L’art ne montre pas seulement le monde tel qu’il est. Il peut aussi donner une forme à celui que l’on aurait aimé habiter. C’est précisément cet endroit que Megan Gabrielle Harris tente de peindre. Ses tableaux mettent en scène des femmes noires qui lisent, contemplent un paysage, partagent un repas ou profitent simplement d’un moment de calme. À première vue, ces scènes paraissent ordinaires. Pourtant, elles répondent à une intention bien plus profonde. Chez l’artiste américaine, la peinture devient un moyen d’imaginer des espaces où les femmes noires peuvent enfin exister sans avoir à porter le poids du monde.

Dans un entretien accordé à Hunger, Megan Gabrielle Harris raconte avoir grandi en observant les femmes de son entourage. Toutes partageaient, selon elle, une même fatigue, à la fois physique et mentale. C’est de ce constat qu’est née son œuvre. L’artiste explique avoir commencé à imaginer des paysages où elles seraient « complètement épanouies et libres de toute responsabilité extérieure », avec « un profond sentiment de paix ». Ses tableaux ne cherchent donc pas à représenter le quotidien tel qu’il est. Ils inventent celui qu’elle aimerait voir devenir une évidence.
Quand le repos devient un sujet de peinture

Cette démarche se retrouve dans l’ensemble de son travail. Les personnages ne semblent jamais répondre aux attentes du spectateur. Ils ne posent pas. Ils vivent simplement leur propre moment. Dans Paraiso, une femme profite d’un verre face à un paysage baigné de lumière. All that I Dream montre une silhouette allongée dans l’herbe, absorbée par le calme du décor. Dans Wanderer, la marche devient une fin en soi, sans destination apparente. Chaque scène accorde de l’importance à des instants auxquels la peinture réserve rarement la première place. Le repos, la contemplation ou le plaisir ne servent pas à préparer une action plus importante : ils deviennent le sujet lui-même.


Des paysages entre souvenirs et imaginaire
Pour autant, ces paysages ne correspondent jamais à un lieu précis. Toujours auprès de Hunger, Megan Gabrielle Harris explique que ses peintures mêlent ses rêves, les endroits qu’elle a visités et ceux qu’elle aimerait découvrir. Les collines, les lacs et les jardins semblent ainsi flotter entre souvenir et imagination. Cette ambiguïté participe à leur force. Ils ne décrivent pas une destination réelle mais un espace mental, construit à partir d’expériences personnelles autant que de projections. Le spectateur reconnaît une campagne, une côte ou une terrasse sans pouvoir véritablement les situer.

Cette frontière poreuse entre l’intime et l’universel traverse également ses personnages. Interrogée sur leur identité, l’artiste répond qu’ils sont « oui et non » des autoportraits. Certaines figures lui ressemblent directement, d’autres empruntent leurs traits à des femmes noires de manière plus générale. Ce glissement est essentiel. Megan Gabrielle Harris ne raconte pas uniquement sa propre histoire. Elle utilise son expérience comme point de départ pour construire des images dans lesquelles d’autres peuvent aussi se reconnaître.
Une œuvre nourrie par sa propre histoire
Son parcours éclaire d’ailleurs cette manière de créer. Avant de se consacrer pleinement à la peinture, elle travaille comme mannequin, une expérience qui nourrit son attention aux silhouettes, aux postures et à la manière dont un corps occupe un espace. Elle cite également l’influence de son père, lui-même peintre, dont les paysages inspirés par l’évasion ont marqué son imaginaire dès l’enfance. Plus récemment, son départ de New York pour une vie plus calme a transformé sa pratique. Là où elle préparait auparavant ses compositions à partir de collages numériques très précis, elle explique aujourd’hui laisser davantage de place à l’intuition. Cette évolution se ressent dans ses œuvres, où les décors respirent et où chaque scène semble suivre un rythme plus lent.

Les tableaux de Megan Gabrielle Harris ne cherchent pas seulement à représenter des femmes noires. Ils leur donnent accès à un espace où elles peuvent être définies par autre chose que leurs combats. Lire, voyager, rêver, contempler un paysage ou partager un repas deviennent des expériences suffisantes pour mériter d’être peintes. En imaginant ces lieux où la paix n’a pas besoin d’être justifiée, l’artiste ne propose pas une échappatoire au réel. Elle dessine un horizon vers lequel il devient possible de regarder.

Pour prolonger l’évasion, direction le compte Instagram de Megan Gabrielle Harris !
Dans un autre registre, Dominic Chambers imagine lui aussi des scènes où les personnages noirs trouvent enfin le calme et l’espace pour exister autrement.



