Arte décortique le logiciel Auto-Tune dans une série documentaire de 6 épisodes

Image d'avatar de Thomas DagnasThomas Dagnas - Le 19 juillet 2023

Arte France se penche sur le phénomène d’Auto-Tune, ce logiciel modificateur de voix qui inonde le rap et la pop depuis une dizaine d’années.

Poster de la série en 6 épisodes d'Arte sur auto-tune , réalisée par Simon Clair et Corentin Coëplet

Dans cette série écrite et réalisée par Simon Clair et Corentin Coëplet, on plonge au cœur du succès d’un outil devenu au fil du temps un nouvel instrument utilisé par les artistes pour se démarquer musicalement. De nombreux grands noms du rap et de l’industrie musicale viennent apporter leur expertise. Se succèdent Soprano, Médine, Mehdi Maizi (journaliste rap pour Apple Music) ou encore Caroline Molko, ancienne présidente de Warner Music France.

Durant les six épisodes de dix minutes chacun, les experts racontent l’impact qu’a eu Auto-Tune dès son arrivée dans le paysage musical. Ils évoquent aussi l’évolution des mentalités dans le monde de la musique par rapport à ce nouveau son, ou encore la façon dont ils voient l’outil embrasser le futur. 

Créé en 1996 par le studio Antares Audio Technologies, le logiciel Auto-Tune est un outil qui permet à l’origine de modifier les fausses notes des chanteurs. Initialement utilisé en guise de baguette magique correctrice par les plus grandes pop stars, il s’est étendu à l’ensemble de l’industrie musicale pour devenir un véritable outil de création de mélodies. 

Capture d'écran de l'épisode 3, où l'on voit le logiciel auto-tune

À la bande son de la série, on retrouve des morceaux francophones emblématiques de la dernière décennie, marqueurs de la démocratisation d’Auto-Tune. S’enchaînent le morceau éponyme Autotune de Damso, sorti en 2015 sur l’album Batterie Faible et le tube Grand Paris de Médine et son posse cut, sorti en 2017.

Auto-Tune : modificateur du paysage musical

Dans ce fameux morceau Grand Paris, aux allures de freestyle blockbuster (Ninho, Youssoupha, Sofiane…), il y avait aussi un couplet autotuné de Lartiste. C’est d’ailleurs lui qui ouvre le premier épisode en déclarant qu’avec Auto-Tune, on assiste à “une nouvelle génération de Pavarotti synthétiques”. 

Capture d'écran de l'épisode 1, où l'on voit le chanteur Lartiste être interviewé

Ce qui est effectivement marquant, c’est la transformation opérée par Auto-Tune dans l’ensemble de l’industrie. Dans le documentaire, on souligne en effet que le logiciel a permis la montée en puissance du rap dans les charts. Un style auparavant “stigmatisé et marginalisé” selon Médine, qui, grâce à de nouveaux outils comme Auto-Tune, se voit être inondé de hits. Dans l’épisode 4, on suit d’ailleurs le rappeur Uzi en studio. Empreint de facilité et accompagné de son meilleur ami modificateur de voix, il enregistre le morceau Vaudou en quelques prises. 

Capture d'écran de l'épisode 4, où l'on voit le chanteur Uzi chanter en studio avec des lumières vertes
Le rappeur Uzi en studio

“Auto-Tune a changé la manière de construire un morceau de rap, en ajoutant du chant, des ponts, des refrains, en raccourcissant les temps de rap”, explique Mehdi Maizi. Le logiciel a aussi poussé petit à petit vers la sortie les chanteuses de RnB reines des années 2000. Arte suit pendant quelques heures K-Reen, habituée des refrains des morceaux rap il y a une quinzaine d’années. Celle qui revendique “tenir à continuer de chanter juste” regrette la prise de pouvoir d’Auto-Tune. 

Il y a d’ailleurs une scène criante de vérité lorsqu’on la voit enregistrer en studio. Elle demande à son ingénieur du son des effets de reverb et de compression sur sa voix et l’ingénieur lui répond naturellement : “J’te mets ça, j’te mets l’auto tune aussi”. Lutteuse dans l’âme, elle réplique : “Non non, moi je chante sans Auto Tune”.

Capture d'écran de l'épisode 3, où l'on voit la chanteuse K Reen chanter en studio dans une cabine de mousse acoustique
La chanteuse K-Reen en studio

Interrogés, les chanteurs/rappeurs Soprano et Matt Houston résument parfaitement la place qu’Auto-Tune a prise dans le processus artistique des rappeurs. Le membre des Psy 4 de la Rime explique : “Avant les rappeurs appelaient des filles pour faire les refrains, maintenant ils les appellent plus, ils s’appellent eux mêmes pour faire des refrains avec l’auto tune”. Matt Houston poursuit : “les rappeurs sont les nouveaux chanteurs de RnB”

Capture d'écran de l'épisode 3, où l'on voit le rappeur Soprano être interviewé

Logiciel destructeur de frontières

Plus qu’un outil, Auto-Tune devient au fil du temps une esthétique sonore. Cela permet aux rappeurs de pousser leurs mélodies, de développer un son spécial, reconnaissable partout à travers le monde. Ce son particulier permet même de casser la barrière de la langue. Cap sur Berlin dans l’épisode 5, où l’on suit Symba, un rappeur allemand qui dit clairement que “le rap français [l]’a influencé dans [s]on utilisation de l’auto tune”. Son ami producteur Yves complète en expliquant : “L’auto-tune est un outil mais aussi une esthétique qui unit tout le monde en terme de son”.

Capture d'écran du clip Blockparty du rappeur berlinois Symba
On le voit rapper devant ses amis
Capture d’écran du clip “Blockparty” de Symba

Pour appuyer cette idée, Arte fait appel à Shkyd, journaliste et producteur. Pour lui, “l’Auto tune c’est une même langue, donc on peut plus facilement collaborer sur un même titre”. Il parle même d’un “langage espéranto qui fonctionne”. Au niveau statistique, on remarque cette uniformisation par la mondialisation aussi. Il le confirme : “Le nombre d’artistes internationaux écoutés au global sur Spotify est plus élevé qu’il y a 10 ans. On utilise tous de plus en plus le même instrument : la mélodie à l’auto tune. Elle a ce filtre qui uniformise les sons qu’on peut entendre autant en Angleterre, qu’au Pakistan ou au Liban. C’est hyper positif parce que c’est une belle manière de détruire les frontières.”

“L’Auto-Tune, je vois ça comme un langage espéranto qui fonctionne”

Shkyd, journaliste rap
Capture d'écran de l'épisode 5, où l'on voit le journaliste Shkyd être interviewé
Shkyd, journaliste et producteur

Les débats sans fin sur l’aspect artistique

Lorsque Andy Hildebrand, ingénieur et créateur d’Auto-Tune crée le logiciel et amène sa création dans un salon de professionnels de musique aux États Unis, il est loin de s’imaginer qu’un an plus tard, tous les studios du monde utiliseraient son outil magique. NKF, producteur emblématique du groupe PNL explique qu’il se souvient que les producteurs s’en servent en cachette au début. 

Capture d'écran de l'épisode 1, où l'on voit le créateur du logiciel Auto Tune Andy Hildebrand être interviewé

Car en effet, l’arrivée d’un tel outil crée un tollé dans l’industrie. Un débat qui se poursuit encore aujourd’hui. Dans le documentaire, la plus grande encyclopédie de la musique rock en France intervient. La légende Philippe Manoeuvre. Il explique avoir du mal avec le logiciel car selon lui : “La musique qu’on fait est faite au four, l’autotune c’est le « micro onde du rock »”. Il compare la froideur des machines à la “boule de sang de rockeur qui doit niquer les machines”

Le spécialiste rock appuie d’ailleurs sa pensée d’une anecdote marrante sur un concert de Roméo Elvis : “son PC avec Auto Tune plante et on était 15 000 personnes bras croisés à attendre que la superstar tripatouille à genoux son ordinateur et règle le problème”.

Capture d'écran de l'épisode 3, où l'on voit le journaliste Philippe Manoeuvre avec ses lunettes de soleil être interviewé
Philippe Manœuvre, célèbre journaliste musical français

Certains ne sont pas de cet avis. C’est le cas du rappeur Youssoupha, qu’Arte suit dans les dédales de l’exposition Hip Hop 360, présentée en 2022 à la Philharmonie de Paris. Le rappeur pense lui que : “La star, c’est la chanson. Si ça paye avec Autotune, il faut le faire avec Auto Tune”. 

Mélanges expérimentaux

Grâce à Auto-Tune, on a cassé la boîte de Pandore, tout le monde peut chanter”, s’exclame DJ First Mike, animateur radio sur Mouv’. Même constat pour Lartiste : “Ça démocratise le chant”. Cette ouverture des portes pour un tas d’artistes va aussi s’accompagner de visions différentes. Certains décident de ne pas voir l’outil comme un simple correcteur de notes, et de pousser le logiciel dans ses retranchements. C’est le cas de l’ancien rappeur alternatif Teki Latex, qui est un des premiers rappeurs français à utiliser Auto-Tune. En 2002, sur le morceau Hélium Liquide, il suit les conseils de Para One, son producteur, et fait naviguer sa voix sur des notes aiguës modifiées. 

Cette démocratisation du logiciel permet à des rappeurs d’essayer de transmettre leurs émotions en musique dans leur chambre, grâce à un simple micro. Lujipeka, ancien membre du groupe Columbine rappelle cet aspect important : “Auto-Tune m’a permis de partir de la débrouille, m’enregistrer seul, faire avec les moyens du bord”. Il est légitime de parler d’Auto Tune comme d’un outil d’expérimentation. Dès 2016 avec son groupe, il exploite au maximum le tremolo qu’offre le logiciel. Ce changement de notes ultra rapide qui donne cet aspect numérique si spécial au son. 

Photo du groupe Columbine avec entre autre Yro, Lujipeka, Lorenzo, Foda C...
Le groupe Columbine au complet, en 2016

Arte réussit donc grâce à cette mini-série documentaire d’un peu plus d’une heure, à faire débattre réticents et convaincus, à expliquer les origines et les possibilités d’Auto-Tune. Mais qu’en est-il de l’avenir de l’outil ? La question est évoquée dans le dernier épisode, et les interrogés sont perplexes. Certains comme Lujipeka estiment que le logiciel est déjà en perte de vitesse et va être remplacé par d’autres inventions, tandis que la chanteuse Joanna voit ce logiciel qui lui permet “d’aller plus loin que [s]es limites” perdurer dans le futur. 

En tout cas, tous les invités sont en accord sur un point : peu importe l’outil, c’est la mélodie qui gagne à la fin. Médine parle de ce “truc qui sera toujours commun : le pouvoir de la mélodie”.

Regarder le premier épisode d’Auto-Tune : de Cher à PNL, le Photoshop de la voix

Pour voir la série, rendez-vous sur le site Internet d’Arte

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Thomas Dagnas
Article écrit par :
Etudiant Grand amoureux de musique et de culture, je traite des sujets qui touchent aux variantes du rap et du RnB, mais aussi à la culture graphique.

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