Programmateurs de festivals, comme le dit bien Alex Stevens : il n’y a pas d’école pour ça. Seulement celle qui marrie une curiosité infinie à une passion sans limite pour la musique. C’est pour en savoir plus sur ce que font ces hommes de l’ombre que nous avons été les interroger. Alex Stevens et Mathieu Fonsny sont les deux programmateurs du Dour Festival, que l’on peut aisément considérer comme le festival le plus avant-gardiste d’Europe, réussissant grâce à une programmation équilibrée et audacieuse à attirer chaque année plus de 200 000 personnes sur 4 jours. Interview :

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Beware : Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous dire ce que vous faites en tant que programmateur ?

Alex Stevens : Je m’appelle Alex, j’ai commencé à la communication de Dour comme webmaster en 2000 et ensuite comme assistant de programmation en 2004. J’ai appris ce métier petit à petit, c’est un métier où il n’y a pas vraiment de formation. J’ai appris sur le terrain avec Carlo le fondateur, qui est maintenant devenu ministre (*) et n’a donc plus le temps de s’en occuper.

Le métier de programmateur c’est rester curieux surtout et écouter beaucoup de musique ! Il y a beaucoup de groupes à suivre, de découvertes à faire… C’est aussi un travail de négociation, ce n’est pas simplement demander à un artiste et il vient en claquant des doigts. Il faut leur faire une proposition, que cela marche avec leur agenda. Il faut être sur qu’il n’y en ait pas un qui va avoir un enfant, parce qu’à ce moment il ne pourra pas tourner et il faudra attendre un an. C’est au final beaucoup de relations humaines. Après il y a un moment donné où c’est une négociation financière, pour qu’il rentre dans leurs frais, pour monter la tournée, etc. Ensuite c’est beaucoup de mails, de tableaux Excel, de budget…

Programmateur c’est aussi beaucoup de marche, il faut tout le temps aller voir des concerts, toute l’année, se renseigner. On fait des kilomètres et des kilomètres, en transport en commun, mais aussi à pied sur les festivals. Il faut de bons mollets… Pour résumer, il faut rester curieux, savoir négocier, et avoir de bons mollets !

(*) Carlo Di Antonio est le ministre des Travaux Publics, de l’Agriculture et du Patrimoine du gouvernement Wallon. Il est le fondateur du Festival de Dour ainsi que du Festival Le Père Noël est un rockeur.

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Beware : Quelle a été votre plus grande claque à Dour, en tant que spectateur ?

Mathieu Fonsny : C’est marrant on nous a posé la même question ce matin ahah. En fait à la base à côté de ça j’ai un collectif qui s’appelle Forma-T avec lequel on programmait pas mal de groupes partout en Belgique mais aussi en France. Je pense qu’on est allé tout les deux plus ou moins en même temps à Dour pour la première fois.

B : C’était quand la première année pour toi ?

Mathieu Fonsny : 1997, 1998 je crois. Je me souviens à l’époque j’écoutais beaucoup de rap Français. J’ai dû voir Fabe, j’ai vu IAM et Funky Family le même jour, il y avait Oxmo aussi,  ouais, c’était pas tellement une claque sono, c’était une claque visuel. Je venais d’une petite ville de 15 000 habitants, pour moi c’était le fait de retrouver autour de moi des mecs qui me ressemblaient et qui venaient d’ailleurs.

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B : Tu t’es aperçu que tu n’étais pas tout seul !

Mathieu Fonsny : Ouais c’est ça, je pensais être tout seul. Et en fait je l’étais pas c’est juste que je sortais de ma campagne, j’avais genre 15 ans. Ça c’était peut-être ma plus grosse claque.

B : Plus récemment, de quelle manière Dour à changé avec internet ? Ça impacte forcément la manière dont vous travaillez.

Alex Stevens : Dour a toujours été assez accès sur la découverte.

B : J’imagine que ça a facilité votre travail ?

Alex Stevens : Pour nous c’est beaucoup plus facile de découvrir de nouveaux artistes, en deux secondes on peut être sur Soundcloud ou sur Youtube.

Mathieu Fonsny : On se fait une idée de la popularité du mec.

Alex Stevens : On va regarder, écouter ce qu’ils font, on peut très vite aller voir sur la page Facebook si on a des potes qui aiment bien. Quelque part ça nous donne plus d’indices, quand on voit que tel journaliste, tel programmateur de concert aime bien, après on l’appelle, “tu les a déjà vu ?” etc, tu te renseignes. Et puis pour le public ça leur donne aussi accès à plus de choses, ils vont sur le site de Dour, ils peuvent écouter et préparer leurs venues au festival. C’est un bon outil de travail pour nous, pour défricher, parce que l’on reçoit dix milles demandes pour ne finalement en retirer que 230. Donc pour faire le tri c’est assez pratique, on ne peut pas tout voir.

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B : Du coup ça s’arrête à partir de quel moment la sélection ? Est-ce qu’il y a des choix de dernières minutes ?

Alex Stevens : Non pour la sélection, nous notre but c’est que tout le monde s’y retrouve, que ce soit le public reggae, métal, électro, ceux qui aiment la techno, la trap, la drum’n’bass. Notre but c’est de créer cet équilibre entre découvertes et classiques mais aussi entre tout les styles musicaux.  Tout les publics viennent à Dour, tout le monde s’y sent bien, on veut que tout le monde trouve son compte et fasse son parcours. C’est ça la recette, donc on s’arrête quand on a atteint cet équilibre. Les deux dernières cases on peut mettre deux semaines à les remplir parce qu’on se dit “il nous manque quelque chose en techno”. C’est la recherche de l’équilibre, c’est pas tellement la recherche de beaux noms, même si oui forcément un peu, le truc c’est surtout l’équilibre.

B : Est-ce qu’il y a des tendances qui se dégagent d’année en année ? Ou plutôt, est-ce qu’il y a des années où vous privilégiez une tendance musicale plutôt qu’une autre ?

Alex Stevens : Ça c’est la mode musicale et il y a des mecs qui font ça. Nous on était le premier festival à faire une scène 100% dubstep en 2006 avec Skream qui était un jeune dj de 20 ans qui venait pour la première fois, il faisait des soirées en Angleterre mais il n’était encore jamais venu jouer en festival. Et puis après cette scène là on l’a fait durer, on l’a exposer. Maintenant comme les gens sont en train de passer à autre chose, ils sont gavé de tout ces sons triturés, donc là on repart sur des plateaux plus house. Donc effectivement en fonction des goûts et de l’évolution de la mode musicale et aussi en fonction de ce que nous on a envie de pousser…

Mathieu Fonsny : En fonction de ce qu’on sent.

Alex Stevens : Oui voila en fonction de ce qu’on sent. On va se dire putain il y a des soirées qui cartonnent là, on va aller se renseigner.

Mathieu Fonsny : Dour à toujours été quelque part précurseur dans certains domaines, notamment parce qu’ils osaient le faire. Tu vois un mec comme Stwo…

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B : Oui là par exemple cette année vous avez mit un pied dans la future avec Ta-ku…

Alex Stevens : … Stwo, Carmack, Sinjin Hawke,… là on les a tous.

Mathieu Fonsny : On se dit bon là il n’y a personne qui les expose en headliner alors que pourtant nous on pense que ce sera les headliners de demain, donc autant les exposer et y croire. Et pas les prendre juste histoire de dire on en a, non on va monter une vraie scène autour, et construire quelque chose de cohérent. C’est ça je pense qui est intéressant.

Alex Stevens : En fait c’est essayer de trouver des producteurs intéressants, qui sont en train de faire des nouveaux sons, c’est ça le truc. Skream quand on l’a prit c’était un jeune producteur intéressant qui faisait du bon son, comme maintenant on mise sur un Wave Racer.

Mathieu Fonsny : Le principe c’est ce qu’on a fait avec Skream, on l’a mit en milieu de nuit, on lui a donner les clefs du festival et on lui a dit tiens, amuse toi ! Après ce n’est pas réussi à chaque coup, mais si tu oses… Il n’y a que celui qui n’ose pas qui ne réussira jamais !

La force c’est de trouver un équilibre, d’avoir des groupes confirmés, des mecs comme Tyler etc, comme des mecs dont personne n’a entendu parler mais sur lesquels on mise. Et ça dans tout les domaines, en rock, etc, mais aussi entre Belges et étrangers, il y a une scène Belge assez bonne.

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B : Avec Leaf House par exemple, on en avait parler sur Beware, il me semble que c’était en 2011.

Alex Stevens : Oui leur premier EP.

B : C’était une petite claque à l’époque, et là ils sont à Dour.

Alex Stevens : Nous on les croise souvent parce qu’ils sont dans notre ville et à chaque fois ils nous disent “Ouais l’affiche sur laquelle vous nous avez mit avec Darkside, Mount Kimbie, Sohn, Son Lux, c’est les trucs qu’on écoute tout le temps”. Lui le chanteur de Leaf House je l’ai vu l’année passé, le mercredi quand on a ouvert les portes du camping, il était déguisé en ours je crois ou en tigre et il sautait partout pour rentrer, il était dans les dix premiers, c’était genre le plus grand fan ahahah. Et là il joue en ouverture, c’est vraiment des groupes qu’on pousse.

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B : Il y a eu le cap des 25 ans l’année dernière, est ce qu’il y a une maturité dans un festival ? Est-ce que le cap des 30 ans il y a quelque chose qui se passe ?

Alex Stevens : Nous c’est un festival où la majorité du public à moins de 25 ans. On est un festival qui à certes 25 ans mais avec des festivaliers qui se renouvellent sans cesse. Donc tu peux croiser un mec de 30 ans qui te dit “Ouais Dour c’est complètement naze”, mais le festival évolue sans cesse et redémarre à zéro tout les ans. Tous les ans on fait comme si c’était la première édition, tout en gardant évidement l’ensemble des acquis par rapport à l’organisation et au public qui se dit “bon ok ils vont nous proposer une programmation pointue machin, on sait bien que le samedi on aura la scène électro”, mais après, une fois qu’on a posé ces repères, tout le reste on le redémarre à zéro. Même au niveau de la com, on change le logo, etc. Tous les ans on redémarre à zéro. Et au niveau de la prog tu sais t’as des festivals où le mec y va depuis 15 ans et il y va pour voir le même groupe. Nous c’est pas ça. Et même, je ne suis pas du tout vexé quand quelqu’un me dit “Ouais c’est plus de mon âge”, ça veut dire que le mec a arrêté d’écouter des nouveaux trucs, il a arrêté de se mettre à jour et d’être excité par des trucs, alors que le festival c’est justement ça. Et c’est pour ça que le public se renouvelle en continue, c’est aussi pour ça qu’on en perd. Il y a des mecs qui nous envoient des messages sur Facebook: “Ouais la prog d’il y a trois ans était bien mieux, il y avait ça, ça et ça”. C’est des groupes que tu as connu à ce moment là et le mec n’a rien écouté de neuf depuis. Si tu ne connais rien à l’affiche cette année: et bien mec il y a tous les noms du moment et de demain.

Ce qui est rare aussi, et c’est une chance que ce festival à eu, c’est que le fondateur est devenu ministre, il a dû lâcher le festival et donc recruter une nouvelle équipe, une équipe jeune. C’est un vieux festival par sa longévité, l’expérience, mais c’est aussi un festival jeune, fait par des jeunes.

Mathieu Fonsny : C’est un avantage de Dour, d’avoir la capacité de se remettre en question.

Alex Stevens : Je pense que dans dix ans on devra peut-être se dire, on file les clefs à un mec de 25, 30 ans. Sauf si on arrive à sans cesse à se renouveler  !

Mathieu Fonsny : La clef c’est de savoir laisser des responsabilités à des jeunes et croire en eux.

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B : Le mot de la fin, sur cette prochaine édition ?

Alex Stevens : Nous on la sent très bien, on est hyper content de l’affiche ! On a des supers retours, on se réjouit que ça commence.

Mathieu Fonsny : On se voit le 16 Juillet au camping !

Dour Festival

Merci à Claire, Alex et Mathieu pour leur collaboration. Et à Lucas pour sa précieuse contribution.

Crédit Photo : Lucas Jeanne pour Beware et Pierre Delbecq, Christophe Dillinger, Lara Gasparotto, Dorian Jespers, Damien Milan pour Dour Festival.

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