40.000 festivaliers par jour, le festival Rock en Seine vient d’éclater les scores de fréquentations pour sa 14ème édition. De belles têtes d’affiche mais surtout de nombreux artistes émergents qui ont attiré leur fanclub secret, réuni un public hétéroclite dans une ambiance dédiée au rock en tout genre puisque la programmation des années précédentes semblait un peu confuse. Toujours sur le même superbe site, où je m’étais déjà perdue en 2009, les 5 scènes sont stratégiquement posées, ci et là entre des dizaines de spot à chill, foodtrucks exotiques ou traditionnels, maisonnettes à bière, piscine à billes, patinoire, karaoké, soucoupe volante, etc.

Quentin, Victoria, et moi même partons gaiement fouler quelques kilomètres par jour. Objectif : voir le plus de groupes possible, quitte à se perdre un peu plus longtemps devant les scènes de nos coups de coeur (on cite : Cheveu, Thee Oh Sees, Fat Whites Family, The Horrors, Queen Of the Stone Age), saluer respectueusement les autres, voler des sacs de guimauve et faire la collecte des gobelets égarés.

VENDREDI 

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Premier rendez-vous avec Pegase. On a pas besoin d’aimer leur musique pour partager cette joie surcommunicative, entre chaque morceau, ils ne cachent pas leur surprise devant cette foule de têtes souriantes : l’ex formation de Minitel Rose s’en est très bien sortie.

Sur la grande scène, le complot Jake Bugg, j’accuse : bien des mécènes se sont intéressés au cas de ce garçon devenu starlette de l’année mais l’idée – bien que rassurante dans l’immédiat – n’a pas apaisé la migraine qu’il m’a causée… (#tock-en-seine)

Pour se raisonner, on décide d’établir un classement type : il y a les concerts qui te passent au-dessus, ceux qui  font passer un bon moment et encore ceux qui mettent une belle claque. Classons Crystal Fighters dans les plutôt bons moments ascendants délurés.

Blondie aura donc choisi sa plus belle robe pour l’occasion et un répertoire plus qu’évident qui saura réjouir les quinquas et les plus jeunes. Le genre de légende qui fait plaisir à voir puisqu’elle signifie à elle seule toute une époque & ses artistes contemporains. Quelques uns minaudent et critiquent sa mollesse durant la première moitié de son show, je défie Lana Del Rey d’en faire autant à 70 piges.

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Le concert de Mac de Marco ressemblait à un one-man show un peu récité jusqu’au moment où un mec super chaud est monté sur scène pour abreuver les membres, on s’est incliné devant la détente du groupe qui passe du blues à la pop les doigts dans le nez, qui charme, envoûte et secoue la foule comme on passe d’une pièce à l’autre.

Petit à petit, on fait une liste des groupes qu’on aimerait mieux revoir dans une salle plus petite, s’acheter un t-shirt à leur effigie et montrer ses boobs, assises sur les épaules d’un inconnu.

La tempête Die Antwoord et le pet silencieux d’Arctic Monkeys.

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Moment d’intimité et d’échange rompu d’un coup d’un seul avec Die Antwoord. Le public s’était déjà réservé les premiers rangs depuis la fin de The Hives, certains ont vite déchanté… Schéma classique : DJ Hi-TECH s’installe, la foule s’excite quand l’adorable nuque blonde platine, et Ninja foulent la scène, le public exulte. Twerk, poupée pénis, diffusion d’images pas feng-shui du tout, il y autant d’excès sur scène que dans le public. Le crew endosse son rôle de provocateur white trash à la perfection, comme un clip d’une heure plutôt qu’un concert.

Et patatras, la palme de la plus grosse déception du festival revient donc à Arctic Monkeys. Linéaire et sans saveur, passée la digestion de l’énormité de voir jouer leur dernier somptueux album AM, on admet que voilà, on a juste entendu un très bon album. “Bonsoir Paris / Au Revoir Paris“, ils n’ont pas dépassé du coloriage et c’est un peu énervant.

SAMEDI 

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Jolie scène suédoise avec Junip, tout dans la simplicité, un bon moment somme toute, du folk et du soleil. Émotions balayées par la prestance solaire de Saint Paul & The Broken Bones : voilà un mec qui a tout du look du contrôleur SNCF  mais le prêche d’un chanteur de gospel.  Une foule un peu dispersée malheureusement mais même les lacets de mes pompes se sont dressés sur mes chaussures, le mec a tout donné. À voir, pourquoi pas, mais assis .

Small talk  avec François and The Atlas Mountain qui joueront sur la grande scène en même temps que Flume, ils nous confient venir voir Prodigy “pour rigoler”. Junip eux, étaient d’humeur gros câlin avec un faible pour St Vincent.

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Pour la suite, il fallait confier ses jupons au vestiaire et enfiler sa cape en panthère. Thee Oh Sees a rassemblé ses fans en fin d’après-midi : le long des barrières des pogos, quelques slams courageux motivés par un garage jouissif. Le groupe américain charbonne depuis 15 ans et conserve malgré tout cette fougue adolescente des débuts et ce génie de l’expérience, c’est délicieux.

La fièvre s’est déplacée jusqu’à la scène de l’industrie où le trio belge Cheveu prend place.  Étant fan jusqu’à l’infini depuis l’album 1000, j’essaierai de ne pas trop m’égarer. Mais je ne pense pas mentir en prétendant – de source sûre – que le concert a fait beaucoup d’adeptes et a comblé un public qui les attendait. Devant la scène de l’industrie, l’ambiance était clairement la meilleure, encore une fois. À voir, absolument.

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On est passés par hasard devant la grande scène, brève vue d’ensemble sur une foule de 25.000 personnes, la moitié de petits écrans bleus pointés vers Portishead, laissant s’échapper leur très connu Give Me A Reason. Fallait s’y attendre. On en a profité pour jeter un coup d’oeil sur Joey Bada$$, qui pour ses débuts en France, avait le monopole du hip-hop sur tout le festival.

Attente de l’ouverture de la cérémonie de The Horrors. Passionnée par le mélange de shoegaze, de pop magique du ciel, une heure ponctuée de quelques merveilles maîtrisées mais pas trop contenues non plus, j’ai pas tellement prêté attention à ce qu’il se passait derrière moi mais il me semble que tout le monde a trouvé ça trop super.

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DIMANCHE 

La bière a le goût de flotte, le soleil est au zénith, on crapahute – non sans une certaine difficulté – devant la scène de la cascade. Le raffut saturé et cradingue de Cloud Nothing rappelle fissa l’époque où tu martyrisais tes parents, cachais des trucs sous ton lit et séchais les cours d’EPS pour fumer des orties dans le garage à scooter du collège mais t’étais pote avec le pion, t’avais peur de rien. Ils ont tout balancé en même temps, on s’est fait écraser par un bus en flamme à deux étages. Blessures pansées par un dernier quart d’heure plus tempéré et presque impeccable. Ils l’ont échappé belle.

Du coup, la transition avec Petit Fantôme était un peu brutale. Composition très intéressante, de réels musiciens y’a pas de doute (chapeau bas pour le batteur),  super appliqués mais finalement pas très loquaces et/ou généreux. T’as pas raaaté ta vie si tu les as pas vu.

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Distribution de mercis pour Fat Whites Family. Voilà des déglingos bien imbibés qui racontent leur seul album psyché-krautrock, Champagne Holocaust (dans lequel il n’y a rien à jeter) et sortent du cadre parfois trop lisse des groupes anglais.  La braguette ouverte et le teint pâle, Lias Saoudi assure les transitions entre chaque morceau de son plus beau syndrôme de démence old-school.  L’occasion pour le public de se lâcher un peu, de montrer son cul, de roter sa kro et de balancer la crinière d’avant en arrière.

On a profité du concert de Selah Sue pour jeter un coup d’oeil à l’exposition du festival (réunissant les affiches réalisées par la crème des illustrateurs) puis passer le bonjour à Thurston Moore, pillier de Sonic Youth – un groupe pas mal du tout paraît-il – savant du passage entre déglingue bruitiste à la retraite solo pop-rock, ou folkeux. Recueillement intense.

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Plus tard, le plus épais des nuages de weed planait au-dessus du concert de Tinariwen, ça avait la musique de l’odeur, l’odeur de la musique, tout confondu. Sous le plissé de leurs turbans colorés, ils nous charment à mi-chemin entre musique orientale et quelques solos de guitares suffisamment généreux pour faire danser son public. Décalage assez cool.

Enfin, je m’excitais davantage à l’idée de voir Arctic Monkeys que Queen Of The Stone Age mais c’est le genre de surprise propre au cadre d’un festival, l’enchainement succinct  des concerts se prête aux comparaisons. Pourtant arrivés au terme de leur dernière et harassante tournée, on a beaucoup gazouillé devant ces papas, c’était du rock y’a pas de doute mais comme servi sur un bon vieux plateau d’argent.

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On rentre épuisés, le dos en miettes. C’était un bon weekend, certes. On ne peut pas reprocher grand chose à l’organisation du festival, l’enchainement parfait des concerts, la qualité du service et du son mais je m’attendais, avec une programmation d’artistes émergents et des icônes pareilles, à un peu plus de bras de fer sur le comptoir, de crânes rasés et de culs velus.

En traversant le pont de Saint-Cloud, parmi une centaine de mecs ivres, les bandes de copines, ceux qui ont perdu tous leurs potes, les inévitables Powers Rangers, tout le monde a l’air heureux ou complètement défait, et demain c’est lundi.

Au loin, on entend résonner Bohemian Rhapsody.

Photos & texte : Alice Colas