Le travail de Dhewadi Hadjab, c’est d’abord des corps peints dans tous leurs Ă©tats. A l’endroit et Ă l’envers, tendus et contorsionnĂ©s, pliĂ©s et recourbĂ©s ; les corps que l’artiste nous donne Ă voir sont le cĹ“ur battant d’une toile au sein de laquelle ils introduisent l’imprĂ©visible et l’instable. Pour l’artiste algĂ©rien, le dĂ©cor qu’il construit – le canapĂ© aux lignes stables qui rappellent le format de la toile et le parquet rĂ©gulier Ă l’excès – sert Ă ancrer le corps dans l’espace. Le corps humain est l’enjeu de la toile, il introduit l’action et la tension, qui deviennent palpables dès lors qu’elles contrastent avec la fixitĂ© du cadre. Dans ses prises de paroles, Dhewadi Hadjab affirme que pour lui, la reprĂ©sentation de l’Homme ne doit pas ĂŞtre statique, il puise ainsi son inspiration dans l’univers du théâtre et notamment dans le travail de Pina Bausch dont il cite souvent le nom. Le nom de ses deux premières expositions personnelles Ă la Galerie Mennour font Ă©cho Ă l’importance qu’il accorde au monde du spectacle vivant : Acte I et Acte II renvoient directement Ă la façon avec laquelle les corps du jeune artiste sont théâtralisĂ©s, parfois jusqu’à l’incongru et au spectaculaire.

Le corps et l’instinct
« La peinture est très physique en ce qu’elle est, peindre des scènes d’homme en action me procure un grand plaisir. C’est un des aspects du comportement humain qui m’intéresse le plus. C’est un instinct, et c’est mon instinct de le peindre. »
Francis Bacon
MalgrĂ© la dimension théâtrale de la pratique de Dhewadi Hadjab, les corps ne se veulent pas entièrement chorĂ©graphiĂ©s. L’artiste accorde une place au naturel lors des sĂ©ances photos au cours desquelles il capture l’image qu’il peint par la suite. S’il affirme souvent arriver aux sĂ©ances photos avec une idĂ©e en tĂŞte concernant la posture du modèle, il dit aussi : « Quand j’étais aux Beaux-Arts d’Alger, j’ai une amie qui est danseuse et j’assistais aux rĂ©pĂ©titions, et le moment que j’aimais le plus c’était quand les danseurs et danseuses commencent Ă rĂ©pĂ©ter un geste ou un mouvement, les premiers essais. C’est presque des loupĂ©s parce que le corps n’est pas habituĂ© Ă ce mouvement. Je trouve ce mouvement lĂ , cette cassure, cette posture vraiment cassĂ©e plus intĂ©ressante que le mouvement final tout fin tout propre ». (Interview de l’artiste, Exposition Acte I : Vaciller, 2022). Loin du policĂ© et du cĂ©rĂ©monieux, la touche lisse et minutieuse de Dhewadi Hadjab ne peint pas des images polies.

Un renouvellement permanent
« Comment piéger la réalité ? Comment piéger l’apparence sans en faire une illustration ? C’est un des grands combats, une des grandes excitations d’être un artiste figuratif aujourd’hui. »
Francis Bacon


Une fois tout cela établi, la pratique de Dhewadi Hadjab pourrait sembler porter en elle le risque de la répétition – un style photoréaliste, des éléments de décors que l’on retrouve d’une toile à l’autre, des corps en torsion – mais il n’en est rien. Comme chez d’autres artistes dont le pratique peut être qualifiée de photoréaliste, les codes du travail de l’artiste algérien ne sont pas un carcan mais un tremplin. En 2021, il crée pour l’Eglise Saint-Eustache de Paris un diptyque à travers lequel il renouvelle son approche. Dans cette Chapelle Cerasi contemporaine, l’habituel canapé est remplacé par un prie-Dieu, et la solennité du lieu et de l’entreprise semblent avoir poussé l’artiste à viser le spectaculaire. L’instabilité de la pose, la représentation de la tension du corps à travers les orteils et les doigts recroquevillés et le fort clair-obscur se rejoignent pour marquer durablement le spectateur. A travers son exposition récente Acte II : Fragmenter, Dhewadi Hadjab renouvelle son approche en représentant des corps incomplets, cachés par d’autres éléments du décor ou seulement partiellement capturés par un cadrage resserré. L’objet et l’enjeu de l’œuvre semblent ainsi devenir secondaires, le spectateur se retrouve alors face à une toile déconcertante de simplicité qui n’en devient que plus intrigante.

Entre statique et dynamique, entre silence et tension, entre instable et immuable, Dhewadi Hadjab fraie son propre chemin et nous donne à voir des œuvres captivantes et sobrement frappantes. Suivez son actualité sur ses réseaux sociaux.



