Charles Bohmann

Charles Bohmann : Interview consciente

Charles Bohmann : L'Interview

Un regard vert émeraude avec une pointe de noirceur. Peut être l’illustration de sa passion ? C’est en tout cas l’image qu’il nous a laissée. Celle d’être un jeune homme charismatique à la fois simple et torturé qui s’est un jour ouvert à la musique. Pour commencer, Charles Bohmann, du haut de ses 24 ans confie comment il a touché du doigt ses premières platines. Un récit qui finalement sonne comme une évidence en vue des projets et expériences que Charles a depuis effectué dans plusieurs capitales européennes. L’occasion pour Beware Magazine d’établir un parallèle intéressant entre la fête parisienne et berlinoise.

Conscient que ce qui touche à la passion peut tant faire prendre un plaisir extrême que plonger quelqu’un dans les méandres les plus sordides, il évoque une jouissance qui ira de paire avec un monde de la nuit parfois écorché et presque impossible à apprivoiser. Il soulève donc des questions morales sur cet univers et se livre au sujet de la création artistique et de la difficulté à se prendre au sérieux. A savoir peut-on vraiment vivre de sa passion quand on connait les travers d’un tel sentiment ? Plus qu’une interview, ce que nous raconte ici Charles est une histoire.

BM : Si on commençait par le commencement ?

A l’université en première année d’éco gestion, j’ai rencontré un mec qui s’appelle Emmanuel Kirry, que l’on appelle dans le milieu Emmanuel K. C’est lui qui m’a donné cette contagion de la musique. Direct si tu veux on s’est repéré parce qu’on avait un peu la même mentalité. On s’est immédiatement bien entendu. A l’époque j’adorais déjà la musique. Sauf que je n’avais pas de logiciels, pas de platines, rien. Lui avait déjà tout. Pourtant j’étais déjà fou de vinyles. Aujourd’hui je n’utilise pratiquement que ça. A l’époque j’avais une platine, mais une platine d’écoute et non pour mixer. C’est là qu’Emmanuel intervient, il m’a invité chez lui très souvent, lui avait ces fameux outils, on mixait tout le temps. Il m’a rapidement donné ce qu’il fallait pour faire du son. Depuis je n’ai jamais lâché, je suis tombé fou amoureux du truc. Il habite maintenant à Berlin. C’est une histoire assez incroyable, l’an dernier, en juin il est parti là bas en vacances environ deux mois et il n’est jamais revenu. Depuis, Emmanuel a eu des opportunités incroyables, il mixe partout. Il a su grimper et tape désormais dans tous ces endroits bien vénères. Il commence vraiment à bien se faire son nom.

 BM : On peut dire que tu es un peu autodidacte ?

Dans un sens, j’ai commencé tout seul. Ce que je trouve beaucoup mieux car de cette manière tu as ta propre trace. Tu n’as pas d’influences contrairement aux jeunes qui apprennent avec des tutos Youtube par exemple. Mais c’est difficile. Au début tu vois le truc et tu dis qu’est ce que je vais faire avec ça ? Où sont les boutons ? Au bout de deux trois mois j’ai commencé à gérer le truc et j’ai changé de logiciel. Je suis d’ailleurs passé par trois, quatre logiciels différents avant de trouver celui qui me correspondait le mieux.

« Qu’est-ce que je vais faire avec ça ? Où sont les boutons ? »

Dès lors, à 19 ans j’ai économisé 1000 balles pour m’offrir des platines, je voulais vraiment commencer à pourvoir mixer chez moi. J’avais besoin de mon indépendance et de commencer à travailler sans Emmanuel. A cet âge là, je mixais pour moi. J’aimais mettre en symbiose deux morceaux différents. Il y a un plaisir incroyable à mixer avec des vinyles par exemple. A tous les niveaux : la texture, le toucher… Jamais je ne pourrai utiliser des CD, ce serait trop facile. On ne ressent rien à sortir un CD de sa boite et le mettre dans une machine. On peut dire que ma passion est autant matérielle qu’au niveau de l’ambiance.

Paradoxalement, j’avais une image assez négative de ce que l’on appelle le “DJ” et je ne voulais pas faire ça de ma vie. C’était uniquement pour le plaisir. Ce côté un peu ridicule me refroidissait, j’avais peur de me retrouver à 50 ans dans une vieille boîte à faire bouger des gens. C’est la raison pour laquelle j’ai continué mes études. Je pense que c’est important d’avoir un vrai métier à côté. Ne serait-ce que pour financer le matériel nécessaire à la musique qui n’est pas donné.

 BM : Tu appartiens désormais à un collectif, tu es donc plus ou moins encadré peux tu nous en parler ?

Quand Emmanuel est parti à Berlin, direct le collectif s’est crée. Sur place il a rencontré des gens vraiment chaud et c’est lui qui a proposé l’idée. Il est plus ou moins à la tête du projet aux côtés de deux frères jumeaux assez atypiques à la double nationalité, franco-allemande.

 BM : Cette passion pour la musique a bien une origine. Quelles sont tes influences ?

Je suis devenu fan de musique en écoutant de la house et de la techno de Detroit et Chicago sans oublier les influences des pays de l’Est, comme la Hongrie, la Roumanie, l’Ukraine et la Russie. Pour citer quelques noms, je dirais Delano Smith, Onur Ozer, Andrey Zots, Dan Andrei, Funk E, Kris Wadsworth, Jordan Lieb et Boo William.

BM : Et à l’heure actuelle sur quoi t’appuis-tu ?

J’essaye de ne pas faire ça justement. J’écoute pleins de choses différentes et je n’arrive pas à être influencé par un son en particulier.  Je préfère me concentrer sur ce que j’arrive à produire moi, c’est déjà bien assez compliqué. Il faut avoir une grande confiance en soi pour se dire “c’est bon je lâche ce track”. Quand on fait de la musique ou n’importe quel “art” je pense que c’est normal de passer par ces phases de doute.  “Pourquoi moi ?”. D’un autre côté, même si je recherche cette reconnaissance qui validera mon travail, je n’aimerai pas être trop “grand public”. Ca n’a aucun intérêt. Je voudrais d’avantage arriver à séduire un groupe de personnes qui suivent mon travail. Je ne recherche pas la gloire ni les plus grands clubs du monde mais plutôt le partage d’une passion. De la même manière, sans passer à côté d’opportunités, je ne pourrais pas signer avec n’importe quel label. Donc pour répondre on peut dire qu’à l’heure actuelle je suis à la recherche de ma patte, de ma signature pour viser un éventuel label mais je ne m’appuie que sur mes expériences et mes envies, pas sur les autres.

BM : Peux-tu nous parler de l’acte de création ?

La plupart du temps, je me mets devant mon logiciel, je fais un “nouveau projet”. Tout est alors vide. Puis je fais mon rythme, pas de synthé, pas de basses. Quand la base est prête, j’essaye dix mille trucs différents. Jusqu’à ce que me cela convienne parfaitement. Jamais ça ne part d’un air que j’ai dans la tête. C’est extrêmement rare, pour ça il faut avoir une oreille incroyable et connaître les gammes sur le bout des doigts. Pourtant j’ai grandi dans une famille de musiciens. Mon petit frère est un virtuose de la musique. Il fait de tout. Dernièrement il a appris le piano et le saxo, c’est hallucinant. Pareil pour mon grand frère. C’est un grand mélomane et intellectuel. En fait je suis un peu le guignol de la famille, en mode “party” ! C’est clair que je suis le moins sérieux des trois. Et en plus j’utilise un ordinateur, il y a peut être un côté moins noble.

BM : Qu’en est-il de tes projets ?

Je pars à Berlin l’année prochaine. Mais paradoxalement, je n’ai pas envie de vivre là-bas.  Je compte faire des allers retours entre Paris et Berlin. J’ai un problème avec cette ville. Trop de drogues, trop de débauche. Au bout d’un moment ça m’est insupportable. J’y vais souvent et quand je reste trop longtemps, c’est lourd. Il n’y a pas de règles, trop de libertés. Pour moi qui ai grandit à Paris, dans une ville où on ne peut rien faire, c’est étourdissant. Sachant que le monde de la nuit a ses débordements, j’ai besoin qu’on m’arrête si je vais trop loin et à Berlin c’est impossible. J’ai un peu peur de me faire bouffer par ces ambiances un peu noires. Même si je ne veux pas faire une généralité, attention, Berlin n’est pas non plus la ville des petits schtroumpfs et des éléphants roses. Musicalement en revanche ces voyages seront très intéressants. Ca va être un véritable tremplin, en plus mon collectif y est déjà ancré.

Ce sera l’occasion de me faire des contacts. A Berlin tu peux rencontrer des gens qui te feront mixer ailleurs. Par exemple j’ai pour projet de faire jouer un berlinois au Panic Room à Paris et en échange il me fera jouer au Trésor, un club de plus en plus investi par les français qui  est connu pour sa brutalité sonore. Le Trésor, c’est une ambiance particulière, on y accède par des couloirs sombres et comme dans une prison, les DJ sont derrière des grilles. Il ne faut pas bader là-bas… Ca marche beaucoup par échanges. Dernièrement on a été invité en Suisse avec Emmanuel sur le versant de la montagne qui donne sur l’Italie. Pouvoir jouer à l’étranger c’est aussi l’occasion de se rendre compte à quel point les mentalités des autres pays sont différentes par rapport à la France. Beaucoup plus d’ouverture d’esprit, on prend conscience que c’est très français d’être un connard.

BM : Tu trouves que la prise de drogues va de pair avec le succès de la musique électro ? 

A Berlin ce qui est dingue, c’est que dans certains établissements c’est le staff qui vend. Si un client deal, il risque de se faire sortir dans l’instant. C’est insensé ! La police ne touche pas aux clubs berlinois. En plus de ça il y a un soucis d’équilibre chez certains Dj, parfois on est amené à ne pas dormir pendant quatre jours. Et de manière assez désolante, beaucoup prennent un extasie ou deux par là pour rester en éveil et mixer comme il faut. C’est à la fois complètement ridicule et dans un sens, ça peut se comprendre. Sans parler du public où 95% est sous quelque chose.

Mais Berlin n’a pas cette réputation de capitale underground à cause du combo drogue et musique.  C’est aussi dû à une ambiance, sans oublier au nombre de clubs que l’on peut y trouver. On trouve parfois 5 clubs dans un pâté de maison. Certaines entrées sont insoupçonnables et une fois dedans c’est monstrueux. Aussi, le matériel sonore est véritablement toujours un truc de bourrin avec une qualité incroyable. Berlin est avant tout reconnu pour cette qualité sonore et c’est ce qui fait son succès.

BM : Autre chose à rajouter ?

Pour ce qui est de mon actualité en France, je fais partie d’un collectif français qui s’appelle “Le Perchoir”. La première soirée qu’ils ont faite a accueilli trois mille personnes dans une clairière à Boulogne et j’y ai mixé pendant deux heures. C’était vraiment sympa. Ce sont de bons amis. Quand je mixe, au final, le kiff que je prends est tel qu’il n’y a pas de mots à mettre sur ça. Tu me vois derrière les platines, je suis toujours avec un smile de malade ! Et quand on voit que les personnes ressentent ça aussi, qu’ils viennent te voir toutes les deux secondes et te disent “c’est quoi ce track ?”, c’est vraiment un plaisir. Je dis ça sans prendre la grosse tête. C’est d’ailleurs très facile à prendre et je vais essayer que ça ne m’arrive jamais et pour l’instant ça se présente plutôt bien.

 © Texte et photos : Géraldine Bourlon de Rouvre avec la participation d’Alice Colas pour Beware Magazine

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