Flore arbore le vinyl de l'Odyssée. Charles a lui choisi Amanda Lear. Crédit : Nils Savoye

Interview : Flore et Charles de L’Impératrice

L’Impératrice entretient et nourrit la métaphore impériale. Évoquant ici un tapis rouge, là un Royaume qui serait le sien, elle brouille les pistes quant à son identité réelle. Suivant le projet depuis leur premier EP alors qu’ils en sont au troisième avec Odyssée sorti en octobre dernier (tu peux l’écouter ), nous avons eu la douce occasion de partager un drink avec Charles de Boisseguin et Flore Benguigui. L’un est à l’origine du projet ; l’autre, chanteuse, est récemment devenue la sixième pièce du puzzle. Accueillis dans la demeure de monsieur, on a pu tailler une bavette le temps d’une heure riche en références musicales dont nous vous proposons une playlist sélective pour accompagner la lecture de cet interview fleuve (oui, il va falloir lire plus de dix minutes…).

Comment a été composé Odyssée ?

Beware Magazine : Merci tout d’abord d’avoir accepté cette entrevue qui on l’espère restera gravée à tout jamais dans les annales de l’histoire. Commençons par le commencement : comment procédez-vous pour composer ?

Charles : On commence souvent par une maquette sur l’ordi. Après, il arrive qu’on déstructure instrumentalement le morceau pour rééquilibrer. Sur le dernier album, on a pas mal restructuré en fonction de la voix. Par exemple, le morceau La Lune je ne voulais pas toucher à sa structure mais France Inter – qui l’a mis en playlist – m’a dit que « l’intro était un peu trop longue » alors que selon moi, instrumentalement elle passait hyper bien !

D’un côté, votre musique entretient cet aspect disco qui ferait penser à la pop, et de l’autre quelque chose de plus expérimental qui crée un décalage. Pour le troisième album, on savait pas à quoi s’attendre…

Charles : C’est amusant que tu dises ça parce que pas mal de monde m’a fait la même remarque. En fait, il y a un côté très pop qui est déroutant pour ceux qui nous suivent depuis le début. Tout est peut-être fait de manière un peu plus simple et la voix donne une autre empreinte. Mais c’est un truc pour moi qui grandit, qui se bonifie avec le temps. Plus tu l’écoutes plus tu fais attention à des détails. Mais pour revenir à ta question on a donc retouché certains morceaux, on en a recomposé d’autres, Flore a écouté et a remanié ce qui lui plaisait ou pas. … C’était assez spontané.

Oui parce que moi j’ai le souvenir d’une posture un peu dogmatique où tu voulais pas ajouter de voix sur les morceaux (Flore rigole) parce que selon toi ça éclipsait l’instrumentale.

Charles : C’était complètement ça, j’en faisais presque mon éthique. Mais je voulais seulement explorer autre chose avec la voix. Au début, l’idée de ce groupe était de faire écouter une très belle ligne de basse, montrer les liens entre le batteur et le bassiste, faire découvrir aux gens ce qu’est une section rythmique avec de vrais bons musiciens…

Faire en sorte finalement que la musique ne soit pas juste une masse informe derrière une voix. C’était vraiment ce qu’on voulait faire, cet effet très progressif de musique à scénario. Le meilleur exemple pour moi demeure A View To A Kill qui raconte vraiment une histoire, qui fait toute l’ambiance du film d’espionnage. Ça, tu ne peux pas le faire avec une voix. Maintenant, à l’inverse, je trouve que nos morceaux n’auraient pas tellement d’intérêt sans la voix.

Je pense au morceau L’Impératrice, je me souviens que de base c’était un morceau instrumental sur lequel au final un rappeur s’était invité. La maison t’avait suggéré de trouver une voix là-dessus…

Charles : J’avais ce collectif de rappeurs que je côtoyais un petit peu à l’époque et le mec en question était de passage à Paris. Je trouvais que ça passait bien et voilà. Je suis aussi un grand fan de hip-hop à la base donc ça faisait sens.

Ah ouais ? As-tu fait un peu de la prod ?

Charles : On m’avait contacté pour un dessin-animé où il y avait des chats qui faisaient du rap en mode ghetto et du coup j’avais fait le morceau mais ça n’a pas abouti. Par contre, j’ai quelques morceaux qui sont prêts à être rappés en effet.

Et vous avez tourné où récemment ?

Charles : On a fait la release party à la Maroquinerie, on a aussi fait pas mal de dj sets. On travaille avec un tourneur qui nous prévoit pas mal de dates à Paris. On a joué au théâtre du Châtelet à Paris pour une conférence mais c’était un tout petit live. Sinon on n’a pas beaucoup joué depuis parce qu’on prépare la Gaîté Lyrique puis il y a une tournée ensuite en France.

Et quel est le meilleur contexte pour écouter votre dernier album ?

Charles : Je pense que ça reste le live. Il y a pour moi un défaut de propreté sur les versions studios. Ce qui est bien en live c’est que tu vas prendre un gros coup dans la gueule, surtout que la musique est bien forte quoi !En live c’est one shot et c’est cool !

L'Impératrice au Badaboum (Paris, février 2015). Crédit : Julie Savoye
L’Impératrice au Badaboum (Paris, février 2015). Crédit : Julie Savoye

Vous nous racontez l’histoire de cette pochette d’album ? D’abord on avait des nénés, ensuite un paysage cosmo-balnéaire. C’est quoi ce métro en partance pour ailleurs ?

Charles : On voulait faire une allégorie sur cette nana qui incarne un peu les idéaux d’une génération. Puis on a voulu mettre les artistes en avant. Il y avait l’idée d’une impératrice qui fait son voyage dans le stupre et la fornication, cette espèce de bacchanale, de débauche impériale où on reste dans la suggestion. En lisant les paroles de Flore, on peut les interpréter de différentes manières et que ça colle parfaitement. J’avais raconté aux Inrocks que Agitations Tropicales était une grande partouze : « Cortège en partance sous des latitudes impudiques ». Je pense que la musique est comme la littérature : tu te fais les images que t’as envie d’avoir. Le film t’impose quelque chose mais la musique te laisse le choix.

Quand l’Impératrice se fait Djette…

Vous faisiez beaucoup de dj set à Paris ces deux dernières années. C’est pas dur de continuer en même temps à produire son propre son ?

Charles : Non non, ça m’est utile quand j’observe la réaction des gens quand je mixe aussi des nouveaux morceaux. Je passe ma journée à traîner sur Youtube ou sur Discoggs, à découvrir des collaborations de musiciens. Quand tu ouvres le livret de l’album L’homme À Tête De Chou de Gainsbourg, c’est une espèce de dream team de musiciens. Il y a par exemple Alan Hawkshaw. Dans les années 1960 il avait un groupe qui s’appellait The Mohawks et il y a ce morceau phare qui s’appelle The Champ avec un superbe orgue. C’est super drôle parce que c’est un arbre généalogique la musique. La disco c’est fait pour ça aussi, c’est fait pour être partagé sur une piste de danse. En plus, ça reste un très bon moyen d’arrondir tes fins de mois voire de gagner ta vie. On n’est plus vraiment amateurs mais on demeure au premier échelon quoi…

D’ailleurs ça commence à être pas mal là avec la radio et tout non ?

Charles : Oui mais c’est vraiment dû au troisième album pour le coup. Qui nous relayent, c’est assez marrant parce qu’il y a plein de radios régionales par exemple. Il y a aussi Radio Québec…

Flore : En Grèce aussi !

On vous verrait bien sur Poolside FM, ambiance plages floridiennes des années 80. Vous aviez fait une tournée en Inde à vos débuts. Vous vous chaufferiez pour faire une tournée à l’étranger ?

Charles : Quand tu veux mon vieux ! (rires) Il y a cette radio grecque qui nous a mis dans son top 20. Ils nous suivent depuis un certain temps, ils avaient adoré Sonate Pacifique. Un des mecs de cette radio nous a dit qu’il était en train de voir pour nous faire peut-être venir en Grèce. C’est pas la première fois ! Il y a des gens comme ça qui nous retrouvent « par hasard » et nous proposent des choses à Varsovie, par exemple. Ça laisse entrevoir des trucs intéressants.

Il y a deux ans, on ne savait pas si L’Impératrice était une ou cinq personnes et m’improvisant détective, j’avais trouvé une interview de Tafmag où on vous retrouvait. Vous étiez bien cinq !

Charles : TafMag a été le premier magazine à avoir fait ça. Ils ont publié une photo du groupe. Sinon, on envoyait que des photos de presse avec cette nana fictive. J’aimais pas trop l’idée de groupe au départ, du band qui poste des trucs à la con sur le net. On finit par le faire car le public y est sensible. Si tu postes une photo de toi en studio où tu te grattes les fesses et les gens vont tout de suite kiffer. S’identifier… C’est assez drôle. Les gens ont besoin de sentir cette proximité.

C’est ça qui est génial : quand on est dans des petites salles, il y a cette proximité avec le public que tu perds quand tu joues sur des plus grosses scènes. Tu dois faire deux fois plus d’efforts dans la manière dont tu bouges, dont tu regardes les gens… C’est l’angoisse quoi !

Flore arbore le vinyl de l'Odyssée. Charles a lui choisi Amanda Lear. Crédit : Nils Savoye
Flore arbore le vinyl de l’Odyssée. Charles a lui choisi Amanda Lear. Crédit : Nils Savoye

L’Impératrice nous parle de la musique des autres

Un jour j’avais posté sur Facebook Summer Madness de Kool & The Gang et t’avais fait une remarque sur le son de basse. Tu peux m’en dire un peu plus ?

Charles : T’entends les frets pendant tout le morceau en fait et ça casse tout. C’est un très beau morceau mais ça le gâche, c’est comme si t’avais une mouche pendant l’enregistrement. Moi ça me dérange. Mais c’est marrant parce que t’entends ça dans aucun de leurs morceaux donc c’est peut-être un choix mais pour moi ça gâche le morceau. (Il passe le morceau pour nous le prouver par A + B.)

J’ai vu que aussi vous étiez fans de Cerrone. Vous auriez pas kiffé faire un petit son de 15 minutes en mode Love In C Minor ?

Charles : On a déjà essayé, on a beaucoup de morceaux qui faisaient huit-neuf minutes mais on a réduit parce que c’était des longueurs plus qu’un développement en fait. Je préfère faire des trucs mesurés tu vois, poser tes couilles sur le macaron de ton vinyl ça ne m’intéresse pas, je trouve ça vulgaire et nauséabond. On n’est pas dans la démonstration de force.

Sinon à part Cerne & Fishbach, vous kiffez quoi en ce moment ?

Charles : Bon Voyage Organisation ils sont bons quand même. Fishbach j’aime beaucoup le morceau Mortel mais les autres j’ai pas encore réussi à les apprivoiser… J’ai beaucoup aimé Léviathan de Flavien Berger. C’est un mec extrêmement libre, qui n’a aucun carcan. Sinon il y a Glass Animals, Beach House que j’aime vraiment beaucoup. Ca se répète un peu mais c’est très délicat. Le dernier album de Nicolas Godin aussi, il reprend un peu Bach et tout, c’est bien. C’est hyper cinématographique comme musique je trouve. Il y a aussi un petit mec que j’aime bien qui s’appelle Moi Je, c’est un peu électro disco, c’est vraiment de la musique de kid, c’est cool.

Flore : Feu ! Chatterton, moi j’ai bien aimé aussi car ils ont vraiment de beaux textes, ou alors Juliette Armanet. Elle est toute seule au piano. C’est difficile de trouver des trucs en français qu’ont une identité et un vrai contenu en fait. Par exemple, le groupe Minuit (ndlr : formé par les enfants des Rita Mitsouko) a fait une copie conforme du groupe de leurs parents quoi.

Et justement, des trucs que vous aimez pas trop, ou alors qui vous ont déçus ?

Charles : L’album de Tame Impala. Pour moi, le mec est un génie, il est le seul héritier digne de Paul McCartney et là il a fait un album pop soupe avec des espèces de synthés dégueulasses. Après j’ai un peu une aversion pour tous ces nouveaux projets qui sont taillés pour plaire.

Et un album ringard que vous avez kiffé ? Un truc que vous n’écoutez que chez nous, un truc où vos potes se moquent de vous quand vous l’écoutez ?

Charles : Ah mais moi j’en ai plein. Pop Model de Lio sorti en 1986 par exemple. Elle a une voix de gamine, c’est un super disque. Amoureuse (1972) et Hollywood (1977) de Véronique Sanson. Dancing Disco (1977) de France Gall. C’est super quoi.

T’es quand même grave branché musique française alors !

Charles : Non ça c’est juste pour la musique française.

C’est la musique française qu’est ringarde alors ?

Charles : (rires) Non mais ça ou par exemple Nino and Radiah (1974) qui est absolument magnifique. Un album de Nino Ferrer avec Radiah Frye (NDR : femme de Jean-Paul Goude qui a par ailleurs été choriste pour notre Johnny national). Une version anglaise du Sud qui n’a aucun intérêt mais le reste est top. Ca me fait penser à ce groupe Cortex, un des rares groupes de funk à l’époque avec FFF. Voilà, c’est les trucs ringards que j’aime bien ou alors la grosse disco ringard genre First Be A Woman de Leonore O’Malley que j’ai calé cette année pour le Nouvel An à minuit pile.

Et toi, Flore, tu parles des trucs français mais tu préfères chanter en anglais ou en français par exemple ?

Flore : Comme je viens du jazz, je suis habituée à chanter en anglais et j’ai toujours détesté chanter en français parce que c’était assimilé à quelque chose d’un peu ringard. En plus, on ne fait pas attention aux paroles en anglais. Mais au final quand on a écrit l’EP j’étais carrément dedans et très vite j’y ai pris goût. Quand t’arrives à trouver les bons mots au bon moment ça fait tellement plus d’effet. Et puis même pour nous, mine de rien, pour l’étranger c’est vachement important parce que ça fait un cachet en plus, ça ajoute de l’originalité. Il y a plein de pays où on adore le français et ça peut évidemment nous aider.

L’avenir de l’Impératrice

Selon vous, la plus grande réussite c’est de remplir une salle de concert ou plutôt de passer à la radio ?

Charles : Au début pour moi l’Impératrice c’était vraiment un délire studio. On n’avait pas assez de moyens alors on faisait des concerts et on s’est rendus compte de la puissance du truc. Il y a encore beaucoup de progrès à faire mais les gens viennent nous voir pour danser. Ca fait à peu près deux ans qu’on arrive à remplir des salles et c’est cool.

Flore : Oui mais c’est vrai que c’est pas si fréquent les concerts où tu danses vraiment, surtout à Paris où les gens sont très froids.

Ce serait quoi alors votre scène rêvée ?

Charles : Bah moi j’ai pas vraiment de fantasme hein. Une grosse scène parisienne ça me fait pas bander quoi. La Cigale c’est très beau tout ça mais bon… Une scène de festival peut-être. Moi mon rêve ce serait de jouer sur le main stage je sais pas genre du…

Flore : Coachella !

Charles : Ouais le Coachella à vingt heures tu vois.

Et alors, quels projets pour l’avenir ?

Charles : On va essayer d’avoir la plus belle tournée possible. On commence à avoir pas mal de dates, le lendemain de la Gaîté, on joue à Toulouse… Au printemps de Bourges aussi. Concernant le futur, on va sans doute faire un concert à la Philharmonie. Ce sera Fishbach en première partie et ça devrait être cool. Et on avait joué avant avec Todd Terje à côté de la Philharmonie mais cette fois-ci on sera dedans ! Puis bon, niveau festivals on va faire We Love Green aussi !

L’interview finit alors que chacun tente de faire de même pour les lettres de l’Impératrice mais il semblerait que le seul signe de ralliement au groupe demeure une couronne.