
Seb Toussaint, artiste urbain, parcourt le monde pour peindre des fresques avec des mots choisis par les habitants. Un projet unique qui met en avant la parole des communautés défavorisées.
Il faut l’imaginer, Seb, sac sur le dos, dans des coins où le béton pleure et où l’espoir a pris des RTT depuis des lustres. Là, au milieu des tôles ondulées et des murs fissurés, il ne commence pas par dégainer ses bombes de peinture. Non, il écoute. « Quand j’arrive quelque part, je discute avec les gens. Je leur demande : ‘Si vous deviez choisir un mot, ce serait lequel ?’ », explique-t-il.

Une tour de Babel en couleurs
Le mot devient alors le fil conducteur de l’œuvre. Résultat ? Des fresques polyglottes qui chantent dans toutes les langues de Babel. À Nairobi, c’était peace (paix). À Bogota, esperanza (espoir). À Erbil, dans un camp de réfugiés kurdes, home (maison). Peindre en français ou en anglais dans un quartier où personne ne parle ces langues ? Ce serait comme débarquer avec ses gros sabots, dirait-il. Alors il s’adapte : arabe, swahili, espagnol… même les langues minoritaires y passent. Chaque mot peint devient un trait d’union entre les communautés. Et, au-delà des murs, un appel à la solidarité.
Depuis 2013, le projet a donné naissance à plus de 200 fresques dans de nombreux pays : slums, favelas, camps de réfugiés… Ses fresques mêlent calligraphie, motifs et couleurs inspirés des lieux – architecture, faune, vie quotidienne – avec un travail improvisé in situ.

Prenons, par exemple, sa fresque réalisée en Égypte dans le bidonville de Mazarita. Là, Seb a peint le mot Al Ghafur (celui qui pardonne) sur un mur dégradé. L’objectif : que ce mot vienne de la réalité du lieu, pour que les réfugiés puissent se reconnaître dans l’œuvre. Que chacun puisse voir à travers ce mot un fragment de leur quotidien.
Pour créer ces fresques, il privilégie généralement le pinceau, sans s’y limiter pour autant. Dans une démarche d’ancrage local, il a également recourt à des bombes aérosols selon les disponibilités (et la qualité) sur place. Ce choix de matériaux locaux s’inscrit pleinement dans son processus créatif et renforce le lien entre ses œuvres et les communautés qui les accueillent.

L’artiste sans frontières
Né en 1988 à Caen (Normandie), d’un père français et d’une mère britannique, Seb a grandi entre deux cultures. Cette origine franco-britannique le sensibilise très tôt au multilinguisme et à la diversité. Adolescent, il réalise tifos et bâches au sein du Malherbe Normandy Kop, le groupe de supporters de Caen, tout en graffant dans les rues : un apprentissage de la typographie et des grands formats qui marquera ses fresques futures. Très tôt, il est fasciné par l’art urbain. Mais ce n’est pas qu’une histoire de couleurs : il voit dans les murs une toile pour raconter des histoires. Celles des gens, de leurs luttes et de leurs espoirs.
L’idée de ce projet, Share The Word, est lancée en 2013, après un tour du monde à vélo réalisé en 2011–2012. C’est là que Seb a eu la révélation : utiliser l’art comme un pont entre ces communautés et le reste du monde.

Donner la parole, sans prétendre sauver
Les fresques qu’il peint ne sont pas là pour sauver. Plutôt pour donner une voix. Pour faire renaître les conversations là où elles n’étaient plus que des discussions de survie. « L’objectif est de faire parler les murs », explique Seb. Ce ne sont pas des fresques à but esthétique. Chaque mot raconte l’histoire d’une communauté.
Aux quatre coins du monde il a posé ses valises dans des dizaines de pays. Souvent les plus cabossés par les guerres, les crises ou la pauvreté. Et chaque fois, il crée un dialogue avec les habitants, leur donnant l’opportunité de choisir le mot qui décrira le mieux leur quotidien. Ce mot devient le noyau autour duquel Seb construit ses fresques monumentales.
En atelier, ses toiles prolongent les mots des murs, comme un écho plus intime. Les mots récoltés lors de ses voyages deviennent ainsi la base d’œuvres sur toile qui perpétuent le dialogue initié dans les rues.

Le pinceau vagabond
Seb Toussaint n’a pas fini de faire parler les murs. Son approche reste la même, projet après projet : écouter, partager, peindre. « Ce sont les habitants qui décideront. Moi, je suis juste là pour leur tendre le pinceau. » Alors, si vous croisez un mur trop gris et un globe-trotteur au sourire malicieux, ouvrez grand vos oreilles. Seb Toussaint est peut-être déjà en train de chercher le mot qui changera tout.



