Ancien photoreporter de guerre, Luc Delahaye bascule dans l’art en 2001, marquant un tournant radical dans sa carrière. Entre documentaire et mise en scène, le Jeu de Paume lui consacre une rétrospective ambitieuse, couvrant vingt-cinq ans d’une œuvre qui interroge les désordres du XXIᵉ siècle.

C’est la première grande monographie parisienne de l’artiste depuis 2005. Avec Le bruit du Monde, le Jeu de Paume retrace un quart de siècle de création, période charnière où Delahaye quitte le photojournalisme pour une approche plus artistique, où le réel se mêle à la fiction. Son objectif ? Donner à voir un monde “trop bruyant” – conflits, résistances, lieux de pouvoir – de la guerre d’Irak à celle d’Ukraine, des conférences de l’OPEP aux négociations climatiques.
« À travers des photographies de guerre, de conférences internationales ou de scènes de la vie ordinaire, Delahaye dresse un portrait du monde au XXIᵉ siècle : conflits, résistances, lieux de pouvoir, de la guerre d’Irak à celle d’Ukraine, d’Haïti à la Libye, des conférences de l’OPEP à celles de la COP, Delahaye explore le bruit du monde et les lieux censés le réguler », explique le Jeu de Paume dans son communiqué.
De son côté, Luc Delahaye explique que son œuvre est « arriv[ée] par une forme d’absence, par une forme d’inconscience peut-être, à une unité avec le réel. Une unité silencieuse. La pratique de la photographie est une chose assez belle : elle permet cette réunification de soi avec le monde ».


Documentaire ou fiction : l’art photographie à la croisée des regards
Tel Eschyle mettant en scène les victoires grecques de Salamine et de Platées contre les Perses dans une pièce de théâtre jouée en 472 av. J.-C. au théâtre de Dionysos, sur les flancs de l’Acropole à Athènes et qui porta le nom des vaincus, Luc Delahaye théâtralise le monde sans en altérer la réalité. Eschyle prit part à la guerre de Salamine, qu’il conta. Le photojournaliste put documenter les bruits du monde qu’il raconte en photographies.
Cette mise en scène du réel commence en 2001 lorsqu’il troque son appareil photographique classique par un appareil panoramique, produisant des images de grandes dimensions et aux proportions allongées. « Ce format permet un élargissement de la vision, une mise à distance du sujet et une lecture ouverte », précise le Jeu de Paume. Que ce soit un camp de réfugiés, une réunion de l’ONU ou des funérailles au Rwanda, Delahaye construit un espace d’observation dépouillé d’affect, où chaque détail ancre le spectateur dans une réalité élargie.
À partir de 2005, Luc Delahaye s’essaie à la composition numérique, à partir de multiples prises, mises en scène. Il cherche à « capter la complexité d’une situation dans une seule image, tout en conservant une ambiguïté fondamentale, refusant toute interprétation univoque. Cette évolution s’accompagne d’un élargissement des formats, affirmant la présence de la figure humaine. Le détail devient essentiel : il ancre l’image dans le réel ».
Au fil du temps, l’artiste voyage moins : l’ordinateur devient son outil principal, bien plus que l’appareil photographique. De la photographie, il passe ainsi à une forme de graphie. « L’atelier, lieu de solitude et de composition, devient le laboratoire de développement d’une image essentiellement pensée. Le processus de transformation du réel se complexifie et s’allonge ». La prise de vue reste tout de même centrale. La date de l’œuvre, d’ailleurs, reste celle de la première capture. Ainsi de l’œuvre Soldats de l’Armée syrienne, Alep, novembre 2012, dont le montage est réalisé en 2023 à partir d’images réalisées lors du conflit syrien.
En 2010, l’artiste inclut de nouveaux formats : vidéo, retour au noir et blanc, recherches pour dépasser l’image unique, par la séquence, la série ou le polyptyque. Le traitement de la figure humaine, lui aussi, évolue : « les silhouettes deviennent des corps, à l’échelle du spectateur. Les individus représentés, souvent anonymes, acquièrent une valeur universelle. Delahaye dessine un peuple de douleurs : soldats, prisonniers, déplacés, enfants errants, personnes vulnérables, hommes et femmes absorbés dans leur tâche. L’image cherche moins à raconter qu’à donner une densité à ces présences silencieuses ».
Et le Jeu de Paume de préciser que « ses travaux en Inde (2013), au Sénégal (2019-2020) et en Cisjordanie (2015-2017) constituent des ensembles clos, en marge de son œuvre. Ils s’attachent à une forme de quotidienneté des faits et gestes, sous-tendue par des préoccupations spécifiques : la disparition programmée d’un village en Inde, le travail manuel et le sacré au Sénégal, la vie ordinaire et les formes de résistance en territoire occupé. Aujourd’hui, Delahaye ne s’interdit aucune de ces pistes ou de ces méthodes – composition numérique, mise en scène, image instantanée –, même si la mise en scène et la composition demeurent primordiales pour élaborer des images affranchies à la fois de la subjectivité de l’auteur et de la contingence du réel ».




Renouvellement artistique : du récit au théâtre
Né à Tours en 1962, Luc Delahaye réalise ses premiers reportages en 1984 : après quelques années d’errance et d’emplois divers, c’est là qu’il s’installe à Paris. Il documente les grèves de mineurs en Angleterre et rejoint l’agence Moba Presse : il y couvre au quotidien l’actualité politique et sociale, celle du showbusiness et les faits divers. Puis, en 1985, la série « paparazzi » lui permet de rejoindre Sipa Press. Il est envoyé à Beyrouth, où il fait sa première expérience de la guerre.
C’est le début d’une longue série de reportages de guerre et d’actualité internationale. Afghanistan, Bosnie, Rwanda, Tchétchénie, Irak, Cisjordanie et Gaza, Haïti, Congo, Soudan, Somalie : le photographe parcourt le monde, appareil à la main. Il rejoint Magnum Photos en 1994 et signe la même année un contrat avec le magazine Newsweek. Ses reportages sont salués par divers prix : Robert Capa (1993, 2002), des premiers prix du World Press Photo (1992, 1993, 2002), le prix Paris Match (1992, 1994), le Visa d’or (1993) et le prix Bayeux des correspondants de guerre (2002).
Mais en 2001, il tourne le dos au photojournalisme. « L’exposition Le bruit du Monde décrit un XXIᵉ siècle dominé par les conflits et leurs répercussions institutionnelles », note le Jeu de Paume. Un monde que Delahaye capture non plus en témoin, mais en metteur en scène – un monde où « les guerres et leurs échos occupent une place prépondérante ».


« À travers le travail de Luc Delahaye, l’exposition du Jeu de Paume décrit un état du monde en ce premier quart du XXIe siècle. Un monde tourmenté et dominé par le tumulte. Un monde dans lequel les conflits et les guerres, ainsi que leurs échos – au sein des institutions et instances internationales, tiennent une place prépondérante. Cette exposition sera accompagnée d’une publication de référence, sous la forme d’un catalogue raisonné reproduisant et inventoriant l’ensemble des 74 œuvres créées par l’artiste au cours de ces vingt-cinq années. Après le Jeu de Paume, l’exposition sera présentée à Photo Elysée à Lausanne du 6 mars au 31 mai 2026 ».



