Entre la rouille des traverses et la sève des arbres, la ligne de chemin de fer Abidjan-Niger est devenue un palimpseste de l’histoire coloniale. À travers des images à la fois documentaires et oniriques, François-Xavier Gbré en révèle les strates silencieuses. Plus qu’un livre, Radio Ballast est une écoute attentive des murmures du ballast.

Des arbres bas, un rocher immense au milieu et, à ses pieds, une ligne de chemin de fer qui passe par là, coupant la forêt en deux. Une cicatrice, peut-être, ou une suture mal refermée. L’homme est passé ici, et il le fait savoir. Avec Radio Ballast, François-Xavier Gbré suit cette ligne qui traverse la « mythique voie ferrée qui traverse la Côte d’Ivoire du nord au sud, vestige de l’Afrique occidentale française ».
« En plein golfe de Guinée, un quadrilatère d’ivoire de 322 000 kilomètres carrés », l’artiste compare la région à un grand corps à la renverse. Et ce corps, il lui faut « se tenir debout », par l’exploitation de ses richesses dans le but ultime de nourrir sa métropole. « Alors aux infrastructures déjà en place, ajouter une superstructure, un organe structurel et structurant. Colonne vertébrale de la colonie de Côte d’Ivoire, le chemin de fer sera cet organe-là. Dans le sens nord-sud, il fendra en deux cette mer de végétation sauvage pour que le train, en Moïse fumant et bruyant, assure flux et reflux des besoins en matières premières et en hommes ».
Les travaux commencent durant l’été 1904. « L’embryon est pluriethnique, mais l’organe parlera une langue unique : exploitation », s’indigne le photographe. Surtout, il est construit à l’envers, en commençant par son point d’arrivée. L’artiste de préciser avec une forme de cynisme que, « symboliquement, l’organe est monté à l’endroit, en commençant par son point de pénétration… l’histoire de tous les viols ».


Et puis l’abandon…
Le temps, inexorable, s’écoule. « S’égrènent les années, s’écoulent les décades, vient le siècle. Le temps a prise sur tout, sur tout le monde, même les démiurges. Les nouveaux Frankenstein aux manettes ont d’autres monstres en laboratoire, d’autres autels à ériger à la gloire d’autres dieux tout aussi avides de nature, d’humains, de bêtes et de marchandises. Alors, peu à peu, l’organe s’effrite, s’émiette, se dissèque, se délite… Il n’a même plus la force de s’enorgueillir de son glorieux passé. Il étale sans vergogne ses abandons, ses trahisons ».
Alors arrive François-Xavier Gbré, venu montrer les « meurtrissures du temps », « aviver les mémoires ». Il parcourt les rails, en fait une radio dans un acte qu’il décrit comme médical. Il en tire des photographies de « bâtisses perdues, rails en perdition, matériel roulant en déperdition ».
Pendant plus d’un an, l’artiste parcourt les territoires traversés par la voie de chemin de fer, photographiant wagons, gares, ateliers de maintenance et paysages. Comme un photographe d’urbex – un Jonk d’Afrique –, son regard sur le passage du temps et la reconquête de la nature est empreint de mélancolie. Il y capture « les sentiments de décrépitude, de délaissement, d’abandon » qui hantent ces lieux. « Rien d’autre à solliciter que l’appréhension de la fin d’un temps qui n’est pas la fin des temps. Au révélateur, puis à l’agrandisseur, un être abîmé, un organe cassé, mais toujours vivant. Le ballast respire toujours…».

François-Xavier Gbré ou la photographie comme passe-temps
Jeune, François-Xavier Gbré pratique le football et le judo. Hyperactif, peut-être ? Mais une blessure vient mettre un terme à tout cela. Sur conseil d’un ami et pour « meubler » ses journées, il s’essaie à la photographie et attrape « le virus de ce médium ». Il interrompt alors ses études de biochimie pour s’inscrire à l’ESMA (École supérieure des métiers artistiques) à Montpellier en 2000.
Il travaille ensuite comme assistant dans le milieu de la mode, de la beauté et de la déco, et fait la connaissance de Stephen Shore, avec qui il collabore à Milan en tant qu’opérateur numérique. Il passe 4 ans en Italie avant de partir pour l’Afrique : Bamako, au Mali, puis la Côte d’Ivoire où il documente la ville d’Abidjan et son renouveau économique, après plus de dix ans de crise politico-militaire.
Inspiré par Robert Adams ou David Goldblatt (entre autres photographes), petit-fils de cheminot, intéressé par le réseau ferroviaire d’Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement par la ligne de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou, avec un ami sociologue lorsqu’il vivait au Mali. L’idée de réaliser un projet photographique lui vient de là, mais il évitera la partie au Burkina Faso, au vu des tensions politiques du pays. Ainsi né Radio Ballast.
De passe-temps et occupation d’une jeune qui cherche à « meubler » ses journées, la photographie devient une écriture, une description du temps qui coule. Au début, les sociétés des chemins de fer étaient clairement contre ; aussi s’aventure-t-il à parcourir la ligne en voiture et à pied. Il obtient finalement un accès grâce à la ministre de la Culture ivoirienne. « Depuis 2020 et la pandémie Covid-19 », autre trace de ces périodes qui passent, « aucun passager ne voyage sur cette ligne qui a retrouvé sa fonction première : faire transiter des matières premières et des denrées sur l’axe nord-sud, entre l’hinterland et l’océan Atlantique ».





