Sharon Marie Wright est un monstre et qui l’eut cru

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L’œuvre passe avant l’artiste. Point barre.

C’est mon petit dogme à moi, et j’ai tendance à tiquer quand on cherche à m’ôter Céline de mon étagère. Ou Polanski, parce que voilà parce que. Et Bertrand Cantat, puisque hein quand même.

Et suivant cette pensée ( à débattre, bien sûr, dans les commentaires ) je m’attache à parler, pour Beware, de la photographie au détriment bien souvent du photographe – pour preuve mon talent minable pour les bios. L’art n’est pas l’artiste, l’art ne sera jamais juste humain. On sort enfin d’une bonne décade d’abus d’analyse psychologique des œuvres en corrélation avec leurs auteurs et j’en suis très content. Garder à l’esprit la douce période antique où l’artiste était simplement considéré comme l’outil d’une puissance divine et inspiratrice, et où seules les muses étaient applaudies.

Mais, exceptionnellement, j’aimerais vous parler de Sharon Marie Wright, et de son passage du banal au monstrueux.

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Sharon Marie Wright est californienne. Elle est blonde, pulpeuse, sportive. Comme toute habitante de L.A., elle a cent scripts dans son tiroir qu’elle espère bien vendre à la Warner. Elle est comédienne/scénariste/auteur/directrice/costumière. Sharon Marie Wright omet de préciser son âge dans toutes ses bios et abuse de la chirurgie esthétique pour brouiller les pistes. Elle tient un blog, qui joue sur l’obsession de notre société pour les témoignages d’inconnu, où elle y confie sans pudeur tous ses traumas d’enfance – j’ai tout lu, c’était terrible. Sur les réseaux sociaux, elle parle de végétarisme, féminisme et paix dans le monde. Une femme moderne.

Sharon Marie Wright est donc foutrement dure à aimer.

Et elle photographie aussi. Sa série « Travel and Landscape » est exactement ce quoi vous vous imaginez. Des plages, des arbres, des couchers du soleil. Des fleurs. Même que ça pue la retouche !

Ah et aussi, elle est rédactrice en chef du magazine web/papier « HauteDoll » qui est un exact équivalent du torchon de mode lambda, mais où les modèles sont remplacés par des poupées en silicone, et dont l’intérêt profond m’est encore secret.

À l’entrée de son site, pots-pourris de tous ses portraits serrés ou plein pied de poupées, vous êtes accueilli par un très classieux:

« Everyone has had some sort of shit in their lives, I’m just documenting mine.  If you like it, great.  If not, I don’t give a shit. »

Sharon Marie Wright est insupportable.

Mais ce 9 octobre 2015, elle publie cette série, « skinning a sex-doll » sur son site. Et elle se transcende.

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Ce qu’elle présente comme un hasard – une poupée était à jeter, elle n’a fait que « jouer » – est un sommet de brutalité barbare, ou la froideur plastique de l’objet révulse autant que les viscères chauds. Elle éventre/désosse/écorche/ampute. L’objectif est voyeur. Les sexes de poupées s’exhibent sans pudeur – ce ne sont que des poupées – et la peau siliconée se fend sous la lame. Saviez-vous que les objets ont aussi des squelettes semblables à ceux des vanités des peintres flamands ?

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L’idéal féminin, mais celui issu des fantasmes masculins est mis en pièce, et horreur, encore désirée. Une terrible poésie macabre émane de ses images prises avec une étonnante justesse. Sharon marie Wright à un œil. Oui, qu’on se le dise. Un œil mauvais et pervers, mais un œil ! Pourquoi durant des années s’est-elle entêtée à reproduire faussement la vie humaine dans son magazine, alors que son génie semble vouloir s’épanouir dans la mort?

Elle a du talent dans le morbide. Elle est faite pour être monstre.

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Alors Sharon Marie Wright, je conclus cet article par un mea culpa et puissiez-vous oublier mes méchantes paroles conséquences d’une prétention européenne millénaire. Le génie peut émerger de partout. L’inspiration vient d’en haut. Que vous soyez au conservatoire ou dans une galerie, ou dans une grande école.

Ou même dans une banlieue californienne.

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http://sharon-wright.squarespace.com/