Sur les traces de Fonki artiste muraliste : de la France au Cambodge en passant par Montréal

Graffeur et artiste muraliste, né en France et ayant grandit à Montréal, FONKi est un artiste riche de plusieurs cultures. Dans un documentaire présenté cette année aux Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, ”Retour aux sources”, Fonki retourne au Cambodge, le pays de ses ancêtres que ses parents ont fui sous le régime khmer rouge. L’artiste devient alors le reflet d’une nouvelle génération ambitieuse et souhaitant se libérer d’une Histoire traumatisante. Le documentaire illustre ce départ de Fonki au Cambodge, ses murales qu’il y réalise et la découverte artistique dynamique qu’offre son premier pays (graffeurs, musiciens de hip-hop). Son voyage devient alors un hommage à sa famille ainsi qu’une réelle découverte personnelle. Rencontre.

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Fonki, Pouvez-vous revenir sur votre parcours artistique ?

Pour commencer j’ai réalisé des études d’art plastique au Cégep du Vieux-Montréal. C’était un peu l’école de la vie le Vieux ! J’ai commencé à conscientiser mon art vers l’âge de quinze ans, même si je dessine depuis tout petit. Je taguais depuis quelques années déjà mais sans savoir ce que je réalisais. J’ai donc commencé ma recherche esthétique à cet âge là, puis à m’intéresser à cette culture. J’ai ensuite enchaîné avec quatre ans d’animation dans une école de cinéma avec l’artiste Bonar. Je me disais que tant que je vivais du dessin cela était correct. Je ne voulais pas me dire que je pouvais vivre que de la peinture.

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Comment est né le projet du documentaire ”Retour aux sources” présenté au RIDM ?

Le projet du documentaire est né grâce à une association avec un ami, Jean-Sébastien Francoeur, un des co-producteur, qui appartenait au même crew d’artistes que moi. Nous étions également dans la même école de cinéma, mais lui étudiait en production-film. Il était considéré comme le meilleur directeur photographie de son école, il gagnait des prix, il est très doué. En 2012, Il a décidé de venir en vacances au Cambodge  lorsque j’y étais, je me suis alors dis :  ”Pourquoi ne pas monter un projet ?”

Au début l’idée était différente : il s’agissait de courts épisodes, on me voyait peindre sur les murs de Phnom Penh. Mais très vite, en écoutant les histoires du pays et de ma famille, Jean-Sébastien Francoeur a décidé de proposer à l’autre co-réalisateur, Andrew Marchand-Boddy, de se joindre à l’équipe et de créer un long-métrage.

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Quelle a été la démarche artistique recherchée en vous rendant au Cambodge ?

Tout ce que je voulais faire c’était adapter mon style graffiti, au style cambodgien, Kbach – éléments décoratifs traditionnels de l’architecture cambodgienne – et peindre mon arrière grand-père. Cela faisait dix ans qu’il était décédé, beaucoup de gens de la famille venaient se rassembler au Cambodge pour réaliser une fête en son honneur et huit ans avant, ses cendres avaient été dispersées dans le Mékong. J’ai donc décidé de le peindre, sans savoir à quel endroit, il s’agissait d’une surprise pour famille et elle serait dévoilée lors d’une fête à l’institut Français.

Au Cambodge, Il s’agit d’une période intéressante, au sein de deux époques, l’après guerre et le Renaissance artistique du pays aujourd’hui. Comment vous inscrivez vous dans ce changement ?

Phnom Penh, avant la guerre, était considérée comme la perle de l’Asie. Il s’agissait d’un empire très créatif. Aujourd’hui l’art renaît, c’est effectivement en plein virage. J’ignorais qu’il y avait une scène graffiti là-bas, mais il y avait deux street-artistes Lisa Mam, cambodgienne et Peap Tarr, Khmer-Néozélandais, ayant grandi à Auckland. Ils sont ensemble et s’inspirent comme moi des ornements des temples d’Angkor. Ils étaient déjà assez connus à l’époque où je les ai rencontrés car ils étaient les seuls au Cambodge à réaliser du Street-art.  Je connaissais leur style.

En ce qui me concerne, je voulais créer quelque chose propre au Cambodge, je savais qu’il y avait beaucoup de murs vierges. Mon but n’était pas de marquer ”Fonki” partout ! Mon exemple était l’Amérique du Sud, les artistes ont un style qui s’inspirent leur art ancestrale, d’une richesse incroyable. Il y avait pour moi des similitudes, et cela s’inscrit dans cette recherche d’identité au Cambodge qui a commencé après et surtout à cause de la guerre civile.

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Comment est considéré le Street-art au Cambodge, le fait de peindre sur les murs de la ville ?

C’est comme un concept alien là-bas ! Ce n’est pas du tout le même concept qu’en Amérique du Nord. Il y a des tags, des marques de touristes qui sont passés là-bas mais d’une manière générale les graffs sont effectués en dehors de la ville. Les cambodgiens aiment l’art et sont ouverts à cela, je peux demander aux habitants de peindre leur mur et quand je leur annonce que c’est avec un style Kback ils trouvent cela cool.  Au niveau des autorités, cela dépend, j’ai eu un problème avec ma première murale car elle se situait en face du bureau du premier ministre cambodgien…

Comment cela s’est-il passé ?

Il s’agissait aussi de l’entrée d’un bidonville et je l’ignorais mais il y avait eu des expulsions là-bas, cela venait même de se passer et je ne le savais pas ! J’avais choisi cette place car cela montrait pour moi les disparités entre riches et pauvres au Cambodge et aussi car cela était le meilleur spot en ville ! J’ai pu le réaliser mais j’ai eu des problèmes avec la police qui venait me voir. Il a été effacé une semaine après. Bref, d’une manière générale c’est au cas par cas, ils sont ouverts, j’avais juste choisi la seule place en ville qui posait réellement problème.

Etes-vous retourné au Cambodge depuis le documentaire ?

En janvier 2014 j’y suis retournée initialement dans l’idée de réaliser des épisodes, rencontrer des artistes, avec un autre ami réalisateur, Thomas Szacka-Marier. Le projet s’appelle ”Fonki World”, nous sommes en train de le monter et nous disposons de quelques partenaires, nous allons sortir un trailer en 2016. Ici il s’agit de rencontres avec des artistes, je suis en moto-cyclette, cela dure 10 minutes par épisode c’est plus humoristique.

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Quels médiums utilisez-vous pour vos créations ?

J’utilise de l’acrylique, mélangé à la bombe quand il s’agit de toile. Notamment sur un projet sur lequel je travaille depuis près de deux ans et demi commandé par un collectionneur parisien.

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Pouvez-vous en dire plus sur ce projet parisien ?

Oui, il s’agit grand retour sur mes dix ans de graffiti. Cela représente une adaptation d’un tableau de Rembrandt La Leçon d’anatomie du docteur Tulp peint en 1632. Dans ce tableau, c’est Martha Cooper – photographe américaine spécialiste du graffiti – qui joue le rôle du docteur et l’artiste Earth Crusher se fait disséquer.  Il s’agit d’une blague sur le monde du street-art, j’ai repris mes grands héros, mais aussi mes influences locales montréalaises. Les artistes que j’ai peint sont JonOne par exemple, Futura, El Mac, Seth… Il y a également Monk-e qui m’a aidé depuis le début. Chaque personnage du tableau original est remplacé par un street-artiste.

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Quels sont tes autres projets pour l’année 2016 ?

Déjà, ce qui est certain aujourd’hui est ma participation au festival Mural 2016 à Montréal. Ensuite, je vais aussi peut-être retourner dans l’Utah, à l’Université Dixie, peindre leur département d’art. Je travaillerai aussi sur le projet de court métrage ”Fonki World”, au Cambodge et à Montréal mais également sur la grande toile pour le collectionneur. J’ai aussi un projet qui me tiens réellement à cœur, qui serait de travailler avec les amérindiens.

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Bande annonce du documentaire présenté aux RIDM, au cinéma du Parc le 22 novembre 2015

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