Uchida Susumu (?-?), planche de kamishibai : Ôgon dani no kettô (nda : Le Duel de la vallée de l'or), Japon, vers 1960, encre et couleurs sur papier, 26 x 35 cm, collection particulière © Collection Pierre-Stephane Proust

Le Manga : un art japonais

Image d'avatar de Benoît Dupuis-TordjemanBenoît Dupuis-Tordjeman- Le 28 janvier 2026

Jusqu’au 9 mars 2026, le musée Guimet met le manga, cet art japonais souvent perçu comme grand public voire industriel, à l’honneur. L’occasion de revenir sur l’histoire de ce médium qui connaît un intérêt croissant en France

Exposition Manga. Tout un art!, Musée Guimet @musée Guimet photo Dmitry Kostyukov (6)
Exposition Manga. Tout un art!, Musée Guimet @musée Guimet photo Dmitry Kostyukov

« Avec Manga. Tout un art !, le musée Guimet met à l’honneur l’époustouflante créativité de ce mode d’expression longtemps considéré, superficiellement, comme un objet de consommation plus commercial que culturel. L’exposition n’efface pas ce premier aspect, bien sûr très présent et qui a soutenu la diffusion à grande échelle de ces œuvres au Japon comme à l’international, mais elle s’attache également à réinscrire le manga dans une histoire complexe, non seulement sociale et économique, mais aussi culturelle et artistique », explique Yannick Lintz, présidente du musée Guimet.

Si le manga est un style littéraire qui se développe au Japon dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, il est faux de considérer qu’il s’agit là d’une pure nouveauté. En effet, l’histoire culturelle du Japon ayant permis l’apparition de ce médium est longue et prend ses racines dans le passé de la contrée du soleil levant. 

« En rapprochant les mangas les plus contemporains d’œuvres majeures de l’art japonais ancien, en mettant en regard des statues bouddhiques et des planches originales de manga, des estampes patrimoniales et des publications récentes, en montrant le lien des mangas avec le théâtre, les croyances populaires ou la littérature, l’exposition nous invite à revisiter notre perception de la “bande dessinée japonaise” et à poser sur elle un regard esthétique nouveau », continue Yannick Lintz. 

Le musée Guimet souhaite ainsi rendre justice à la richesse de l’histoire et du patrimoine nippon, avec une exposition conçue pour se déployer dans les différents espaces de l’établissement : rez-de-jardin, premier et deuxième étage. Une bibliothèque, au premier, permet de découvrir les plaisirs de la lecture des Kodomo (pour les jeunes jusqu’à 11 ans), des shōnen et shōjo (pour les préados et adolescentes, l’un destiné à un public masculin, le second plus féminin), des seinen (pour les adolescents et les jeunes adultes jusqu’à 30 ans), des josei (pour les jeunes femmes) et des seijin (réservé aux adultes). 

Tobae sangokushi, Illustrations xylographiques en noir et blanc, Réimpression de l'époque Meiji, musée Guimet © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.
Tobae sangokushi, Illustrations xylographiques en noir et blanc, Réimpression de l’époque Meiji, musée Guimet © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.

Les prémices du genre

Dans son communiqué et au sein de l’exposition, le musée explique que les mangas sont « nés de la rencontre entre le Japon et l’Occident au cours de la période qui s’étend des années 1850 aux années 1920. Le pays s’ouvre aux échanges internationaux après deux siècles de fermeture relative et adopte volontairement la culture occidentale. Les premiers jalons sont posés avec l’introduction de la presse satirique qui se développe alors en Europe puis aux États-Unis depuis le milieu du 19ᵉ siècle ». 

Deux étrangers, l’Anglais Charles Wirgman (1832-1891) et le Français Georges Bigot (1860-1927), vont tour à tour lancer The Japan Punch et Tôbaé. Il s’agit des premiers périodiques de l’archipel nippon. « Apprentis ninjas, sabreurs d’élite, démons grimaçants, collégiennes magiciennes, lycéens intrépides, robots géants ou créatures fantastiques, les personnages de manga » font alors irruption dans la culture japonaise, fruits des échanges avec le monde occidental, et se développe dans l’immédiat après-guerre avec Tezuka Osamu (1928-1989) et Astro Boy, son robot futuriste.

Aujourd’hui, des millions d’exemplaires sont vendus chaque année dans le monde ainsi que leurs multiples déclinaisons : animes, jeux vidéo et autres produits dérivés. Rien qu’en France, Paris Manga & Sci-Fi Show attire chaque année près de 55 000 visiteurs, quand la Japan Expo en draine jusqu’à 250 000 sur quatre jours à chaque édition. 

Hayami Shungyôsai I, Ehon Kinkadan, illustrations xylographiques en noir et blanc, 1808 © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.
Hayami Shungyôsai I, Ehon Kinkadan, illustrations xylographiques en noir et blanc, 1808 © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.

Un héritage historique 

Si l’impact de l’Occident est indéniable, le musée Guimet montre aussi la relation entre mangas et tradition artistique japonaise : « la créativité des mangakas puise volontiers dans les œuvres de l’époque d’Edo (1603-1868) pour inventer des histoires captivantes et donner vie à leurs personnages, parfois avec sérieux, souvent avec humour ».

Ainsi de Naruto, jeune ninja qui donne son nom à l’œuvre, qui mobilise son énergie à l’aide de mudrā, des gestes rituels à l’origine bouddhique, et porte scellé dans son corps un renard à neuf queues dont l’ère Edo était friande ; ainsi de Demon Slayer qui s’inspire du Japon des années 1910 et aborde des thèmes en résonance avec le théâtre traditionnel (nō) : la mémoire, la filiation, la capacité à éprouver de la compassion pour ceux que la douleur a rendus monstrueux ; ainsi aussi One Piece, dont l’arc narratif du Pays des Wa est truffé de références au Japon : le territoire fermé aux étrangers rappelle l’époque d’Edo, marquée par l’isolement. Les samouraïs y incarnent l’honneur, la résistance et le sacrifice, tandis que les membres de l’équipage de pirates deviennent les alliés d’une lutte de libération. Et il n’agit ici que de trois titres parmi la foison publiée chaque année. 

« Bien avant la fin du 19e siècle, la société japonaise a donné naissance à des œuvres graphiques dont certaines caractéristiques pourraient être qualifiées de “mangaesques” », précise le musée. Et celui-ci de citer : des intrications de mots et d’images pour raconter des histoires, un talent pour traduire le mouvement des personnages ou des phénomènes naturels, un goût pour les scènes de combats et de compétition ainsi que pour le fantastique et les créatures aux pouvoirs fabuleux, une omniprésence de l’humour, des bulles pour figurer les rêves. Chacun de ses éléments est expliqué et explicité dans l’exposition. 

Renard à neuf queues, statue en bois sculpté, 19e siècle, musée d’Ennery © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.
Renard à neuf queues, statue en bois sculpté, 19e siècle, musée d’Ennery © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.
Anonyme, Concours de pets (Kachie), 19e siècle, musée Guimet © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.
Anonyme, Concours de pets (Kachie), 19e siècle, musée Guimet © Musée Guimet, Paris (distr. GrandPalaisRmn) / photo Thierry Ollivier.

Hokusaï : le père du genre ? 

Katsushika Hokusai est l’un des plus grands artistes japonais de l’époque d’Edo. Peintre et surtout maître de l’ukiyo-e (estampes sur bois), il est mondialement célèbre pour La Grande Vague de Kanagawa, symbole universel de la tension entre la fragilité de la condition humaine et l’éternité du mont Fuji. Il réalise cette œuvre entre 1830 et 1832, pour la série des Trente-six vues du mont Fuji

« Par la netteté de ses contours et la lisibilité de ses plans, La Grande Vague préfigure l’esthétique de la bande dessinée et de la ligne claire dans une filiation qui mène de Christophe (La Famille Fenouillard, 1889) à Pinchon (Bécassine, 1904), George McManus (La Famille Illico, 1911) et Hergé (Tintin) ». Il publie entre 1814 et 1878 des recueils intitulés Hokusai Manga, où le terme désigne ici des « dessins spontanés », des « esquisses » ; il popularise alors le terme dans sa signification première. 

Il faut attendre le 20e siècle pour voir La Grande Vague s’affirmer comme une icône visuelle mondiale : elle est citée par Hergé dès 1932 dansLes Cigares du pharaon, elle se retrouve chez Jacques Martin dans Alix : L’Île maudite (1957) et David Etien dans Thorgal (2025) ; elle figure encore sur la couverture de la biographie d’Hokusai par Ishinomori Shōtarō (1987), dans le film d’Isao Takahata, Mes voisins les Yamada (1999) et chez Eiichirō Oda et son One Piece (2018). Tous rejouent le même motif : « le péril du naufrage, l’homme face aux forces du monde ».

Sous la vague au large de Kanagawa - Hokusai Katsushika (1760-1849) © GrandPalaisRmn (MNAAG, Paris) / Harry Bréjat
La grande vague de Kanagawa – Hokusai Katsushika (1760-1849) © GrandPalaisRmn (MNAAG, Paris) / Harry Bréjat

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Benoît Dupuis-Tordjeman
Article écrit par :
Journaliste et photographe, je m'intéresse à l'art mais aussi aux sciences. Amateur de grandes randonnées et d'astronomie, j'aime découvrir le monde et en partager la beauté. J'aime aussi communiquer cet amour du beau et parler d'écologie. https://linktr.ee/benoitdt_photographie

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