Interview : on est bien chez Le Couleur

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On décèle une saveur douce-amère dans le son de ce groupe inspirant, adepte d’une french touch fière de sa frénésie distinguée. Réinventer la pop passe chez eux par des mélodies éthérées, avec cette désinvolture qu’on leur envie tant. Chez Le Couleur, la palette tire sur le bleu noir et la confrontation au succès est apaisée.

Rencontrer les membres du groupe montréalais, c’est comme faire le plein d’ondes créatives, au rythme d’un échange qu’on voudrait étirer, encore. A l’occasion de leur dernière tournée parisienne, aux couleurs (héhé) de leur dernier opus P.O.P, classieuse sérénade disco dansante et nostalgique, nous avons rencontré Laurence Giroux-Do (voix, claviers), Steeven Chouinard (batterie, synthés) et Patrick Gosselin (guitare, claviers).

Pour Sébastien Tellier, « la musique c’est du bon son, mais aussi des blousons, des cheveux longs ». Vous, au contraire, cultivez une image assez sobre…

Steeven : Jimmy Page qui joue sans chemise avec Led Zep…Cela fait partie de l’imagerie du groupe. Mais aujourd’hui, ce n’est plus ça. On veut faire parler de nous, mais pour nous, le succès d’un groupe ne se calcule pas nécessairement en vente de disques ou en followers. Pour nous, ça peut être garder son groupe, même si ça parait un peu hippie.

Laurence : Au début, on était un peu naïf, on voulait juste faire notre musique, tranquillement. Mais devant nos premières photos de presse, les gens venaient nous voir et nous disaient « on dirait que vous êtes un trio de cocktail-jazz, cela ne reflète pas du tout votre musique ». De toute façon, on ne se cloisonne pas dans les stéréotypes qu’on nous colle, genre disco 80’s.

Le couleurVous n’aimez donc pas vous enfermer dans un style…Souvent, dans les interviews, on vous demande si vous n’êtes pas disco-machin, italo-love…En France, on aime bien les catégories.

L : Les gens aiment savoir…

S : Sinon, ils sont perdus, ils ont besoin d’une étiquette. Au Québec, tu fais soit du hip-hop, soit du rock, soit du folk. Il n’y a pas vraiment de sous-catégories. En interview radio, une fois, on nous a dit qu’on reconnaissait toutes nos références, qui s’étendent sur plusieurs décennies, mais sans parvenir à les distinguer ; Le Couleur, ce n’est pas un pastiche de Stereolab ou de Metronomy, c’est diversifié.

C’est important pour vous de chanter en français ? Cela détonne, surtout en électro…

L : C’est naturel pour nous. Si on chantait juste en anglais, on serait quelconque. La langue française apporte un cachet.

S : Ce que j’aime dans notre style, c’est que Laurence a un accent français, je dirais « international », c’est-à-dire que ce n’est pas Lisa Leblanc ou Les Cowboys Fringants. J’aime ça, ça sonne mieux.

Vous vouliez toucher le public français ?

S : La France, c’est un gros marché, contrairement au Québec… Nous, on habite à Montréal ; on a une grosse crowd à Québec, plutôt un public urbain. En région, c’est plus difficile, les gens sont encore très attachés aux traditions, comme avec Les Cowboys Fringants…

Vous êtes très connus et reconnus par la presse indé, via les blogs notamment, plutôt que par les grosses publications…

S : Avoir du succès, pour nous, ça ne se résume pas à…je ne connais pas les références, à passer chez Drucker, ou je ne sais qui…

L : Cela correspond à ce qu’on lit. On ne lit pas Le Figaro mais plutôt des sites, des journaux indés.

S : Nos références, c’est Beware, pas Paris Match.

Vous dites qu’en composant, vous voulez faire du simple dans la sophistication

L : J’avais pris la phrase de Steve Jobs qui disait que l’Iphone, c’est la simplicité, tout est dans la beauté de l’esthétisme. C’est ce qu’on recherche aussi, de l’esthétisme dans notre musique.

S : L’histoire est simple, les mots se répètent, tu peux l’interpréter comme tu veux, comme nos influences, la french touch. Quand tu penses aux 8 minutes de Around The World, ce sont les plus belles 8 minutes des 20 dernières années. Quant à Gainsbourg, c’est le chef.

L : C’est comme notre nom. Chercher un nom de groupe, c’est vraiment compliqué. On a choisi « Le » justement pour ajouter cette touche sophistiquée, qui contrebalance le côté enfantin du mot « Couleur ».

S : Il faut ce petit chic, cette distinction. C’est pour cela qu’on ajoute toujours quelque chose : on va enregistrer dans un nouveau studio, avec de nouveaux synthés, on fait des micro changements ; à partir de mi-juillet, mi-août, on recommence à composer.

J’ai lu que le titre de votre album, P.O.P, faisait référence au Pacific Ocean Park, un parc d’attractions à Santa Monica, qui n’existe plus aujourd’hui…

S : C’est un album-concept qui évoque toute une galerie de personnages : un roi de la culture pop un jour, tombé dans le ringard, le copilote qui a été star au début de l’aviation, la chanteuse un peu dalida-esque, le couple infidèle, le sauveteur devenu vieux qui ne peut plus travailler…

Il y a un côté nostalgique…

L : Oui, exactement.

S : C’est un album très dark, mais la musique ne l’est pas.

Patrick : C’est la base du disco finalement : la musique est très dansante, mais souvent avec des textes graves.

La structure Lisbon Lux Records s’est montée en 2013, avec toi Steeven…

S : Oui, et avec notre manager Julien Manaud, rencontré en 2010, sur MySpace. Il était dans un groupe, Chinatown, beaucoup plus connu que nous, à l’époque. J’ai découvert sa page et je l’ai contacté, parce qu’on cherchait quelqu’un pour un remix. On s’est retrouvé au café Névé, et rapidement, on s’est vu 2 fois par semaine. Un jour, il est venu à une de nos répétitions, et nous a dit j’ai trouvé une idée, une ligne de basse, on pourrait faire ça, et, ah oui, en passant, je suis votre manager. C’était naturel. Il a commencé à chercher un label pour sortir le disque, mais les labels à Montréal ne se reconnaissaient pas tellement dans notre musique.

L : C’est là qu’on se rend compte qu’il y avait une véritable demande, il n’y avait rien pour la musique électronique.

S : A l’époque, c’était la fin de l’indie rock, avec Wolf Parade, Arcade Fire…ce style était très influent.

L : Nous, on arrivait avec nos petits synthés…

S : Donc on a monté Lisbon Lux. Le succès du label a nourri chacun des groupes. Le Couleur a grandi avec le label, on a fait des sacrifices mutuels, parce que c’est compliqué de monter une telle structure. On en récolte les bénéfices depuis 2, 3 ans maintenant.

P : Cette structure-là nous donne une liberté totale. Personne ne vient nous dire ce qu’on a à faire dans notre musique, ne nous oblige à faire des compromis.

L : On a été approché par des gens qui nous disait, « on veut plus de titres piano-voix ».

S : Non, on ne le fera que si on trouve ça pertinent. Avec le label, on n’a pas à faire de concessions.

lisbon lux

Vous avez signé des artistes comme Dylarama, qui correspondent au son de la maison, finalement.

S : Oui, on a Paupière aussi, les avant-derniers à avoir été signés. Le son de la maison, c’est entre Gainsbourg et Daft Punk.

L : Et puis, on est tous amis.

S : Notre style n’est pas populaire : on n’a pas de Cœur de Pirate, personne qui fait que ça explose…Mais on est content de l’exposure qu’on a.

Oui, avec le titre Underage et l’EP de remixes, c’est génial, il y a une vraie cohérence, sans vampiriser le titre original. Comment avez-vous sélectionné vos remixeurs ?

L : D’habitude, on fait beaucoup de remixes et, jusqu’à présent, des gens nous écrivaient et on leur donnait carte blanche. Pour la première fois, on a choisi. On a vu en live Bleu Toucan, par exemple…

Sans transition, Einstein disait, « la créativité, c’est l’intelligence qui s’amuse ». C’est quoi votre recette pour faire un album qui marche ?

L : On le sent. Il y a une chimie qui s’opère. Chacun compose, on n’est pas dans un ego trip, du genre « quoi, je veux que ma chanson soit sur le disque ! ».

S : Ça fait presque 10 ans qu’on est ensemble. Je pense qu’on a atteint notre maturité, même si je n’aime pas ce mot.

Environ 4% de la population mondiale sont touchés par la synesthésie (une spécificité neurologique qui conduit à visualiser des couleurs et des formes lorsqu’on entend des sons, ndlr). Vous le voyez en quelle couleur, votre album ?

P : La couleur de l’amour !

S : Noir !

L : Je dirais un bleu foncé qui tire sur le noir.

S : Bleu corbeau !

Et si c’était un paysage ?

L : La mer, sans horizon, tu crois que c’est infini mais il y a une fin quelque part…C’est l’idée de P.O.P, tu crois que ta carrière est infinie, et en fait, non…

 

P.O.P – Le Couleur (Lisbon Lux Records) – En concert à la Station FMR (Montréal) le 30 juin 2018, à l’occasion des 5 ans du label.

Crédit photo @Antoine La Rochelle

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