“Tu t’es retrouvé·e dans un endroit sombre — à toi de décider s’il s’agit d’une plantation ou d’une sépulture”. C’est sur cette sentence ambivalente que s’ouvre Uprooted, la nouvelle installation immersive de l’artiste néerlandaise Puck Verkade, bientôt présentée à De Nederlandsche Bank à Amsterdam.
Par ses installations immersives, Puck Verkade façonne des univers à la fois étranges et familiers, oscillant entre fable poétique et manifeste engagé.
Conteuse des corps et des paysages en crise
L’œuvre de Puck Verkade s’inscrit au croisement de la critique sociale, de la poésie absurde et d’une exploration intime des questionnements personnels. Par une démarche immersive et souvent ludique, elle aborde des thématiques complexes telles que la vulnérabilité du corps, les jeux de pouvoir, les enjeux liés à la maternité, ainsi que notre relation fragile à une nature en pleine crise.

Son travail se distingue par une esthétique hybride, mêlant savoir-faire artisanal et technologies numériques, où l’absurde et le fait main deviennent des outils essentiels pour interroger les normes sociales et déconstruire les récits dominants. En investissant des formes narratives décalées, peuplées de personnages souvent loufoques, Verkade crée un espace où humour et gravité s’entrelacent.

Plongée dans les paradoxes du vivant : les univers singuliers de Puck Verkade
Entre absurdité et urgence, l’œuvre immersive de Puck Verkade donne corps à nos tensions intérieures à travers des personnages-avatars aussi surprenants que touchants. Qu’il s’agisse du pigeon confu, d’une mouche en colère ou d’un démon intérieur, ces figures étranges incarnent avec une ironie à la fois tendre et déconcertante les voix étouffées, les doutes et les conflits qui nous habitent. Loin des récits simplistes et binaires, Verkade crée des espaces où la complexité et la contradiction trouvent toute leur place, offrant ainsi une expérience artistique riche en nuances et en questionnements.
Unborn : le nid fragile de la liberté reproductive
Dans Unborn, l’artiste incarne un pigeon aux prises avec les enjeux complexes de la parentalité et des droits reproductifs. Le personnage construit son nid, se questionnant sur sa part de désir personnel et la part de conformisme biologique et pression sociétale. Cette fable prend une résonance politique forte dans le contexte actuel où le contrôle des corps des femmes est au cœur des débats mondiaux. Unborn explore avec rare franchise les émotions ambivalentes liées au choix reproductif (doute, culpabilité, honte), des territoires encore peu explorés dans la culture populaire.


Plague : la voix discordante de la solastalgie
Avec Plague, Puck Verkade change de perspective et prête sa voix à une mouche domestique frustrée, personnage à la fois grotesque et lucide, qui fantasme l’extermination humaine. En mêlant humour noir et réflexion écologique, l’œuvre déploie le concept de “solastalgie”, cette douleur existentielle provoquée par la destruction progressive de notre habitat commun. La mouche devient alors un messager entre intérieur et extérieur, révélant les parallèles troublants entre la détresse écologique globale et les crises psychiques individuelles. Plague tisse ainsi un lien fort entre la santé de la Terre et celle de nos esprits, soulignant une souffrance collective à plusieurs échelles.


Bait : chants d’huîtres et morsures du pouvoir
Bait se présente comme une installation vidéo où se confrontent, à travers le regard métaphorique d’huîtres fraîchement ouvertes, les abus de pouvoir dans leurs dimensions environnementales et sexuelles. L’œuvre interroge les langages du pouvoir et les mécanismes sociaux de solidarité et de crédibilité, dans un cadre ambivalent entre lit et cage, fait d’acier et de latex. L’animation d’Ophelia, emblématique héroïne préraphaélite, reprend vie en revendiquant son autonomie via une chanson disco féministe, accompagnée d’un chœur d’huîtres qui questionnent le consentement. L’eau, omniprésente, irrigue cette fable puissante, symbolisant à la fois la vie, la sexualité et la fragilité écologique.

Matrescence et crise écologique : les racines d’Uprooted
Travaillant à la frontière du film, de la performance et de la sculpture, Verkade construit ici un environnement fait de carton recyclé et de papier mâché. Ce décor, à la fois théâtral et organique, évoque les couches de terre blessées ou les strates d’un corps en transformation. On y entre comme dans un terrier. C’est un espace souterrain, utérin, où les récits de maternité, d’effondrement écologique et de soin s’enchevêtrent. À l’écran, une fable éco-féministe se déploie, portée par une voix narratrice, des animations dessinées à la main, et une bande-son envoûtante composée par Thomas van Linge, partenaire de l’artiste.

Le film met en scène une coexistence spéculative entre humains, plantes et animaux, où la hiérarchie se dissout au profit d’une interdépendance vibrante. Le fils du couple, présent à l’image, inspire les créatures hybrides du récit : figures tendres et absurdes qui incarnent les fragilités écologiques léguées aux générations futures.

Inspirée par l’hypothèse Gaïa qui considère la Terre comme un organisme vivant, l’œuvre invite à un renversement de perspective : et si nos corps et nos paysages étaient un seul et même tissu, traversé de vulnérabilités partagées ? Cette idée s’étend dans la série de sculptures photographiques Rabbit Hole, un corpus d’images où Verkade transforme des photos prises pendant sa période de post-partum en portraits absurdes, encadrés de racines. On y perçoit autant l’étrangeté de la matrescence, que l’angoisse de donner naissance à un enfant dans un monde instable et incertain.

Avec Uprooted, Verkade signe une œuvre à la fois délicate et lucide, funambule entre terre et rêverie, qui prend soin de ses contradictions sans chercher à les résoudre. L’installation ne délivre ni réponse ni morale, mais ouvre un espace de trouble fertile, un lieu d’habitation commune pour nos doutes, nos fragilités et notre espoir. C’est un appel à habiter ensemble ces zones d’ombre et de transformation, où la perte et la renaissance se mêlent inextricablement.



Retrouvez le travail de Puck Verkade sur son site, sur Instagram, et sur Vimeo.
Plus d’art de l’absurde sur Beware Magazine, avec Les carreaux et rayures de Hank Schmidt.



