Figure pionnière et incontournable de la danse et de la scène artistique en Palestine mandataire, Paula Padani tombe peu à peu dans l’oubli. Le don de 140 photographies, affiches et costumes par sa fille, Gabrielle Gottlieb de Gail, et leur exposition au musée d’art et d’histoire du Judaïsme, jusqu’au 16 novembre 2025, permettent de redécouvrir sa carrière singulière et sa trajectoire d’exilée.
Paula Padani est née à Hambourg en 1913, dans une famille juive polonaise. Orpheline à douze ans, elle trouve dans la danse une source d’énergie et de reconstruction. Très jeune déjà, cette pratique lui « insuffle l’énergie nécessaire pour se construire ». Elle commence alors à prendre des cours à Dresde, dans l’est de l’Allemagne, non loin de la frontière tchèque, suivant l’enseignement de Mary Wigman, figure majeure de la modernité chorégraphique allemande.
En 1934, son diplôme lui est refusé en raison de sa confession religieuse. L’année suivante, privée d’avenir sous le IIIᵉ Reich, elle s’exile. Elle traverse la Suisse, l’Italie et la Grèce. Puis, en 1936, elle entame un voyage d’Athènes à Damas avant de se diriger vers la Palestine mandataire (territoire placé sous mandat britannique après la défaite de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale) et de s’installer à Tel-Aviv.
Elle commence alors à élaborer des chorégraphies à Tel-Aviv, s’inspirant du paysage et des thèmes bibliques. C’est à cette période qu’elle créée ses premiers solos de danse. Dans le même temps, elle ouvre une école de danse puis, en 1942, fonde le Palestine Folk Opera avec Michael Gottlieb, son compagnon. En 1945, peu après la fin de la guerre, Paula Padani effectue un premier voyage à Paris, où elle donne un récital. Elle se produira ensuite à plusieurs reprises, notamment à Amsterdam, où elle monte sur scène pour la dernière fois en 1949.
Sa fille, Gabrielle Gottlieb de Gail, naît en 1951. La citoyenneté française leur est accordée en 1962. C’est sans doute à cette époque que l’artiste, ayant cessé de se produire en public, est tombée dans l’oubli. Michael Gottlieb s’éteint en 1998 ; Paula Padani, trois ans plus tard, en 2001. L’histoire aurait pu s’achever ainsi, et la danseuse rester dans l’anonymat, sans le travail de sa fille qui, engagée « depuis les années 2000 dans des recherches sur son histoire familiale », fait don des archives de sa mère au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme en 2024.
Exposition en sept actes : un voyage dans le temps
L’exposition dédiée à Paula Padani, suivant le communiqué de presse, se déploie comme un ballet en sept actes, dédié à son « enfance hambourgeoise », à sa « formation de danse moderne à l’école Wigman », à son exil de « l’Allemagne à la Palestine mandataire », puis à son arrivée à « Tel-Aviv, foyer de la modernité ». Vient ensuite la 5ᵉ partie, intitulée « Danser entre plusieurs mondes ». L’exposition s’intéresse ensuite à son « retour en Europe » pour finir par les visites de l’artiste « dans les camps de personnes déplacées ». De ses premières influences à ses débuts triomphants, le visiteur découvre l’élan créatif d’une artiste en quête de liberté, façonnée par les traditions et portée par une audace résolument moderne.
Dans chaque partie de cette exposition, les matériaux dialoguent avec l’histoire : photographies d’époque, affiches de spectacles et objets personnels nous transportent dans les différentes étapes de la vie de l’artiste. La scénographie accompagne le voyage du visiteur, en juxtaposant les influences culturelles et les ruptures de Paula Padani. C’est là qu’elle prend part à l’émergence, hors d’Europe, d’un nouveau foyer de la modernité artistique, au côté de son compagnon. L’artiste se positionne « en professionnelle de la scène, à distance des nouvelles pratiques folkloriques et de la politique », bien que « ses chorégraphies témoignent toutefois de son rapport affectif au “nouveau-vieux” pays ».
Les différentes sections de l’exposition soulignent aussi l’importance de l’enseignement et de la transmission dans le parcours de l’artiste. Son retour en Europe, riche de son expérience en Palestine – puis en Israël avec la création de l’État en 1948 -, marque un moment décisif. Paula Padani a su marier les héritages de sa formation à une vision artistique résolument ouverte à l’enseignement. Si elle « puise son énergie dans les paysages, redécouvre les récits bibliques », tout en partageant avec « plusieurs musiciens du “style méditerranéen” », elle « se relie aussi à ses origines européennes ».
Son art est perçu comme un symbole de résilience après la Shoah. […] Tout en ouvrant son art à un large public, la « danseuse palestinienne » aide à faire renaître l’espoir dans les ruines du monde juif. Au début des années 1950, la vie de bohème de Paula Padani et de son mari prend un cours plus paisible à Paris, devenu leur port d’attache. Michael se consacre à la peinture et Paula enseigne jusqu’à plus de 80 ans.
Communiqué de presse du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ)
L’exposition se termine par les visites de l’artiste dans les camps de personnes déplacées. Fin 46, l’artiste est invitée par le Joint (American Joint Distribution Committee) à participer à des tournées artistiques destinées aux survivants de la Shoah. Cette dernière section met en lumière la puissance émotionnelle et humaine de la danse comme moyen de résilience. « Offrant à ce public une fenêtre sur le monde extérieur, la danseuse fait de son art un geste d’entraide », explique le communiqué de presse.

Du déni aux mémoires
Si l’artiste était tombé dans l’oubli, de nombreuses mémoires existent, en lien avec cette période charnière de l’histoire. C’est notamment le cas de Mary Wigman, fondatrice de l’école de danse Wigman à Dresde (où Padani entama son apprentissage de la danse), qui publia ses mémoires en 1962. Intitulé Le langage de la danse, la professeure semble osciller entre le déni et l’oubli, laissant de côté ses engagements sous le nazisme.
En 1995, c’est au tour de la cousine new-yorkaise de Paula Padani de publier ses propres mémoires. On y retrouve des témoignages sur « sa survie et celle de sa famille polonaise dans la Shoah ».
En combinant photographies et récits de ces rencontres, l’exposition nous invite à réfléchir à la manière dont l’art peut traverser les frontières et offrir des espaces de liberté, même dans les contextes les plus contraints, comme ce fut le cas pour l’artiste pendant et après la 2ᵉ Guerre mondiale.
Informations pratiques :
L’exposition Paula Padani. La danse migrante : Hambourg, Tel-Aviv, Paris se visite jusqu’au 16 novembre 2025. Plein tarif à 10 €, tarif réduit à 7 € (18-25 ans non résidents européens, familles nombreuses) et gratuit pour les Amis du mahJ, les moins de 18 ans et les 18-25 ans résidents UE notamment. Gratuit pour tous le premier samedi du mois, d’octobre à juin.
Ouvert le mardi, mercredi, jeudi, vendredi de 11h à18h et les samedi et dimanche de 10h à 18h. Clôture des caisses 45 minutes avant la fermeture du musée.
Hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris









