the book of veles, faux reportage photographique par jonas bendiksen

Jonas Bendiksen, le photographe qui trompa son monde

Coup de maître ou insolence redoutable, ce qui est sûr, c’est que le photographe Jonas Bendiksen a fait sensation suite à son faux documentaire The Book of Veles lors du festival Visa pour l’image.

3 personnes dans un bureau devant un ordinateur, issu du projet the book of veles de jonas Bendiksen
© Jonas Bendiksen | Magnum Photos

Vélès, épicentre des fake news

Depuis 1989, Perpignan héberge le festival international du photojournalisme, les Visa pour l’image. Pour sa 33e édition cette année, un intrus se trouvait parmi les expositions. Le norvégien Jonas Bendiksen, photographe pour l’agence Magnum, présentait alors son photoreportage prenant lieu à Vélès en Macédoine.

L’histoire commence des suites de l’élection de l’ancien président des États-Unis Donald Trump en 2016, lorsque la ville de Vélès, dans le nord de la Macédoine, est accusée d’héberger des sites internet relayant de fausses informations en faveur du candidat. Intrigué, Jonas Bendiksen décide de se rendre sur place et d’y photographier la ville, mais surtout, ses décors vides, qui serviront par la suite à monter tout son “reportage”.

C’est devenu absolument irrésistible d’essayer de jouer avec. Qu’est-ce qui était réel et qu’est-ce qui était faux ici ?

Jonas Bendiksen

Au fil de ses recherches, il se rend compte que Vélès tient son nom d’un ancien dieu sournois du panthéon païen pré-chrétien. Drôle d’ironie, celui-ci s’avère être un dieu du chaos, de la magie et de la tromperie, mais également un métamorphe, autant dire qu’il illustre à merveille l’image de la ville qui héberge les créateurs du faux.

dans une salle de bain devant un miroir, deux individus avec le masque d'anonymous se montrent leur téléphone
© Jonas Bendiksen | Magnum Photos

The Book of Veles, un récit sur la création de la désinformation

Intitulé “The Book of Veles“, le photoreportage suit les habitants de la ville de Macédoine, au cœur de la création de diverses fake news. Les clichés présentent des individus devant leur ordinateur, leur téléphone ou à la station essence de la ville, bref, des personnes on ne peut plus normales si ce n’est que leur passe-temps consiste à créer de la désinformation. Sauf que tous les clichés de Jonas Bendiksen sont falsifiés.

Lorsque son photoreportage fut présenté lors d’une soirée de projection du festival, personne ne s’est rendu compte de la supercherie, qu’il s’agisse du directeur du festival ou encore des nombreux spectateurs et journalistes présents.

L’audace insolente de Jonas Bendiksen a, pour le meilleur ou pour le pire, soulevé la question à un niveau que nous n’aurions pas cru possible.

Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l’image
façade d'immeuble rose avec quelques fenêtres où on discerne des silhouettes
© Jonas Bendiksen | Magnum Photos
dans une chambre, sur son lit, se tient une femme assise qui consulte son ordinateur portable
© Jonas Bendiksen | Magnum Photos

La création d’un mythe

Le 17 septembre, le photographe décide de révéler les rouages de son photoreportage par le biais d’un article publié sur le site de son agence (Magnum) disponible juste ici. Il y explique les prémices de son idée, la réalisation de celle-ci, jusqu’à son étonnement de ne voir aucune réaction de doute face à sa diffusion. Son projet, selon lui, est un moyen de se montrer jusqu’où peut aller la création du faux et du falsifié grâce aux nouvelles technologies.

Comme pour mes autres projets, la photographie n’est toujours qu’un outil ou une excuse pour me plonger la tête la première dans ce qui me fascine à un moment donné. C’était ma chance de me débattre avec toute cette question de savoir où le journalisme, les manipulations, les contrefaçons profondes, les fausses nouvelles et la photographie se confondent – ​​et peut-être essayer de regarder un peu l’horizon des événements et d’imaginer où tout cela pourrait se diriger.

Jonas Bendiksen

Deep fake, IA, modélisation 3D, autant d’outils numériques qui ont permis au photographe de créer cette réalité virtuelle. Après avoir acheté des avatars 3D et pris en photo les espaces vides de Vélès (où il s’est véritablement rendu), il n’avait plus qu’à assembler le tout pour le rendre cohérent visuellement. Voulant ajouter une couche supplémentaire à ce mirage photographique, Jonas Bendiksen décide alors d’agrémenter ses clichés d’un texte entièrement écrit par une IA (Intelligence Artificielle) qui a pour particularité de s’exprimer selon les informations qu’on lui procure. Nourrissant ce logiciel de divers articles traitant des fausses informations à Vélès, Jonas se retrouve alors avec un essai de pas moins de 5 000 mots qu’il présentera tel quel. Le livre de Vélès a pour but la compréhension de son projet, du moins dans la partie superficielle ou personne n’est au courant qu’il s’agit d’un reportage monté de toute pièce.

une femme est assise à un bureau sur son ordinateur
© Jonas Bendiksen | Magnum Photos
portrait d'un homme pour the book of veles
© Jonas Bendiksen | Magnum Photos

Se jouer de l’information

Cette mise en abyme magistrale aura eu son petit effet, dupant ainsi tous les acteurs des enjeux de la désinformation à l’ère du numérique : journalistes, photographes, jurés et spectateurs. Chacun a son rôle à jouer afin de déjouer les sombres ficelles des informations, d’autant plus que chacun peut désormais créer numériquement sa propre vérité.

Il y a tout simplement trop d’informations, il est trop facile de les diffuser partout, et chacun peut choisir le petit fragment auquel il souhaite s’identifier.

Jonas Bendiksen

À travers The Book of Veles, le photographe offre des clichés artificiels savamment mis en place, aux arrières goûts de méfiance et de réalité parallèle. Une mise en garde amère des dérives possibles des technologies contemporaines.

jonas bendiksen homme sur un banc sur son téléphone
© Jonas Bendiksen | Magnum Photos

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Jonas Bendiksen : son site