INTERVIEW : Nicola Muirhead raconte la gentrification londonienne et ceux qui la subissent

Au lendemain de la seconde guerre mondiale et en plein Swinging London, l’Angleterre vit la naissance du brutalisme, style architectural teinté d’une forte conscience sociale. Loin des traditionnelles briques et toits à deux pentes, une nouvelle génération de constructeurs fait émerger ces tours grises hors du béton, rectangulaires, dures, brutes, plus pratiques qu’esthétiques, mais avec la vocation de résoudre le problème de logements des classes moyennes.

C’est dans ce contexte que la Tour Trellick a été construite en 1972 par le hongrois Erno Goldfinger, dressée sur une double structure reliée par des passerelles. Un immeuble à l’image de son architecte, imposant et ambitieux, qui, pour la petite histoire, a inspiré Ian Fleming pour brosser le portrait de Auric Goldfinger, nemesis de James Bond dans le film du même nom.

Aujourd’hui, le quartier londonien autour de la Tour subit la gentrification de plein fouet, faisant grimper les loyers sous l’impulsion de politiques de « nettoyage social ». Nicola Muirhead, photographe documentaire, a voulu mettre des visages sur ceux qui subissent ces bouleversements avec  « in brutal presence », un portrait franc et intime des derniers habitants. Une série documentaire aux histoires colorées, comme ses photos, avec en fond le rapport des hommes face à une société qui parfois les écrase et les oublie.

 

Nicola Muirhead raconte la gentrification londonienne

(crédits: Nicola Muirhead -In brutal presence)

 

B: Ca peut sembler bête comme question, mais en quoi c’est différent d’être photographe documentaire plutôt que photographe tout court ?

Nicola Muirhead: Dure question ! Selon moi, c’est un photographe qui a une approche en profondeur, d’une manière qui provoque la reflexion; c’est être un photographe qui essaye de montrer les différentes couche d’un sujet en construisant une narration à la fois créative et critique. Ca permet au spectateur de se sortir des stéréotypes et des normes de ce qu’il voit d’habitude. On compare souvent les photographes documentaires et les photographes contemporains parce qu’ils interprètent la complexité du monde à travers une combinaison entre l’art et « le réel ». Ca permet de raconter des histoires d’une manière différente. Après tout dépend du photographe, c’est plus facile de dire que la photographie documentaire est une branche subjective de la photo, qui évolue sans arrêt.

 

B: Justement, comment on transforme « le réel » de tes sujets pour en extraire une histoire ?

N.M: C’est important pour moi de rester vraie avec les personnes que je photographie, et leur histoire. Ce que j’ai fait jusque maintenant toujours été une tentative de collaboration entre les sujets et moi. J’ai choisi de photographier le réel plutôt que la fiction parce que je trouve que le monde qui nous entoure est fascinant, il y a beaucoup d’histoires importantes et puissantes de la vie de tous les jours qui méritent d’être racontées. Les gens rencontrent des difficultés, ont des petites victoires sur la vie tout le temps, et c’est ce genre d’histoires visuelles qui peuvent être racontées à un public.

 

Nicola Muirhead raconte la gentrification londonienne

B: C’est ce qui t’a amené à être photographe documentaire plutôt que photographe de mode par exemple ?

N.M: Exactement ! Les gens me fascinent. Mon travail me permet de rencontrer les gens d’une manière unique. Ca me permet de vraiment les écouter, si je veux pouvoir parler d’eux. C’est quelque chose que j’aime beaucoup parce que ça me pousse à être complètement à l’écoute, être dans le présent, c’est quelque chose de précieux si tu veux bien le faire.

B: Ca se ressent très fort dans « in brutal presence » d’ailleurs. Comment on fait pour dire aux gens « vous ne me connaissez pas, mais je vais vous observer dans votre vie de tous les jours »?

N.M: Ca prend du temps…La première fois que j’ai vu la Trellick Tower, j’étais complètement subjuguée ! Cet énorme HLM en plein milieu de l’un des quartiers les plus bourgeois de Londres, Kensington et Chelsea. J’ai tout de suite su que je voulais y rentrer et rencontrer ceux qui y habitaient – du coup j’y suis allé presque tous les jours. Le premier jour, j’ai eu la chance de rencontrer Shan, un des sujets. Je lui ai expliqué ce que je faisais, et que je voulais faire un projet sur le batiment. Il a vraiment été gentil et heureux de me parler de cette tour, il vit avec sa fille Molly. J’ai commencé par les photographier le jour même, puis Shan m’a présenté à un autre locataire, JP, et ainsi de suite…Il faut suivre son instinct et ne pas avoir peur de parler aux gens en fait.

Nicola Muirhead londres

B: Ça se passe toujours aussi bien ?

N.M: Non bien sûr, d’autres résidents n’étaient pas aussi intéressés par les interviews. Mais toutes les personnes présentes dans cette série ont été ouvertes et accueillantes, et je discutais avec elles au moins une fois par semaine. Ca m’a pris trois mois pour vraiment connaitre les 9 sujets de « in brutal presence », et j’étais censée en faire plus. C’est important pour moi de gagner la confiance dont je vais parler, pour relayer fidèlement leurs pensées. L’idée est que le projet reflète une situation distincte dans laquelle chaque personne de ce batîment se trouve. Beaucoup de ces édifices sociaux sont détruits, ceux qui restent debouts sont comme des testaments en plein milieu de la gentrification. Le véritable sujet est en fait la crise du logement à Londres et comment les gens y font face.

 

B: En discutant avec un autre photographe documentaire, il me disait que parfois il était difficile de couper les ponts avec ses sujets après avoir shooté, parce qu’il était involontairement devenu une part de leur vie, tu as vécu ça ?

N.M: Complètement ! Comme le coeur de mon travail repose sur le fait d’établir des connexions humaines fortes, ça peut être très difficile de parfois en partir. Mais ce n’est pas vraiment « couper les ponts », j’aime suivre et garder le contact avec eux dès que je peux, surtout si c’est un endroit où je suis allé pendant une longue période. Mais que le travail est fait, et qu’il n’y a plus rien à documenter (au moins à ce moment), c’est qu’il est temps de partir. Il y a toujours ce moment tacite entre les sujets et moi où l’on sent qu’on est arrivé au bout.

 

B: « In brutal presence » m’a fait penser au film « Fish Tank » dans l’esthétique, mais c’est un film. Comment créer une esthétique cohérente quand il s’agit d’un documentaire et que les gens sont si différents ?

N.M: Bien que le projet met en avant une communauté très diverse vivant dans cette tour, et malgré toutes les couches sociales qui le composent, le projet est très cohérent parce qu’ils vivent tous dans ce bâtiment HLM. L’esthétique vient de leur environnement, du coup même si chaque résident possède sa propre identité et son histoire, ils sont tous une part de la même communauté. Je pense que c’est très représentatif de Londres en fait.

 

Nicola Muirhead londres

(crédits: Fish Tank par Andrea Arnold – 2009)

B: Quand tu me parles de la gentrification et de la tour, j’ai l’impression qu’il y a toujours cette dualité dans ton travail, entre l’humain et son environnement, le dialogue entre l’un et l’autre.

N.M: C’est exactement ça, parce qu’il y a toujours une dualité dans tout. Il y a toujours un échange entre un individu et le monde dans lequel on doit tous vivre ensemble. Cette dualité peut être injuste pour certains groupes de gens comme ces habitants de HLM. La gentrification est l’une des forces qui détruit les communautés vulnérables de Londres, et beaucoup de ces habitants sont forcés de déménager, parce que des investisseurs privés ont choisi de « revitaliser » le quartier pour que ça soit plus accessible à des classes supérieures. Ça rend la Trellick Tower très intéressante, ils sont arrivés à garder 80% des habitants malgré la transformation du quartier.

B: La dernière fois, je parlais du Brexit avec l’illustrateur Ruff Mercy. En tant que citoyenne britannique, comment tu ressens ce passage des mois après ?

N.M: Personnellement, je n’ai pas vu de changements radicaux pour le moment. Je pense que le refrendum a ouvert une plus grande conversation; les gens donnent plus leur point de vue et expriment plus ce qu’ils ressentent en tant qu’européen ou citoyen britannique – également chez les politiques du Royaume Uni. Pour moi, il s’agit plus d’un « appel d’air » intellectuel dans la communauté, ce qui est à la fois très révélateur mais aussi très énervant.

 

La série complète « in brutal presence » est à retrouver sur son site

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