Eva et Franco Mattes

Eva et Franco Mattes : les illusionnistes de l’âge numérique

Image d'avatar de Louise des PlacesLouise des Places- Le 23 avril 2025

À une époque où l’authenticité est devenue une valeur marchande, Eva et Franco Mattes choisissent délibérément le faux. Le duo d’artistes italo-new-yorkais, compagnons dans la vie comme dans l’art, défie depuis plus de vingt ans les règles du jeu numérique. Leur pratique est une suite d’actes de sabotage, de pirateries conceptuelles, et d’enquêtes existentielles, menées dans les méandres d’internet.

chat taxidermie dans une photocopieuse
chat taxidermie dans une photocopieuse + copie par Eva et Franco Mattes
Copycat (2024)

L’illusion du réel

Leur démarche naît dans l’effervescence du “net art” des années 1990. Sous le pseudonyme 0100101110101101.org, ils commencent par détourner des sites institutionnels, comme celui du Vatican, le copiant pixel par pixel pour le remettre en ligne sous le domaine vaticano.org. Ce geste de duplication, à la fois anodin et hautement subversif, dénonce l’illusion de l’original, le pouvoir symbolique de l’institution, et la facilité avec laquelle tout contenu devient simulacre.

Au fil des années, leur œuvre se densifie, épousant les mutations d’un internet passé de terrain de jeu expérimental à machine de surveillance globale. No Fun (2010), qui existe désormais en tant que documentation vidéo, montre Franco simulant un suicide en direct sur le site Chatroulette. L’œuvre est brutale. Elle capte les réactions de milliers d’internautes, participants involontaires, face à une scène d’une grande violence, présentée comme réelle. Effarés, fuyants, mais parfois amusés et souvent totalement indifférents, les spectateurs réagissent de manière tout aussi troublante que la performance elle-même. Une seule personne aurait appelé les autorités. (Visionnage à votre discretion, la vidéo suivante peut heurter la sensibilité de certaines personnes).

Explorer le côté sombre d’internet

C’est là que réside toute la force de leur travail : dans l’ambiguïté, dans le malaise, dans l’espace flou entre fiction et vérité. Dark Content (2015) donne la parole, via des avatars 3D, à six modérateurs de contenus chargés de filtrer la violence du web. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le retrait des contenus offensants d’Internet n’est pas le fait d’algorithmes, mais grace au travail très éprouvant de milliers d’individus anonymes. Leurs témoignages, livrés dans une esthétique de jeu vidéo désincarné, révèlent une autre violence : celle, invisible, du travail émotionnel nécessaire pour maintenir nos flux “propres”. Projeté à Caroll / Fletcher et Whitechapel Gallery, les épisodes ne sont désormais accessibles que sur le Darknet.

Questionner nos comportements en ligne

Dans BEFNOED (2013), l’accronyme de “By Everyone For No One Every Day”, les artistes commandent à des internautes, engagés via des plateformes de crowdsourcing (mise en relation avec des travailleurs freelance), des performances absurdes à faire chez eux, devant leur webcam. Ils ne savent pas qui regarde, ni même si quelqu’un regarde. C’est un théâtre sans public, un rituel sans sens, un écho de nos comportements en ligne, surtout sur les réseaux sociaux : performer sans fin, souvent pour personne d’autre que nous même. .

Animated gif made by looping short excerpts from one of the BEFNOED videos
Animated gif made by looping short excerpts from one of the BEFNOED videos

Les vidéos ont ensuite été présentées sur des moniteurs, délibérément disposés de manière à obliger les spectateurs à adopter des positions étranges et inconfortables.

femmet tente de regarder écran trop haut pour elle à l'aide de téléphone
Installations à Carroll / Fletcher, Londres

La fiction parfois plus crédible que la réalité

Nikeplatz (2003) est l’un des coups les plus audacieux d’Eva et Franco Mattes, une intervention urbaine déguisée en annonce officielle, où les artistes ont prétendu que Nike avait racheté la célèbre Karlzplatz de Vienne pour la rebaptiser Nikeplatz. Pour cela, ils ont installé une plaque, diffusé un faux communiqué de presse, et même orchestré toute une cérémonie d’inauguration. L’indignation du public fut immédiate, et c’est précisément ce que le duo visait : provoquer une réaction face à l’envahissement insidieux de l’espace public par le marketing et la publicité.

Avec cette œuvre, ils manipulent les codes du pouvoir et de l’information, créant une fiction si plausible qu’elle révèle, par contraste, l’absurdité bien réelle de la privatisation culturelle; et questionnent également notre crédibilité face aux “fake news” que l’on rencontre quotidiennement sur les réseaux. Nikeplatz n’est pas seulement un canular, c’est un miroir tendu à une société déjà prête à croire l’absurde, pourvu qu’il soit bien brandé.

fausse pub Nike sur place à vienne
faux site internet nike

Les chats stars d’internet : le pouvoir des “memes”

Dès 2010, Eva et Franco Mattes s’intéressent à un autre pilier incontournable de la culture internet : les chats. Inondant les réseaux sociaux de vidéos absurdes, de poses attendrissantes et de mèmes viraux, ces créatures sont devenues les mascottes non officielles du web. Drôles, mignons, omniprésents, ils incarnent à la fois l’anodin et l’universel, le divertissement léger et le refuge émotionnel.

Le duo décide alors de détourner cet engouement en créant une série de “faux chats” en taxidermie, inspirés de figures emblématiques de la culture tels que le Panorama Fail Cat, Half Cat, et diverses vidéos et “memes”.

très long chat avec 8 pates, Panorama Cat (2022)
Panorama Cat (2022)

Ces œuvres sculptées, irréelles et parfois grotesques, traduisent la manière dont internet transforme des animaux bien réels en icônes virtuelles, désincarnées, presque mythologiques. En matérialisant ces “memes” dans l’espace d’exposition, les Mattes jouent à nouveau avec les frontières entre fiction et réalité, vivant et simulé. Ces chats empaillés incarnent l’absurde logique du web : là où la viralité efface l’origine, où l’émotion prime sur la vérité, où même les êtres vivants deviennent des artefacts de consommation.

sculpture de chat coupé en deux, Half Cat (2020)
Half Cat (2020)

Dans un monde saturé de filtres, de “deep fakes” et autres images générées par des intelligences artificielles, ces “faux chats” nous questionnent sur notre besoin de croire, de nous émouvoir, même face à l’illusion la plus triviale. Ils posent finalement cette question, sans jamais la formuler frontalement : si l’émotion est réelle, le reste a-t-il vraiment besoin de l’être ?

Enfin, ce serait une erreur de qualifier l’approche du duo de “cynique”. Eva et Franco Mattes ne méprisent pas leur époque, mais l’explorent, tels des archéologues de l’absurde. Ils ne posent pas de verdict moral ni ne proposent de solutions; mais créent des situations où l’on finit souvent par se reconnaître. Leur art agit comme un bug dans le système, un art de l’absurde qui oblige à penser, et souvent, à se remettre en question.

plush of mickey hanged in front of the TV
Mickey Is Died (2008-2020)
femme qui dort en live sur tiktok
Sleep Mode (2024)
sculpture de chat qui regarde par un trou dans le plafond
Ceiling Cat (2016)
circuit de cables roses et jaunes
AI-Assisted Circuit (2024)
meme pont et scotch dans un livre
There I Fixed It (2022)
sculpture chat taxidermie tête coincée dans un bocal
Bonsai Kitten (2021)

Vous pouvez retrouver le travail d’Eva et Franco Mattes sur leur site internet et sur leur compte Instagram.

Plus d’oeuvres sur l’absurde avec Les carreaux et les rayures de Hank Schmidt.

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Louise des Places
Article écrit par :
Louise des Places est curatrice, journaliste d'art et directrice de galerie, basée à Berlin. Au fil des années, elle a enrichi son expérience en écrivant pour de nombreux magazines, produisant des textes pour des artistes et espaces culturels, et travaillant pour des résidences d'art, fondations, musées et galeries en Allemagne, en France, en Belgique, et en Suède.

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