Photographe et photoreporter française, Marie-Laure de Decker a documenté de nombreux conflits armés ainsi que des bouleversements sociaux et politiques majeurs du XXe siècle. Du Vietnam au Chili en passant par l’Afrique du Sud, son œuvre est à retrouver à la Maison européenne de la photographie jusqu’au 28 septembre 2025.

« Ma vie, c’est la photographie ! », avait l’habitude de répéter Marie-Laure de Decker. Pendant plus de 40 ans, du Tchad au Vietnam, de la presse générale comme Paris Match, Le Monde, Libération, France Soir, à la presse spécialisée comme Elle, Marie-Claire, Glamour, Biba, Vogue, Esquire ou Harpers & Queen en passant par la presse internationale, Du New York Times à l’illustré allemand Stern, en passant par The Sunday Times au Royaume-Uni, Corriere della Sera en Italie, Panorama aux Pays-Bas ou encore Le Matin en Suisse, elle fut une photographe et photoreporter française de renom.
« S’émanciper des codes et des carcans surannés, Marie-Laure de Decker, la fille au Solex qui traverse Paris pour rejoindre, appareil en bandoulière et rouleaux de films dans les poches, les manifs boulevard Saint-Michel, fille de bonne famille élevée dans des pensionnats religieux rigoristes, en rêve. Mais pas devant l’objectif d’un appareil photo. Elle, c’est décidé, ce sera derrière », raconte Caroline Laurent Simon, journaliste grand reporter, dans le communiqué de presse de la Maison Européenne de la Photographie.
La photographie ne vient pas de nulle part : ses parents sont amis avec Marc Riboud, qui, bien que n’étant pas reporter de guerre, documente le conflit armé d’Indochine ; elle découvre adolescente le travail de Brassaï (de son vrai nom Gyula Halász) et Henri Cartier-Bresson ; elle admire aussi les portraits de Nadar. À la façon de ce dernier, elle souhaite capter « l’âme et l’aura des gens ». Bien que l’univers de la photographie soit majoritairement masculin, elle rejoint l’agence Gamma dès 1973.


Paris, berceau de la liberté et du photojournalisme
Ami avec Bruno Barbey, journaliste franco-suisse, ce dernier lui prête un Leica avec lequel elle fait ses armes. Présente à Paris dans les années 60, elle voit la capitale devenir place forte du photojournalisme : était-elle au bon endroit, au bon moment ? Aurait-elle choisi cette voie sans cela ? « À l’époque, c’est l’image fixe, la photo publiée dans les journaux qui prend et donne le pouls du monde, qui informe et mobilise l’opinion publique », précise Caroline Laurent Simon.
« Ce qu’elle veut ? Donner un sens à sa vie par son travail de photographe. Et être libre de décider de ses choix personnels et professionnels, qui seront, tout au long de sa vie, intimement mêlés. Comprendre, apprendre, découvrir, rencontrer, raconter et témoigner. Ne surtout pas s’arrêter. »
Caroline Laurent Simon
« La photographie, comme une évidence pour la jeune femme timide et bien élevée qui bouillonne, à l’image de son époque et de sa génération. Elle s’est fait un serment dans sa chambre de bonne sous les toits parisiens : la liberté, rien que la liberté ! Tout sauf une vie tiède et convenue, à l’écart des soubresauts de cette planète en plein bouleversements sociaux et sociétaux », continue la journaliste.
Et avec une formulation lyrique, Caroline Laurent Simon poursuit son éloge : « Ce qu’elle veut ? Donner un sens à sa vie par son travail de photographe. Et être libre de décider de ses choix personnels et professionnels, qui seront, tout au long de sa vie, intimement mêlés. Comprendre, apprendre, découvrir, rencontrer, raconter et témoigner. Ne surtout pas s’arrêter. Oser, elle la timide et discrète, qui jamais ne versera dans la posture de la baroudeuse au gilet multi-poches, affronter, sans jamais la cacher, sa peur du danger sur les terrains de conflits. Rester au plus proche de l’humanité dans le fracas des guerres et des révolutions, et toujours décider, pour témoigner de la terreur de montrer, plus que les larmes et le sang, la dignité et le courage de celles et ceux qu’elle photographie. »


Un engagement de par le monde
« Le reportage ce n’est pas un métier, c’est un choix de vie, une façon d’être au monde et de le comprendre. La photographie est une seconde nature. On a une chance folle, un privilège inouï de faire ce que l’on fait, de vivre l’histoire d’une époque en temps réel, de rencontrer tous ces gens acteurs et actrices de la grande Histoire dans le monde entier, nous apprennent tant et donnent un sens à nos propres vies », racontait Marie-Laure de Decker dans une discussion avec Caroline Laurent Simon en septembre 2015.
Pour son premier reportage, Marie-Laure de Decker couvrira la guerre du Vietnam. Avec Catherine Leroy, Françoise Demulder et Christine Spengler, elle fait partie des rares femmes photojournalistes à s’y rendre. Elle poursuit en documentant les révoltes de Soweto, en Afrique du Sud, contre le régime d’apartheid, puis la rébéllion au Tchad, les combats des opposants chiliens contre Pinochet, la révolution des Œillets au Portugal et les manifestations contre la peine de mort en Irlande. Elle ira aussi au Yémen, en Chine, ou à Paris, dans les usines Renault.
« Dans le chaos des guerres, du sang et des larmes, elle a toujours revendiqué d’explorer les contre-champs, et de “vouloir se souvenir des belles choses, pas de celles que j’ai détesté” », explique Caroline Laurent Simon. « Ce parti-pris, elle qui a toujours réfuté l’appellation “photographe de guerre”, d’être enfermée dans une case aussi mythique et glorieuse soit-elle, ce sera sa patte. Son identité de photographe. Et son engagement personnel de femme à l’indépendance chevillée au corps et de citoyenne libre, nourrie, inspirée en permanence par les luttes sociales et politiques, les trajectoires personnelles de celles et ceux qu’elle photographiera pendant quarante ans ».


« J’ai vécu avec ma mère des choses que je ne revivrai jamais avec aucun être humain, elle m’a mise au monde et m’a montré le monde. Maman c’était une fête ! Elle savait capter la grâce des gens au milieu des guerres et des soulèvements sociaux et politiques, elle avait la particularité de voir encore l’humanité dans l’horreur. Elle disait souvent que “seul le courage différencie les gens”. Pas uniquement le courage dans l’adversité d’un conflit, mais le courage de prendre des décisions au quotidien, le courage d’être fidèle à ses engagements et ses choix de vie. Ma mère n’est pas une icône, surtout pas. Mais j’en suis convaincu, à travers cette grande et unique exposition à la MEP, son parcours de femme photographe, ses choix et ses engagements personnels et professionnels, tout comme le message centré sur l’humain que nous délivre ses photographies seront, je l’espère, une puissante source d’inspiration pour les nouvelles générations. »
Pablo Saavedra de Decker, fils de Marie-Laure de Decker.
Cette rétrospective du travail et de l’engagement de Marie-Laure de Decker est à retrouver à la Maison Européenne de la Photographie, au 2ème et 3ème étage du bâtiment, jusqu’au 28 septembre 2025.



